LE CONCORDAT ET LA TROISIÈME RÉPUBLIQU] DE 1870 A
En 1868, Jules Simon présentait le programme! de la politique radicale en ces termes qu'on ne peut plus lire sans sourire, aujourd hui qu'on a vu les radicaux à l'œuvre :
(( Quelle doit être la doctrine radicale en matière de presse ? la liberté totale ; en matière de droit de réunion, d'association ? la liberté totale ; en matière de liberté relio'ieuse, de liberté de conscience ? la liberté totale ; point d'autorisations préalables^ point de restrictions, point de salaire du clergé, point d'alliance a^>ec Rome, point de concordat. Quelle doit être la théorie de l'écoie sur l'orioine des fonctions ?le sufïrao-e universel ; sur l'organisation de la justice ? l'élection des 1 juges, la généralisation du jury; sur l'impôt? l'impôt unique ; sur les douanes, sur l'octroi? abolition ; sur les patentes ? abolition ; sur le livret? abolition; sur les ministres? responsabilité; sur les ao:ents administratifs à tous les degrés ? responsabilité. Il n'y a plus d'arcanes dans la politique étrangère : point de guerre de
conquête, point d'armée permanente, point craulrc alliance politique que nos alliances naturelles, c'est-à-dire l'alliance avec tous les peuples libéraux; les alliances commerciales fondées sur le principe delà liberté absolue du commerce et sur celui de la réciprocité. C'est un programme aussi simple et aussi monotone que les litanies... Après avoir défendu cette doctrine avec douceur et fermeté, depuis la jeunesse jusqu'à làge mur, lui demeurer inébranlablement fidèle en dépit des transformations et des révolutions, malo-ré les sarcasmes des adversaires et les calomnies des amis abusés, c'est le plus grand et le seul bonheur c[u'on puisse demander à la vie publique \ »
Léon Gambetta, Jules Ferry acceptaient avec transport ce programme et le reproduisaient dans leurs professions de foi, discours, etc.
Ils insistaient surtout sur la séparation des Eglises et de l'Ktat. En mai 1869, le Cahier des électeurs auquel Gambetta jurait obéissance, contenait cet article : « Suppression du budget des cultes et séparation des b^glises et de l'Etat. )> Et la profession de foi de Jules Ferry disait : « La France n'aura pas de liberté tant qu'il existera un clergé d'Etat, une Eglise ou des V^glises o(ïlcielles L'alliance de l'Etat et de l'Eglise n'est bonne ni à IP'Jat, ni à l'Eglise... Aussi faut-il vouloir par-dessus tout... la séparation a])solue de l'Etat et de l'Eoflise... ce sont là les deslriictions nécessaires. »
* Politique roiUcale, 18G8. préface, p. j<3.
'>.g6 QUATRE CE>'TS A>S DE CO>'CORDAT
En i8jo, Jules Simon, Ferry, Gambetta étaient' maîtres du pouvoir et ils s'empressaient de maintenir le concordat. Au surplus ne pouvait on le leur reprocher : au moment où il fallait unir toutes les forces des Français contre l'ennemi, ce n'était pas le moment d'ajouter aux causes de trouble et de division, déjà si nombreuses dans1 notre malheureux pays.
En 18-1, à l'Assemblée nationale, catholiques et libéraux formaient la majorité. Peut-èlre le i moment était-il venu de faire la séparation dans des conditions favorables h l'Eglise; quelquesuns le pensaient. Un catholique , républicain-^ de vieille roche, M. Pierre Pradié, formulî^ un projet, dont le libéralisme sensé contraste étrangement avec ceux que Ton propose aujourd'hui.
«Il sera ouvert avec le Saint-Siège une négociation ayant pour objet de régler les rapports de
l'Eo'Hse et de l'I^ltat sur les bases suivantes :
(( 1*^ E'Église et ses corporations auront la faculté d'acquérir et de posséder et jouiront des droits et prérogatives des personnes civiles recon- ^ nues par la loi, sans qu'il soit besoin d'une auto- 1 risalion spéciale du gouvernement;
(( 2° Le gouvernement s'entendra avec Rome sur les mesures h prendre, à l'effet de prévenir les captations testamentaires et les agglomérations des biens de mainmorte qui dépasseraient les besoins du clergé, du culte, des corporations et des œuvres de bienfaisance. Pour empêcher ces abus,
LE CONCORDAT DE 187O A IQoS 297
le gouvernement sollicitera de Rome des condamnalions spirituelles sévères et même l'interdit contre les coupables ;
(( 3*^ Les églises, chapelles, monuments et cimetières calholiques seront rendus au clergé ;
« 4*^ ^1 sera délivré au clergé des renies sur l*h]t;it pour une somme équivalente au budget (ju'il touche en ce moment ;
« 5°L'liglise, de son côté, consentira à l'annulation de ces rentes dans la mesure et les proportions des dons qui lui seront faits par la piété des fidèles. On arrivera ainsi graduellement à la suppression du budget des cultes, et à l'entier aiïVanchissement de l'Eglise vis-à-vis de i'Ktat;
(( 6*^ L'Ktat renoncera aux privilèges qui lui sont accordés par le concordat de 1802, et notamment à son droit de nomination des évoques et curés inamovibles ;
« 7*^ L'Iitat s'abstiendra de toute immixtion dans les alfaires de la religion, il renoncera notamment à la faculté qu'il s'est attribuée dans les articles organiques d'interdire, dans certains c;is, les cérémonies extérieures du culte. Il se bornera h protéger la liberté de conscience en maintenant l'ordre public, si ces cérémonies étaient matériellement troublées ;
« S*^* Les articles organiques seront supprimés, et l'incompétence de l'Ltat en matière religieuse proclamée, avec toutes les conséquences qui résulteront de la proclamation de ce principe.
(( Ainsi, notamment, une entière liberté sera
accordée à l'Eglise pour la réception et la circu-j lation des brefs, encycliques, mandements et actes] quelconques de l'autorité ecclésiastique. Les évoques, recouvrant leur entière liberté de sortir de leur diocèse et du territoire de la France, pourront s'assembler en svnodes diocésains et en conciles nationaux ou généraux. Le ministère des Cultes sera supprimé.
(( Tels seront en substance et sauf modification, conclut M. Pradié, les objets de nos propositions. Elles constituent, on le voit, tout un changement de système et un nouveau régime. Mais ce nouveau régime réalise un progrès considérable, et nous semble infiniment préfériible au régime actuel. 11 coupe court à toutes les difficultés et prévient tous les conflits. Il est en parlaile harmonie avec les tendances modernes d'une sage décentralisation, avec la liberté de conscience, et avec la dio^nité du sacerdoce. »
Ce programme de réformes capitales reçut, comme le dit mélancoliquement M. Pradié, « beau^ coup de compliments » ; mais les sages de l'Assemblée ne crurent pas opportun de le soumettre ^ à ses délibérations : l'histoire dira si leur sagesse n'a pas été — ici comme d'ailleurs en beaucoup de points — empreinte d'une grande pusillanimité. L'auteur ne se découragea pas, et sous la forme de Notes à ses collègues, il rédigea un livre d'une portée considérable, que doivent consulter tous ceux qui veulent travailler au relèvement religieux et politique du pays, auquel il %
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donna pour litre : Traité des rapports de la Religion et de la Politique^ de l'Eglise et de l'Etat^ dans les sociétés modernes \
^I. Thiers, qui se regardait en cela ainsi qu'en bien d'autres choses comme Théritier de Napoléon et le continuateur de son œuvre qu'il avait louée si magnifiquement, défendit avec énergie le concordat h l'Assemblée nationale : <( Nous sommes assez heureux, disait-il, au cours de la séance du 22 juillet i8ji, pour être liés avec TKglise par un traité, le plus sage que les puissances catholiques aient conclu avec le Saint- Siège ; je veux parler du concordat. Ce traité existe ; il nous lie ; il faut savoir en être heureux, car toutes les puissances qui n'ont pas un traité semblable ont tous les jours avec la cour de Rome des difficultés presque insurmontables. Les nôtres, au contraire, sont presque résolues d'avance par ce traité du concordat. »
Les ministères conservateurs et modérés qui se succédèrent jusqu'à la dissolution de l'Assemblée nationale pensèrent comme le chef du pouvoir exécutif de i8"i. Mais, à paitir de i8jG, les républicains eurent la majorité à la Chambre des députés.
Chaque année une fraction du parti républicain allait désormais réclamer l'abolition du budget des cultes et du concordat et profiter, suivant la le marque de M. Pichon (séance du 29 juin 188^),
' lîeuuc du Clergé, du 1,) décembre hjoi.
3oO QUATRE Ci:XTS ANS DE CONCORDAT
de In discussion de la loi de finances pour a exposer les raisons impérieuses c|ui commandent la séparation de l'I'^glise et de 1 Etat ^ ».
En 1876, les républicains les plus avancés se <i plaisent à embarrasser le ministre Dufaure de leurs revendications les plus hardies.
En 1881, vient la proposition Chailes Boysset munie de 87 signatures . « Il est inadmissible que le budget national, produit des sacrifices de tous, soit grevé d'une dotation quelconque au profit d'une religion ou d'une philosophie quelconcjue. Nous, Républicjue de 1881, nous ne sommes h aucun titre les héritiers de Napoléon Bonaparte, et nous ne pouvons être liés par un traité (|u'il a consenti. La République française ne peut soutenir plus longtemps de ses millions et de son mandat officiel ses ennemis déclarés. Le concordat n'existe plus ; toutes ses dispositions ont subi l'altération ou la désuétude. Seule cette intéressante prescription qui stipule au profit des fonctionnaires de ll^^glise a un traitement convenable » demeure ferme et intacte, ardemment défendue par les évèques, et pieusement exécutée par 1 Etat. Cette prescription, et tous les textes de même nature, sont morts par la force des choses. Ll s'agit d'enresristi'er réo;ulièrement cette situation, pour revenir à la raison et h l'ordre ;
' M. l'abbé Sévestre dans son ouvrage sur V Histoire, le texte et la destinée du concordat de 1801 a retiacé clans le chapitre lu de la première partie, l'histoire sommaire de ces discussions. Nous y renvoyons le lecteur et nous empruntons à l'auteur plusieurs citations.
LE CONCOUDAT DE l8jO A 1903 3oi
(le rompre olficiellement ces liens plus qu'à moitié brisés, dont nos ennemis irréconciliables tirent profit et prestige contre nous-mêmes, et qui ne nons donnent à nous nation, h nous France républicaine, que charges écrasantes, troubles et périls. »
Le projet de loi qui suit ce réquisitoire tient en deux articles. Le premier abroge le concordat et le second déclare que le projet de loi produira tous ses effets à partir du i*^'" janvier i883. Incomparable audace ! En 1882, c'est le projet Jules Hoche.
Chaque année des orateurs très nombreux, parmi lesquels il faut citer MM, Boysset i8j6, Jules Guichard 1878, Jules Roche 1882, Pichon (dans un discours des plus remarquables) i88~, Camille Dreyfus 1892, Maurice Faure 1896, A. Bérard 189J, Dutreix 1898, présentent tous les arguments favorables à la séparation.
Elle est repoussée par tous les ministres jus- ([u'à ]\L Combes, non seulement par les modérés comme AL Dufaure, au début, et plus tard, MM. Ribot, Ch. Dupuy, Méline, mais par ceux des opportunistes ([ui paraissent les plus engagés dans la campagne anticléricale. Nest-ce pus Gambctta, l'auteur du fameux mot : « Le cléricalisme, c'est Lennemi » qui va jusqu'à défendre que la ([uestion de la séparation de l'Eglise et de l'État soit posée : « Non, s'écrie-t-il, elle ne sera pas posée. Regardons d'abord du coté de la trouée des A osges î » C'est ce (|u'on nous défend aujour-
d'iîui ! Et Jules Ferry, l'année même qui suit les décrets de proscription contre les congrégations | religieuses, dit à Saint-Dié, le 12 septembre 1881 :
« 11 y a pour les rapports de l'Eglise et de ri^tat une solution radicale à laquelle s'est ralliée toute l'extrême gauche : c'est la séparation absolue, la suppression du budget des cultes, au risque de voir se reconstituer dans notre pays, d'une manière inéluctable en quelque sorte et par la force même des choses, la propriété ecclésiastique. INIais enfin, c'est leur programme, c'est leur thèse, c'est leur cocarde. Eh bien ! j'ai regardé ces programmes, je les ai lus, je les ai étudiés, j'y ai quelque intérêt, et je vous déclare que c'est une minorité, une faible minorité des programmes républicains qui contient cette solution, h mon avis aussi redoutable que chimérique, de la séparation de rÉolise et de l'Etat. » Et encore :
«Je crois que la séparation de T Eglise et de l'Etat, loin d'être un élément d'apaisement, loin d'apaiser la question religieuse, la porterait plus vive et plus intime jusqu'au sein même de lu famille. J'estime que cette séparation, loin de fortifier l'Etat, ne pourrait que l'affaiblir et ne fortifierait que les passions. » ,
De même, les ministres radicaux, M. de Freycinet en particulier : « Si la prise en considération de la proposition de M. Charles Boysset, dit-il en 1882, devait entraîner le vote du fond ou simplement le préjuger, le gouvernement serait à cette ^ tribune pour combattre la prise en consi^lération.
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Attitude semblable en 1886, en réponse aux instances de ]MM. Plaiiteau et iNIichelin, bien que M. Goblet, partisan de la séparation, soit ministre des Cubes. Le vote de la prise en considération n'est qu'une manilestation platonique qui n'est suivie d'aucune étude approfondie ^.
En 1891, lorsque les rapports entre le clergé et le gouvernement se trouvèrent tendus par l'affaire de M*^*" Gouthe-Soulard, M. de Freycinet, déclarait encore « que lu séparation est un moyen auquel il croyait ne pouvoir jamais s'associer », et menaçait de se retirer.
]\I. Goblet lui-même, chargé en 1886 de former un ministère, oubliait ses convictions, ses votes et ses promesses du passé. Dans sa déclaration ministérielle du 11 décembre, il affirmait être obligé d'ajourner la question de la séparation de ri^glise et de l'b^tat, pour laquelle ne se trouverait pas une majorité dans la Chambre.
Il fut imilé par MM. Floquet, Bourgeois et tous les ministres radicaux.
S'inspiraiit des mêmes motifs, la Chambre avait constamment repoussé le principe de la séparation et de l'abidition du concordat. La minorité de 68 voix en 18-6 ne s'élevait pas au-dessus de 194 voix en 1900, passant par les chiffres suivants : en i883, i/\'d voix contre 36o ; en 1886, 173 contre 334; en 1891, 148 contre 35'> ; en
/^évoi't. Histoire de la troisivine Ilepublique, t. Ilf. vh. v. p. 3(io.
1894, 149 contre 346; en 1890, sous le ministère Boui'geois, i83 contre 3ii.
Aussi les attaques contre le concordat furentelles de moins en moins prises au sérieux jus- r qu'au ministère de riiomme néfaste qui a déjà porté devant Dieu et qui portera devant l'histoire la responsabilité de la situation présente, Waldeclv-Housseau ; alors la reprise des querelles religieuses et la discussion de la loi sur les associations remettent tout de bon à l'ordre du jour la question de la séparation de l'Eglise et de rrùat ; Waldeck-Rousseau s'y oppose et elle est rejetée le ^ décembre 1899 par 3-29 voix contre 1 79, le 23 novembre 1900 par 3 i 5 voix contre 194»
Mais, de violences en violences, et de capitulations en capitulations, le successeur de ]M. ^Yaldeck-Rousseau se laissa acculer à une solution qu'il avait d'abord, comme tous les ministres de la République, hautement repoussée.
J'ai parlé des ministres et des Chambres ; je pourrais ajouter les présidents de la République, si peu qu'ils soient chez nous. Le i?. janvier 1880, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, Lefebvie de Behaine remettait à Léon XIII une* lettre autographe où le président Carnot, renouvelant une démarche identique du président Grévy, promettait « l'observijtion sincère du concordat et le respect scrupuleux des traités qui portent la signature de la France ».
Car c'est bien, quoi qu'en ait pu dire M. Charles Boysset, la signatuie de la France. M. Lucien
LE CONCORDAT DE 187O \ igOD .'io5
Millevoye le rappelait 1res justement à la Chambre des députés, le 12 décembre 1901, lors(|u'il disait : « Le concordat a reçu la signature successive de deux républiques et de trois monarchies, il a été paraphé par six présidents de la Répul)lique et par trois monarques qui l'ont tous garanti et cautionné. Le dernier cautionnement est la propre signature du gouvernement actuel. »
Le respect du concordat est donc devenu le programme des républicains arrivés au pouvoir de i8j8 h 1902.
Mais h quelle condition ? De l'interpréter, comme ils disaient, dans le sens strict et d'en (aire une arme de combat contre LÉglise.
« Jouir des privilèges et se délier des obligations ' », tel fut, ainsi que l'a écrit excellemment M. Emile Ollivier, le nouveau programme de ceux qui avaient combattu l'Empire au nom de la liberté.
11 y eut cependant au début une courte période de libéralisme pendant laquelle le concordat lut appliqué dans un esprit de justice et de bonne loi. Si M. Jules Simon, nommé ministre des Cultes par le Gouvernement de la Défense nalionaie. et bientôt enfermé dans Paris, ne put agir juscju'à la fin de la guerre, on sait (jue INL Crémieux, membre de la Délégation de Tours, subit
' K. Ollivior. Le concordat est-il rcyjcctc ? p. 7.
3o6 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
assez volontiers rinfluence de M^*" Guibert, arclic-l vêque de Tours, et qu'à cet israëlite revint rhon-J neur de laire cesser la vacance des évêchés de la Martinique et d'Agen où furent nommés deux bons évèques, M*'''" Fava et M^''' Cbaulet d'Outremont.
Sous le gouvernement de M. Thiers surgit entre la Fiance et le Saint-Siège une petite difficulté, promptenient tranchée, au sujet de la formule"] employée le 22 septembre i8y i dans la bulle d'institution canonique destinée h M^'" Nouvel, pour Tévêché de Quimper. Le cardinal Antonelli reconnut que le mot pi'œsentare avait été glissé par inadvertance. Il ne reparut plus.
On dit nobis nomiiiavei'it te, dans la bulle du 6 mai 1872, pour l'évéché de Saint-Denis. Le nohis causa encore quelque ombrage à la commission provisoire chargée de remplacer le Conseil d'Etat. Le président de la République ne s'arrêta pas à ce scrupule et déclara dans le décret du 2y septembre 1872, que « la formule nobis iiominasnl est employée dans un sens qui ne peut préjudicier en rien au droit du pouvoir civiM ».
La chose resta ainsi réglée jusqu'à M. Combes, le nobis se trouvant le plus souvent, mais pas toujours, dans les bulles ; il appartenait à l'homme, de qui la mesquinerie égale la brutalité, de réveiller cette querelle, bientôt mais inutilement
' Nouveau manuel du di'oit ecclésiastique, d'Emile Olliviei'.. Troisième République, LXX : Du pnesentare dans la bulle (ï Institution canonique pour les évêchés, p. 446.
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réglée par rcsprit conciliant du Saint-Siège \ ^linistre des Cultes de M. Thiers, Jules Simon fut, de tous les ministres républicains, celui qui accorda le plus h Rome. Aux représentants de TKglise il témoigna plus que de la courtoisie, une rare bienveillance. Parmi les candidats ii Tépiscopat, sa favi'ur alla plutôt à ceux que l'on tenait pour ultramontains ; à propos de tous, avec un malin sourire, il ne manquait pas de poser la question : « Sa doctrine est-elle sure ?» Il a mérité le témoiofnao^e que lui a rendu Louis
Veuillot et l'aimable plaisanterie dont Ta giatifié M'''"' Dupanloup : « Il sera caidinal avant moi. »
Je ne vous parlerai pas de l'application que firent du concoidat, sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon, les ministres de droite qui gouvernèrent la France du 24 mai 1873 h la fin de février i8j6 et pendant la période dite du 16 mai ; personne n'ignore qu'ils vécurent en bonne harmonie avec l'Eglise et qu'ils firent élever à l'épiscopat quelques-uns des plus éminents parmi ces catholiques libéraux dont ils avaient été les amis sous TEmpire.
Après Téchec du 16 mai, les républicains opportunistes et radicaux s'obstinèrent à voir dans TEulise leur irréconciliable ennemie. Dès qu'ils furent assurés de la majorité au Sénat, ils engagèrent la lutte, d'abord par des mesures partielles, étroites, tracassières, jusqu'à ce qu'enfin le programme de leur politique concordataire
' Osserratore itmano, du il janvier 1904.
?)o8 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
trouvât sa formule dans le fameux rapport de Paul Bert en mai i88.^. Ecoutez-le, il trace par avance, avec une effrayante précision, Thietoire de nos souffrances et de nos dé aites depuis vingt ans : c'est tout le plan du jacobinisme seclaire.
Après avoir mis en avant une série de mesures à prendr'e. Paul Bert ajoutait :
(( Pour apprécier la valeur réelle et juger de relficacité exacte des mesures que nous proposons, il faut leur supposer jointes celles que je^ viens d'énumérer. Alors seulement on se fera une idée juste de la thèse désignée sous le nom d'exéc'ttio/i stricte du concordat.
« D'abord, toutes les institutions inojiastiqiies ont disparu. On ne voit plus ces ordres nombreux qui dévoraient sans avantage la substance du peuple... et qui ne servaient, dans les Etats modernes, qu'à y entretenir un esprit étranger et funeste.
« En second lieu, les privilèges, qui n'avaient "* eu pour but que de protéger le recrutement du clci'gé contre Téloignement croissant des populations sont supprimés : les séminaristes se rencontrent sous les drapeaux avec les autres étudiants ; aucune dotation spéciale n'est plus accordée aux grands séminaires, qui cessent d'occuper des bâtiments appartenant h l'Etat, aux déparle ments et aux communes.
(( Les évoques, classés à leur rang de préséance parmi les fonctionnaires départementaux, ne jouissent plus des honneurs extraordinairesque leur conféraient les décrets. Ils ont quitté les
LE CONCORDAT DE 1870 A IQOO 3o9
palais épiscopaiix dont 1 liabilalion, parfois priiicicre, aup-uiciitait au moins autant leur autorité morale que leurs ressources matéiielles.
(( Les étahlissements ecclésiastiques ne peuvent plus posséder d immeubles, et leurs richesses mobilières doivent coucou lii' à Tanoriien talion du crédit public, par leur placement en renies sur l'Etat. Les prêtres h qui vous avez déjà enlevé la domination des cimetières, perdent celle des fabriques, dont la comptabilité bien élablie ne permet plus d'abus, et dont les communes ne sont plus contraintes de combler les déficits.
« Le cleigé, par les lois que vous avez déjà votées, n'a plus aucune part dans la direction de l'instruction pul)li(|ue, et la séparation de l'Eglise et de l'école est nelteuient établie.
(( Le prêtre, quelque rang qu'il occupe dans la liiéiarchie, ne peut plus compter sui' l'impunité piesque toujours assurée jusqu'ici aux plus coupables écarts de langage. 11 ne pourra plus, sans être justement puni, sortir de son rôle religieux pour se mêler d'administiation, de politique et d'élection. Qu'il soit pourvu d un traitement concoidataire ou d'une simple allocation due à la bienveillance de l'Etat, il se verra enlever ces avantages lorsque sa culj)abililé sei"a prouvée.
(( I^u même temps, des décisions gouvernementales, sous lorme de décrets ou darrêtés, auront abi'ogé une foule de mesures j)rlses dans l'intérêt de lEglise, et dont aucune dos prescriptions du concoidat ne lait une obligation à l'Etat.
3io
« [/Eglise, ramenée ainsi à la stricte exécution du concordat qu'elle a signé, sans qu'aucune apparence de persécution puisse être invoquée justement par elle, ne recevant plus de TEtat aucune concession propre à augmenter sa richesse et son influence politique, n'auia plus que la part très grande et très légitime d'autorité que lui accorde la docilité des fidèles.
(( C est en ce temps-là, c'est après avoir constaté les résultats de ce fonctionnement législatif inconnu depuis i8o4, qu'il pourra être, selon nous, opportun et expédient d'examiner s'il convient de prononcer la séparation de l'Elat, rentré dans la plénitude de son pouvoir, d'avec l'Eglise réduite a ses propres forces et a hon strict droit.
c( Nous aui'ons rempli notre tàebe en préparant cet avenir. »
La séparation est le but à atteindre, Paul Bert le répète maintes fois. Seulement, si on l'opérait avant que ces diverses mesures aient produit leur elï'et, 1 Eglise replacée dans le droit commun, « rayée du budget de l'Etat, chassée de ses presbytères et de ses temples, m;ii.s Liissée absolument libre, retrouverait bientôt une richesse personnelle qui lui fait aujourd liui défaut, une influence politique qui chaque jour s'en va diminuant, et reconquerrait tous ces édifices dont on l'aurait chassée, toutes ces situations privilégiées dont on l'auiait violemment dépouillée ».
Les mesures proposées pour diminuer ces dangers c( seraient absolument inefficaces et ne pour-
LE CONCORDAT DE 187O A 1900 3ll
ruieiit empêcher l'Eglise de retrouver lapidement une situation pécuniaire au moins équivalente à celle que lui concède aujourd'hui le budget des cultes ^ )i .
Pres(|ue tout ce programme a été exécuté à la lettre; jusqu'en 1892, chaque ministère a pris à tache d'en appliquer tel ou tel article'. 11 y eut alors un moment d'accalmie, sans que d ailleurs personne eût le courage de revenir sur le mal accompli. Avant de mourir, Jules Feiry avait reconnu « que la France avait surtout besoin à cette heure d une paix religieuse. » A la tribune du Sénat, M. Challemel-Lacour se vantait d abandonner ses préjugés du passé. j\I. Charles Dupuy, un des hommes d'Etat de la troisièmç République ([uiont le plus sincèrement voulu la récoiui'iation de tous les Français, dans un discours -jjiononcé à Bordeaux, le 21 mai 1893, applaudis-^ait à la politique de Léon XIII, et h Toulouse, le 4 ji'i") M. Constans promettait bon accueil au\ catholiques qui suivraient les directions pontificales. Dans la lameuse séance du 10 mais 1894, M. Spuller prononçait le mot « d'esprit nouveau », (jui souleva tant d'espérances et de protestations et pr<iclamait {pi'il était temps de (aire prévaloir a un vriiiable esprit de tolérance éclairée, humaine, sup«'ri«'ure, la tolérance (jui a son principe non seulement dans
' Pages loO, 48, 4<), 44> •^>i). ^G du Ra/jpo/ 1 de Pau! IJeit. On lo trouvera en Appendice à la brochure de M. Emile UUivier, I^e concordat est-il respecté ? Paris, 188J.
* Voir Dota, La grande faute des catholiques de France, chap. 1",
3l2 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
la liberté d'esprit, mais aussi dans la liberté du cœur ». Enfin, après la crise pénible du ministère Bourgeois, M. Méline devenu premier ministre, en 1896, disait bien haut qu'il ne persécuterait personne. Sans doute les actes ne répondaient pas toujours aux intentions, mais enfin les intentions étaient là et devaient finir par porter leurs fruits.
On sait comment les jacobins qui ne guettaient qu'une occasion ont profité de TafFaire Dieyfus pour rouvrir la lutte et achever avec MM. Waldeck-Rousseau et Combes l'exécution du programme de PaulBert\
« Le Jacobinisme, dirons-nous avec M. Emile Ollivier, nous bornant à mettre au passé ce qu'il mettait au lutur, continua à marcher vers son but par des sentiers obliques, en trébuchant de dissimulations en reculades, sans diie et peut-être sans savoir toujours où il va, en s'efforçant d'amuser le pape jusqu'au bout par de feintes protestations de bon vouloir. Nous le regrettons pour la dignité de la nation et pour 1 lionneur ' de la République. La séparation de l'Eglise et de lEtat, la suppression du budget des cultes fussent-elles un progrès désirable, il ne sera ni honorable à la nation, ni profitable à la République d'y être arrivé par tant de circuits delovaux". »
La méthode a consisté à prendre dans les Articles organiques tout ce qui était encore d'une
* Cf. Abbé Sévestre. Op. cit., p. 64 ; et Bota, chap. m. ' Le concordai est-il respecté P p. 101
LE CONCORDAT DE 187O A IQoS 3l3
application possible et à annuler par là tout ce que le concordat contient de favorable à Tl^glise. Car, ainsi que me le faisait observer, dans un long entretien dont il a bien voulu m'honore r, un ancien directeur des Cultes, aujourd hui membre distingué du Parlement : l'application stricte des Articles ori^ajiUjiies équivaut à Tannihilalion de fait du concordat, à la violation constante de cet acte pacificateur dans son esprit et parfois dans sa lettre même.
C'est ce que je vais vous montrer à l'aide de trois exemples, ceux-là même que le pape Pie X invoquait récemment.
D'abord l'usage excessif, arbitraire, de l'appel coin tue d abus, principalement (juand il s'agit d'actes doctrinaux. Témoin cette décision du Conseil d'État du 28 avril i883 contre l'évêque d'Annecv : « Considérant que c'est une des règles les plus anciennes et les plus importantes de notre droit public que, sous aucun prétexte que ce soit, les bulles, brefs, rescrits, constitutions, décrets et autres expéditions de la cour de Rome... ne puissent être reçus, publiés, ni autiement mis à exécution, sans avoir été piéalablement vus et vérifiés par le gouvernement ; que celte lègle a été i formellement consacrée par l'article i'^'" de la loi ' du 18 germinal an X ; — considérant en outre ( que l'autorité et la juridiction des congrégations I qui se tiennent en cour de Rome n'ont j niais été i reconnues en France ; que spécialement les décrets de la con"ré"ation de l'Index n ont été
3l4 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
reçus à aucune époque et sous aucun régime, et que leur exécution n'a jamais été autorisée ; — considérant que Tévêque d'Annecy, en publiant sans autorisation un décret de la congrégation de l'Index qui aurait, le i5 décembre 1882, conelamné certains livres d'enseignement moral etj civi([ue, a contrevenu à l'article i®'" susvisé de la loi du 18 germinal an X, et que, de plus, en doniiîint autorité et exécution à ce décret dans son diocèse, il a porté atteinte aux libeités, franchises et coutumes de l'Eglise gallicane ; que sous ce double rapport l'article 6 de la loi du 18 germinal an X est applicable. — En ce qui concerne la lettre du 27 lévrier i883 : Considérant d'une part que cette lettre a eu pour objet d'ajouter une sanclion nouvelle h la condamnation prononcée par le décret de la congrégation de rindex... d'autre part que, dans cette lettre, Tévêque d'Annecy menace de refus éventuel de sacrements les instituteurs, les élèves et leurs parents pour le cas où les livres condamnés seraient admis dans les écoles, et aussi pour le cas où l'enseignement serait imprégné de leur esprit ; que cette menace est de nature à tioubler arbitrairement la conscience de ceux auxquels elle s'adiesse... le Conseil d'Etat entendu, déciète : Il y a abus dans l'instruction pastorale de l'évêque d'Annecy, en date du 20 janvier i883, et dans la lettie en date du 2^ février i883. Lesdites instructions et lettres sont et demeurent supprimées*. »
^ E. Ollivier. iWouceau manuel de droit ecclésiastique, p. 479*
LE CO>'CORDAT DE 187O A I9o5 3l5
X'est-elle pas comique, par un certain côté, cette intervention d'un Etat soi-disant sécularisé, laïcisé : « Voilà, pouvons-nous dire encore avec M. E. Ollivier, des ministres qui, dans les écoles de l'Etat, arrachent les catéchismes des mains des enfants, interdisent qu'on leur parle des sacrements parce que l'État est laïque et neutre. Puis tout à coup lorsque ré\èque subordonne les sacrements aux conditions canoniques, par une métamorphose subite, ces mêmes ministres, incompétents sur les matières religieuses lors(|u'iI s'agissait d'exclure le prêtre de l'Eglise, deviennent compétents pour introduire de force leurs élèves et leurs instituteurs dans TEglise, et, sans rire d'eux-mêmes, ils prononcent qu'un refus éventuel des sacrements est arbitraire. Qu^en saventils ^ ? » Cette ingérence de nos hommes d Etat en matière doctrinale est d'ailleurs passée chez eux h Tétat de manie : « C'est M. le sfarde des Sceaux Ricard qui enseigne aux curés de Paris ce qui peut ou ne peut pas être un sujet de prédication. C'est M. le conseiller d'État Lamé-Fleury qui apprend h M^''' l'archevêque d'Aix en quoi consiste et de quoi s'occupe un caléchisme, etc." » Aucune tribune po!iti({ue en Europe ne retenlit aussi souvent que la nôtre de discussions théologiques et M. Combes, un peu plus compétent que d'autres en la matière, n'a pas fait mentir la tradition.
' Le concordat esl-il respecte ? p. 44- Duc de Brog'Iie. Le concordat, p. iGf), Paris iSy'J.
Mais laissons le côté comique et signalons dans] cette interdiction de renseignement pontifical o épiscopal sur un point déterminé la violation dé l'article i^'' du concordat : « La religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France. »
Second exemple, seconde violation du concordat : la suspension arbitraire, poussée au delà de ce qui s'est vu sous aucun régime, des traitements ecclésiastiques. La question de la légalité d'une telle mesure a été deux fois soumise au Conseil d'Etat : la première fois, le 26 avril i883, en réponse à une consultation demandée par le gouvernement ; la seconde, le i""^' février 1889, à la suite de deuxrecours formés par des ecclésiastiques dont le traitement avait été saisi. Pour donner au gouvernement une apparence de droit, le Conseil d'Etat n'a pas craint d'assimiler cette suspension a la saisie du tempoiel sous l'Ancien Régime et de prétendre mensongèrement, en s'appuyant sur le texte tronqué de larticle 16 du concordat, que • Sa Sainteté avait reconnu au nouveau gouvernement toutes les prérogatives dont jouissait l'ancien. Le Conseil d'ÏLtat n'omettait que les deux 1 mots près d'elle. Si le pape se permettait d'inter- \ prêter ainsi le concordat, que d'invectives ne lui prodiguerait-on pas ? N irait-on pas jusqu'à le J traiter àe jésuite ? Je le crains. S
Mais ce n'est pas la seule manière dont a été violé l'article i4 du concordat qui promet aux ecclésiastiques un traitement com>enable. Sans
LE CONCORDAT DE 187O A IQoS 3l7
doute 011 n'a pas contesté en principe le droit du clergé h ce salaire, mais on Ta réduit tant qu'on l'a pusous prétexte dele ramener à seslimiteslégales \,
Ces limites, s'il faut en croire le parti qui^ depuis si longtemps nous opprime, sont au nombre de trois.
1" Les salaires, surtout ceux des dignitaires ecclésiastiques, ne doivent pas dépasser leur taux primitif, ce qu'on appelle les chilFres concordalaircs.
2° Les curés ruraux dits succursalistes ou desservants ne sont pas compris dans l'obligation ; on ne leur a rien promis; pour eux point de salaire ; une allocation volontaire toujouis à la merci d'un vote législatif. « On doit le traitement aux curés; mais on ne le doit pas aux desservants :: on leur doit une indemnité, disait Gambetta dans le discours de Belleville en 1881. »
Kn i883, le mot allocation est substitué à celui de traitement dans le budget des cultes.
3° Les ecclésiastiques de toute catégorie, (véques, curés ou desservants, n'ont droit à la subsistance que s'ils se conduisent bien. Le gouvernement juge-t-il qu ils ont démérité, il ne paie l)lus et réduit les fâcheux par la famine.
Et cela, — mala;ré les affirmations de certaine ministres positivement contredits par les évècjues, — sans sérieuse information préalable, sans audition de l'inculpé.
' Voir dans Jules Simon : Dieu, Patrie, Liberté, le chapitre intitulé : Réduction ou suppression du budg-et des cultes.
3l8 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
« Ainsi, dit éloquemment M. Emile Ollivier, il est interdit d'infliger une peine, serait-ce la plus] légèie amende, au criminel le plus odieux commej au délinquant le plus excusable, sans un jugement public, un débat contradictoire, une libre] défense ; et le ministre des Cultes serait le maître de disposer du salaire de tout le clergé sans êtrej astreint au respect d'aucune forme protectrice ! ))j
(( Dieu même, écrivait notre vieux jurisconsuIt( Guy Coquille, ce grand Dieu qui sait tout, quij peut tout, et qui ne peut que justement, ne voulut! pas juger Adam après son péché sans l'appeler e1 ouyr : toutes les lois tant pontificales que civiles! déclarent nuls les jugements qui ont été donnésj contre la partye non ouye ou appellée ^ »
Enfin ces mesures ont été poussées au point que,] dès i883, M. Em. Ollivier pouvait conclure en ces] termes : « Le salaire du clergé a été rendu facultatif, d'obligatoire qu'il était ^. »
iVujourd'lîui c'est une véritable spoliation pari tielle. Onze évêques ont leur traitement supprimé-! des prêtres en masse ; ne lisait-on pas dernière? ment dans les journaux cette information :
« Brest, 3o décembre 1904. — Lix Seinauie relA gieiise publie la liste des indemnités concordataire! enlevées aux membres du clergé, sous prétexte d'ingérence dans les affaires des congrégations, e| d'emploi du dialecte breton. Les indemnités rete-;
' Discours des droits ecclésiastiques et libertés de l'Eglist gallicane.
^ Emile Ollivier : Le concordai est-il respecté ? p. G7 et 90.
LE CONCORDAT DE iSjO A igoS 819
nues s'élèvent, pour le seul département du Finistère, au total de i85 000 francs. Il ne reste dans le diocèse que 94 piètres qui n'ont pas été Irappés. ))
Paul Bert prétend bien dans son rapport de i 883 qu'on pourrait aller jusqu'à supprimer le budget des cultes sans violer le concordat. « Ces textes, dit-il, interdisent aux prêtres toute ingérence dans le domaine politique. Si donc ils y contreviennent, l'Etat sera parfaitement autoiisé, en présence de la violation du pacte concordaire, h retirer les avantages concordataires. // ny a plus ïomhre iC une diflicullé quand on passe aux desservants et vicaires qui forment les neuf dixièmes du clergé séculier. Le concordat n'en parle pas, et les articles organiques eux-mêmes, tout en réglant leur position, ne leur donnent que le presbvtère : ils ont dû leurs allocations budffétaiies à des lois j)ostérieures. La suppression des avantages accordés à titre gracieux rre présente donc, si l'Etat juge qu'elle est méritée, aucune difficulté.
« En réalité donc, V Etal est le maître du budget des cidtes^ei l'on pourrait prévoir, en poussant la l<)gi(jue jus([u'à l'impossible et même l'absurde, une situation où, en présence du concordat le budget n^ existerait plus qii' en droit et aurait disparu en fait^ . )>
' Rapport, p. :")4, cité dans Le concordat csi-il respecte ? p. \•x'^.
Alalheureusement, on ne se nourrit pas avec un traitement qu'on ne reçoit qu'en droit ; et ce n\ st pas un traitement en droit que le concordat a offert en échange du service que lui rendait Pie VII :
« Si la vente des biens ecclésiastiques n'avait pas été confirmée par une déclaration pontificale, jamais le concordat n'aurait élé seulement mis en discussion. Mais réciproquement, si la subsistance du clergé dépossédé par la Révolution n'eût été assurée par une promesse formelle, jamais la déclaration pontificale n'eût été obtenue. On est donc ici en présence d'un contrat parfait et d'une ^ application rigoureuse de la formule do ut des\ »
L'Etat a tiré tous les avantages de la déclaration pontificale. Reprendre ce qu'il a donné en échange, c'est une spoliation, nom poli du vol. C'est manquer non SLulement à l'esprit mais à la lettre du concordat, qui assure aux évoques et aux curés une subsistance couveiiahle.
PieX, dans l'allocution consistoriale du i4 novembre 1904, a dit : « Il s'agit ici, comme on le' voit, d'un contrat propre et véritable, en vertu duquel une compensation certaine étant stipulée '-. en retour de biens déterminés, il n'y a pas dci doute que si le concordat vient à être déchiré, le droit demeure entier pour l'Eglise, ou de réclamer ses biens, ou d'exiger à leur place une juste compensation. »
Duc de Broglîe, Le concordat, p. 75-7r).
C'est ce que dit M. E. Ollivier, et tous les honnêtes neiis devraient en dire autant.
Mais il est dans le concordat un article plus l^rave que tous les autres ; c'est celui qui confère h TEtatle droit de nommer les évêques et d'aoréer les curés ; par cet article, TEglise de France est dans une certaine mesure entre les mains d'une autre puissance ; si cette puissance est amie tout va bien ; mais si elle est ennemie? Sur ce point encore, le Concordat a été interprété par le gouvernement contre TEglise.
« Le concordat, écrit Paul Bert, donne une arme à l'Etat, arme puissante, s'il veut s'en servir, et cette arme c'est le choix des évêques e' l'agrément donné à la nomination des curés... Il n'y a rien de mieux h innover. » Sur la manière de se servir de cette arme, un ministre du second Empire, Rouland, avait donné la formule dans un mémoire fameux : « Ne présenter pour évêques et ne laisser arriver à l'épiscopat ou que des sujets qui soient disposés à servir le gouvernement et les vues de l'empereur, ou que des sujets d'esprit et de caractère impuissants à lui résister et à le desservir. »
Mauvais calcul, aussi dangereux pour TP^tat que pour 1 h^glise, comme le montrait Mgr d Ilulst en 1888 dans un achnirable passage de l'oiaison funèbre de Mgr de Briey^ ; mais calcul qui lut fait.
Parfois même nos hommes d'Etat ont été hantés
' M?"" d'IIulst. Nouveaux mélanges oratoires, t. III, p. 3-.
de l'idée d'une Eolise nationale; ils ont rêvé d'une nouvelle constitution civile du clergé ; les propo- \ sitions de M. Corentin-Guyho, 19 novembre 188 1, de Paul Bert, jfévrier 1882, de Bernard-Lavergne, *" 3i mars 1882, y tendaient visiblement. On faisait appel au bas clergé contre les évèques et on espérait revoir ce qui s'était passé en 1789 et 1790. M. Combes lui-même a paru un moment revenir à cette idée. Elle est, je crois, irréalisable. Là où ont échoué Louis XIV, la Constituante, Napoléon P"" dans un temps où le gallicanisme était fort, nul ne peut réussir aujourd'hui. Et si, par malheur il se rencontrait quelques évèques préva- '^ ricateurs, il n'y aurait pour les suivre ni clergé, •:= ni fidèles.
Le danger est assurément plus grand de peupler l'épiscopat de sujets faibles et médiocres. Ce péril existe en tout ten.ps, parce que l'accord se fait plus facilement sur des individualités un peu ternes que sur des sujets marquants. Combien le \ danger n'est-il pas plus grand lorsque le pouvoit civil est animé de sentiments hostiles?
En mars 1900, le journal Le Temps écrivait : ; « Est-ce la dignité sacerdotale, le caractère, le savoir, le mérite en un mot, qui désignent les candidats? L'intrigue politique, la pression d un^ député influent, toute autre cause parlaitement étrangère h la bonne administration de l'Eglise n'y ont-elles pas la plus grande part? » C'est trop évident.
A ce mal il y a un remède ordinaire, l'entente
LE CONCORDAT DE l8jO A I9o5 323
préalable avec Rome, et un remède extrême, le refus par celle-ci de l'inslitution canonique. Et nous avons vu que celui-là a suffi, même contre Napoléon dans toute sa puissance.
L'entente préalable avant la nomination définitive est évidemment la solution la plus laisonnable, puisque l'évêque ne peut être fait que par l'accord des deux puissances. M. Crépon de Villeneuve le démontrait, il y a deux ans, par des arguments qui me semblent décisifs \ C'est aussi ce qui a été compiis par les deux parties concordataires. En fait, depuis Napoléon P'", tous les gouvernements ont, à des degrés divers, en dehors des moments de crise, pratiqué Tentente piéalable ; ce n'est qu'exceptionnellement qu'ils ont inséré au Monileur et à V Officiel les noms de leurs candidats, avant de s'être assurés qu'ils obtiendi'aient de Rome l'institution canonique. Le gouvernement, c'est-à-dire, en l'espèce, la direction des cultes, prenait des renseignements sur les sujets cpiscopables auprès des ordinaires, puis proposait ses choix à Rome, en général par l'intermédiaire de l'ambassade. Cependant l'accord direct entre la diieclion des cultes et la nonciature n'était pas inconnu des régimes antérieurs à i(S-o. Sous Louis-Philippe, ]\I. Dupin se plaignait de l'intervention du nonce même dans l'examen canonique du sujet ; à la (in du second Empire, ^1. Emile OUivier a eu recouis à cette sorte d'en-
' Correspondant des 2,") février et lu mars 190.I.
tente, ainsi qu^eii témoigne rarticle olBcieiix para clans VOsserçalore romano au mois d'août 1904, en ré[)onse à une interview du journal Le Temps. C'est sous le gouvernement de M. Thiers et le ministère de Jules Simon que cette prati([ue s'est généralisée et elle a été en usage jusqu'au ministère de M. Combes. Un document récemment paru, une lettre de M. SpuUer h Tabhé FoUioley, nous a permis de la saisir sur le vil'V En 1880, une note rédigée par notre ambassadeur au Vatican, le mar(|uis de Gabriac, d'accord avec le secré- \ taire dEuit pontifical, avait même spécifié les conditions de cette sorte d'entente préalable. Elle est ainsi conçue :
« l.e Sainl-Père estime que la pratique constamment suivie dans ces dernières années, celle d'une entente préalable entre le ministère des Cultes et la nonciature, pour la nomination des évèques, est la seule qui ne présente pas d'inconvénients. Le droit de nomination directe des évêques, ou XindtiUnm est accordé au cbef de l'Etat par le concordat ; mais un évèque n'est pas un simple fonctionnaire, et par conséquent, il n'est pas à nommer simplement par un décret, comme un prélet ou un général; il n'est évèque, pour les fidèles, en vue desquels le gouvernement le cboisit, et d'après le concordat lui-même, qu'autant que le souverain ponliiè lui a donné l'insti-
* L'abbé FoUioley. Sa vie et son œucre, par Auguste Salles, p. iTi. M. Cotnbes a fait allusion à ce lait clans la séance du Sénat du 2-2 mars igoj.
tutioii canonique. Or le pape ne peut lui conférer cette institution* qu'autant qu'il est h sa parfaite connaissance, — ex conscienlia bene infonnata,^ — que, par ses mérites, la pureté de sa doctrine et ses vertus, il honorera le siège auquel il est appelé. Or, un évoque ne peut honorer son siège qu'en joignant à l'autorité épiscopale dont il est investi ce prestige moral, intellectuel et pastoral qui lui procure la confiance de son clergé et la vénération de son peuple. Sans doute, le gouvernement lui-même a intérêt à ne placer sur les sièges épiscopaux que des hommes recommandables ; mais, quelle que soit la confiance que Rome puisse avoir dans la clairvoyance d'un ministre quelconque, lui et ses bureaux ne pourront que difficilement obtenir, sur le compte des candidats à l'épiscopat, certaines informations confidentielles de la nature la plus délicate, et que le nonce pourra, au contraire, comme évêque et représentant du Saint- Père, recueillir facilement et discrètement. Si l'on s'en tient au droit strict des deux côtés et que l'on ne cherche pas l'entente, le pouvoir civil sera quelquefois exposé à faire de mauvais choix, que le pape ne pourra pas ratifier en conscience, comme cela a eu lieu trois ou quatre fois sous le dernier Empire. Ce sont des cas toujours regrettables qui laissent des diocèses vacants, comme on la vu, pendant plusieurs années, lorsque le gouvernement ne croit pas pouvoir renoncer au choix qu il a fait, et qui portent h la considération du candidat refusé par Rome une
atteinte dont il a toujours la plus grande peine à se relever.
(( Le Saint Père croit donc que le mieux est de demeurer dans la voie où M. Thiers était entré, quand il arriva au pouvoir après la guerre de 1870. celle d'une entente toute confidentielle, et non avouée même, si on le désire, entre le ministre | des Cultes et la nonciature, mais, en pratique réelle. Le secret peut être facilement gardé entre deux personnes et un candidat retiré discrètement, sans aucun préjudice pour sa considération personnelle. Si quelque difficulté survient plus tard, comme nous l'avons vu dans quelques nominations, rien n'empêche alors de la porter à Rome, et de la trancher directement entre l'ambassade et la secrétairerie d'Etat. INIais si nous commençons par porter Laffaire à Rome, le pape et la secrétairerie d'Etat, avec la meilleure volonté du monde, ne pourront jamais se prononcer qu'autant qu'ils auront déjà reçu des informations préalables. Ne connaissant pas habituellement les candidats à l'épiscopat, ils ne pourront nous répondre que pour la forme et ne le feront 1' définitivement qu'après avoir reçu les rapports du nonce. Pendant ce va-et-vient entre Paris et Rome, le secret nécessaire peut n'être pas gardée comme on l'a vu quelquefois, et les candidats évincés ou soupçonnés de l'être peuvent en souffrir dans leur considération. Cette entente du gouvernement avec la nonciature n'affaiblit, du reste, en rien les droits du gouvernement, puis-
LE CONCORDAT DE 187O A igOO 32^
^u'il reste toujours le maître du choix de ses candidats; mais elle empêche des difficultés qui le peuvent manquer de survenir, lorsque la non- :iaturc, informée seulement des décisions lorsju'elles sont déjà officielles, peut se trouver dans .'obligation d'envoyer à Rome des informations léfavorables sur le compte du candidat, ou de 'aire connaître certaines circonstances qui rendent nipossible au souverain Pontife de lui conférer 'institution canonique \ »
Cette pièce adressée au ministre des ACPaires îtrangères n'a été de sa part l'objet d'aucune observation.
C'est le pur bon sens. Mais qu'importait à SI. Combes toujours en quête de motifs de discorde? 11 répudia l'entente préalable et léclama e retour aux articles i^ et 18 des organiques.
AuT. i^. — Avant l'expédition de l'arrêté de lomination, celui ou ceux qui seront proposés >eront tenus de rapporter une attestation de [>onnc vie et mœurs, expédiée par l'évêque dans le iiocèse duquel ils auront exercé les fonctions du ministère ecclésiastique ; et ils seront examinés >ur leur doctrine par un évêque et deux prêtres jui seront commis par le premier consul, lesquels Adresseront le résultat de leur examen au conseiller d'Ktat chargé de toutes les affaires concernant les cultes.
^ Souvenirs d'une ambassade auprès du pape Léon Xlll [1878-1880). Marquis de Gabriac, Revue des Deux Mondes, !5 janvier 1901.
Art. i8. — Le piètre nommé par le premier, consul fera les diligences pour rapporter VinstitU' tion du pape. »
Quant au pape il n'était, aux yeux de M. Combesî qu'un collateur forcé.
Or plus que jamais, étant données les dispositions de ceux qui détiennent le pouvoir en France, Texamen minutieux de Rome est nécessaire, et moins que jamais le pape peut laisser diminuer son droit d'institution canonique.
Ecoutons la récente protestation de Pie X : « Que fait aujourd'hui la République ? Elle nie que ce soit le droit du pape de refuser Tun quelconque de ceux qu'elle a nommés ; elle veut que tous les candidats nommés soient indistinctement acceptés ; a cet effet, elle s'obstine à ne pas permettre que ceux dont le choix a été approuvé parii l'Eglise soient canoniqueme-nt institués avant que ceux qui ont essuyé d'elle un refus obtiennent la même approbation. En vérité, étendre la portée du droit de nomination de telle sorte que la faculté laissée à la République par concession du pape en vienne à éluder le droit naturel et sacr^ de r Eglise de rechercher si ceux qui ont été nommés en sont dignes, ce n'est pas là interpréter le pacte, c'est le détruire ; et prétendre que si quelque candidat est omis dans les acceptations^ l'institution canonique ne puisse plus être donnée aux autres, équivaut à ne plus vouloir que des évêques soient désormais institués en France. »
LE CO>'CORDAT DE 187O A IQOD 829
C'est ainsi que le principe de l'application tricte du concordat a conduit tout simplement à e violer, dans son esprit c'est trop évident, mais lême dans sa lettre, comme je l'affirmais tout h heure.
Je sais bien qu'on donne pour excuse à cette lanière d'aorir l'attitude même de rÉoflise à égard du gouvernement et qu'on entend la renre responsable de la tension actuelle des raplorts, ainsi que de la rupture du concordat qui laraît imminente. Permettez-moi de répondre n peu de mots à cette accusation.
S'agit-il de l'Église romaine ? N'est-ce pas me dérision de prétendre que c'est elle qui a ompromis les bons rapports et violé la prenière le concordat ? « De nos jours, disait un ieil homme d'État au duc de Broglie, quand une lifficulté s'élève, il faut toujours recourir h la our de Rome ; le clergé national peut être ardent t dilficile à manier; de Rome ne viennent plus amais que des conseils de paix et de prudence. » : Ce n'est pas Léon XllI assurément, ajoutait le lue de Broglie, qui a fait mentir cette maxime ^ ».
Ah ! sans doute, il a élevé la voix, rappelé la loctrine et les lois de l'Église, en des encycli- {ues, en des lettres, en des allocutions aussi
' Duc de Broglie. Le concordat, p, iiO.
33o QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
fei'mes que hautes qui s'imposaient à ratteiition souvent même à l'admiration des plus incrédules.. Mais sur le terrain politique que n'a-t-il pas fait; pour aider la France, soutenir son prestige dans le monde, j'oserai dire pour complaire au régime^ actuel ? Quels sacrifices n'a-t-il pas exigés de catholiques traditionnellement dévoués aux Bourbons ou aux Bonapartes ? Dans l'ordre religieux] même, à combien de concessions ne s'est-il pas.] prêté toutes les fois que la conscience ne les rendait pas impossibles ? Veut-on parler de la nomination des évêques, quelles raisons graves, et toujours étrangères h la politique, quoi que prétende M. Combes, — un ancien directeur des cultes de la troisième République m'en faisait l'aveu formel, — ne lui a-t-il pas fallu pour refuser quelquefois et toujours secrètement l'institution canonique h tels candidats qui lui étaient proposés. Sans l'indiscrétion volontaire du gouver-» ne ment français, jamais on n'aurait su leurs noms. Pie X a raison : la très grande majorité des candidats du gouvernement a été acceptée ol « le grief relevé contre le Saint-Siège de n'avoir pas maintenu les conditions convenues est une' chose contraire à la bonne foi comme h la vérité ^ ))
Passe pour Léon XIII, — encore que ce soit Léon XIII que M. Combes ait attaqué dans la séance du 22 mars 1903, — mais Pie X ne s'cst-
' Alloculion ooiisistoriale du 14 novembre 1904.
LE CO>"CORDAT DE iBjO .V IQoS 33 I
il pas montré crune intransigeance qui a rendu inévitable la rupture des relations ? C'est la prétention de nos adversaires, car il faut bien que rKglise porte, non seulement le poids, mais la responsabilité de la séparation. Intransigeant en quoi, je vous prie, et où Léon XIII ne Teùl pas été tout comme lui ? Que certaines maladresses aient été commises dans Taffaire du voyage de M Loubet à Rome, sitôt suivi de la réception du roi d Italie à Bologne, et que par là le sentiment national de beaucoup de Français, même catholiques, ait été blessé, je ne veux pas le nier ^, mais i'^ croit-on que Léon XIII eut, plus que Pie X, reçu le président de la République au Vatican et 2° qu'est-ce que cela fait au concordat? Enfin, n'est-ce pas pitié de la part d'un gouvernement, qui paraît n'avoir d'audace que contre un vieillard désarmé, de dénoncer si haut la prétendue insolence du souverain Pontife, alors qu'à la même heure ce même gouvernement se bouchait les oreilles pour ne pas entendre les paroles blessantes et menaçantes que Guillaume II adressait à la France ?
Par ailleurs, Pie X a-t-il conseillé aux catholiques français de se détacher de la République ? A-t-il changé quoi que ce soit aux instructions de Léon XIII ? Il n'a pas nommé d'évêques. Mais qui, sinon M. Combes, a prétendu changer un mode de nomination depuis longtemps accepté ?
' Voir à ce sujet les justes réflexions de M. Julien de Narfon dans son intéressant volume Pie A', liv. IF, th. iv.
Qui a cherché, par des voies détournées, à annuler l'indispensable et légitime contrôle pontifical ? Il a provoqué la démission de deux évêques français. Je ne veux pas insister sur le cas de ces deux malheureux qui porteront une si lourde part de responsabilité dans les maux déchaînés sur l'Eglise de France, dans les souffrances matérielles et morales de tant de pauvres prêtres après la séparation. Mais cette démission n'a-telle pas été l'expédient accepté par eux pour s'éviter de plus grands désagréments, pour le bien de la paix, si vous voulez? Qui les empêchait de la donner simultanément et irrévocablement au gouvernement français et au pape ? Et surtout, en quoi le pape violait-il les droits du gouvernement français, puisque jamais il n'a prétendu pourvoir, en dehors de celui-ci, h l'administration des diocèses de Laval et de Dijon ? Le gouvernement français a cherché des querelles et les a exploitées après les avoir fait naître, voilà la vérité. Le pacifique M. Combes n'est pas la victime du belliqueux Pie X ; et, si M. Combes le croit, je ne lui reconnais pas seulement la douceur du mouton, je lui en proclame l'intel- i ligence.
Au surplus par la voie éloquente de M. Ribot, les libéraux de la Chambre des députés ont refusé de s'associer a h ce mensonge historique* ». .
S'agit-il donc du clergé national ? Qu'au début
* Séance du lo février igoS.
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du régime actuel le clergé De se soit pas montré favorable à la République, qu'il y ait eu, dans les premières années, quelques excès de langage, quelques manifestations trop bruyantes et passablement intempestives, je n'y contredis pas. Mais, en vérité, h cette date le régime républicain n'était pas et ne prétendait pas être un régime définitif; on vivait en pleine crise constitutionnelle et chacun avait le droit de manifester ses préférences. Après tout, l'événement n'a que trop justifié les appréhensions du clergé . Aussitôt qu'après l'échec des tentatives de restauration monarchique la République a été légalement constituée, les évêques et les prêtres s'y sont soumis. Ecoutez ce qu'écrivait l'un des plus ardents légitimistes, l'un des plus intransigeants, le plus ultramontain des évêques français, M^*" Pie, évêque de Poitiers : a Ce que nous avons été au lendemain de i83o et de 1848, nous le serons encore. Sans abdiquer nos convictions personnelles sur ce qui serait le mieux adapté aux besoins, à l'esprit, aux mœurs au tempérament de la France, et surtout ce qui serait le plus propre au recouvrement de son prestige h l'étranger, nous reconnaissons que, les-faits étant ce qu'ils sont, l'état de république s'impose à nous et nous impose des devoirs envers lui. Nous les accomplirons loyalement ^ » Et si de vieux évêques monarchistes s'exprimaient ainsi qu'en oùt-il été du jeune clergé? Il n'eût pas
' Dom Besse. Le cardinal Pi:, p. i.'ïç).
fallu cinq ans cFun gouvernement, je ne dis pas bienveillant, mais simplement juste, pour qu^il iiit tout entier sincèrement et peut-être passionnément rallié h la République. Est-ce que le clergé de France ne sort pas des entrailles mêmes du peuple ? Au lieu de cela, dès que les républicains ont été les maîtres, jamais un acte favorable, jamais une parole de sympathie; toujours la défiance, le sarcasme ou l'injure ; l'Eglise considérée comme une pestiférée dont il fallait à tout prix se détourner; même les plus modérés, les plus honnêtes, les meilleurs, craignant par-dessus tout de passer pour les amis du clergé. Et on s'étonne que les prêtres se soient sentis blessés, atteints jusque dans leur honneur et dans leurs sentiments de citoyens français, aussi fiers que d'autres après tout !
Et, malgré cela, j'ose affirmer que, depuis que la République a été solidement établie en France, les évêques, ?ils ont protesté comme c^était leur devoir contre toutes les mesures antireligieuses qui se sont succédé sans relâche, n'ont cependant jamais protesté que sur le terrain religieux.
Pourquoi le 9 mai 1877, M^'' Guibert adresse- ^ t-il hiNI. Martel, ministre de la Justice et des Cultes une première lettre de protestation ? Parce que le 4 mai, Gambettaa prononcé la fameuse parole : « Le cléricalisme, c'est l'ennemi. » Parce qu'il est évident, comme le dit l'archevêque de Paris que, sous le nom de cléricaux, ce sont tous les catholiques, évêques, prêtres et fidèles, que l'on
LE CO>'CORD\T DE 1870 A IQoS 335
a voulu déconsidérer et livrer en butte à toutes les attaques. Question religieuse.
Pourquoi du 2j mars au 8 avril 1879, les letcres épiscopales paraissent-elles en rangs pressés, province par province? Parce que le 26 mars ont été déposés les premiers projets de Jules Ferry contre l'enseignement libre catholique. Question religieuse.
Pourquoi les lettres de 1880 et les excommunications lancées par M^' de Cabrières à Montpellier, par M*'''' Gay à Poitiers? En raison des décrets du 29 mars contre les congrégations non autorisées. Question religieuse.
Pourquoi les mandements de 1882, les uns vibrants, les autres bien atténués? A cause de la loi sur la laïcité et la prétendue neutralité de l'enseignement primaire. Cet ancien directeur des cultes, dont j'aime à citer l'opinion, me disait à ce sujet : (( Si j'avais été évêque, j'aurais fait davantage ; les évoques peuvent se passer de palais et de cathédrales, les prêtres de traitement et d'églises ; l'Eglise ne peut pas se passer de fidèles ; or ce sont les fidèles qu'on a cherché à lui ravir par l'application de la loi scolaire. » (Question religieuse au premier chef.
Je pourrais poursuivre et vous demander encore. Pourquoi l'admirable lettre du cardinal Guibert au président Grévy, en 1886, pourquoi la déclaration des cardinaux en 1892, pourquoi la pétition des 74 évoques en 1902, sinon pour justifier la conduite du clergé, pour représenter les atten-
tats successifs dont l'Église a été victime, pour supplier le parlement d'examiner avec un esprit de justice les demandes en autorisation des congrégations religieuses? Toujours des intérêts religieux. En vain le gouvernement essaie de donner le change sur les intentions des évêques, en qualifiant leurs actes de menées politiques ; en vain dans les séances des 9, [i, 12 décembre 1891, il obtient un ordre du jour infligeant un blâme solennel au clergé coupable de « compromettre la paix sociale » et requérant les pouvoirs exécutif et législatif (( de lui imposer le respect de la République et la soumission à ses lois » ; en vain par une note diplomatique (16 novembre 1891), rédigée sous le ministère Freycinet, et divulguée par M. Loubet (3 mars 1892), le gouvernement français dénonce au pape les évèques qu'il accuse de violer le concordat lorsqu'ils « affectent d'intervenir, non pas seulement comme simples citoyens, mais en tant qu'évêques, chargés de la direction d'un grand service public dans les choses de l'ordre politique, soit en censurant les actes du gouvernement^ soit en se prêtant h l'organisation d'un parti catholique dont ils seraient les chefs, maisqui ne serait en réalitéqu'un partipolitique^ ». Le Saint Père venge l'Eglise de France traduite à sa barre et dans l'Encyclique du 16 février, il identifie ces accusations avec les « calomnies astu-
* Journal olJicicl^ du 5 vnars iSf)?., cité par M?"' Perraud : Quelques réflexions au sujet de lencyclique du i6 février 1892, p. 90.
LE CONCORDAT DE 1 87O A IpOD "d'dj
cieuses dès les premiers temps portées contre les chrétiens » et parle de ces « gouvernements déraisonnablement jaloux de leur pouvoir et animés contre TEoflise d'intentions malveillantes. Tou-
jours ils surent mettre en avant, devant le public, le prétexte des prétendus envahissements de l'Eglise sur l'Etat, pour fournir à l'Etat des apparences de droit, dans ses empiétements et ses violences envers la religion catholique ».
Les évèques ont bien fait de protester, parce qu'ils remplissaient leur divine mission de défenseurs de l'Eglise :
« Qu'en France, depuis plusieurs années, divers actes importants de la législation aient procédé de tendances hostiles h la religion et, par conséquent, aux intérêts de la nation, c'est Taveu de tous, malheureusement confirmé parl'évidence des faits.
« Nous-même, obéissant à un devoir sacré, nous en adressâmes des plaintes vivement senties à celui qui était alors à la tète de la République ^
«Ces tendances cependant persistèrent; le mal s'aggrava: et l'on ne saurait s'étonner que les membres de l'épiscopat français, placés par TEsprit-Saint pour régir leurs différentes et illustres Egalises aient regardé encore tout récenament comme une obligation d'exprimer publiquement leur douleur touchant la situation créée en France à la religion catholique ^. »
Ce témoignage nous suffit. 11 reflète au surplus
' Lettre au président Grévy i883.
" Encyclique Inter solllcitudines^ 16 février 1892.
l'avis de tout homme que n'aveuolent ni la mau-., vaise foi, ni les passions. Si le concordat est; rompu, la faute n'en incombe pas. plus au clergé de France qu'à l'Eglise romaine.
Et maintenant, étant donné l'état de choses que j'ai décrit, convient-il, est-il à souhaiter que le concordat soit détruit et fasse place à un ordre de choses nouveau? Beaucoup de bons esprits, ' parmi les catholiques, en sont venus à le penser, et leur opinion n'est pas pour surprendre les hommes d'État les plus libéraux et les plus éclairés. (( 11 ne faut pas oublier, disait le 11 janvier 1901 M. Ribot, dans cet admirable discours sur la loi des associations où il s'élevait contre l'interprétation stricte et littérale du concordat, — il ne faut pas oublier les changements considérables qui se sont produits dans le pays, la liberté qui a été répandue à flots et est devenue le patrimoine de tous. Autrement, s'écriait-il, s'adressant au président du Conseil, si vous voulez strictement interpréter le concordat, en vous plaçant à l'époque où il a été fait, sans tenir compte de ce mouvement, sans tenir compte de' toutes ces évolutions, vous serez malgré vous violents et ce sera peut-être pour vous une manier de dénoncer le concordat, car l'Eglise aimerai mieux, je pense, recouvrer sa liberté totale que de renoncer ainsi à accomplir une œuvre sociale
LE CO>'CORDAT DE iSjO A 1900 3^9
qu'elle considère comme sa mission essentielle V » Huit ans auparavant, dès 1893, le duc de Broglie signalait a chez des catholiques dont la prudence n'égalait pas le zèle », le désir de s'a(- Iranchir du concordat, désir « d'un caractère assez vif et assez hautement exprimé pour que le souverain Pontife lui-même ait cru nécessaire de la contenir parla haute autorité de sa parole*. » Et certes, ce n'étaient pas les moindres parmi les catholiques, ni les moins intelligents, ni les moins généreux. L'aveu que M^'' d'Hulst a laissé échapper une fois à la Chambre des députés \ combien souvent le retrouvons-nous dans ses lettres intimes ! Qu'il me soit permis d'en citer quelques-unes. La première venait à propos de ce procès de INP'" Gouthe-Soulard qui avait fait croire à beaucoup de catholiques que la séparation de l'Kglise et de l'Etat était prochaine :
i3 décembre i8()i .
« Vous devez suivre avec une curiosité étonnée nos étranges débats de politique ecclésiastique. Il
* Plus récemment, clans la leUre datée du 16 mars 1904, qu il a mise en tète du volume de M. Noblemaire : Concordat ou séparation^ Paris, Pion, 1904, M. Ribot disait : « La séparation de Fr^glise et de l'État s'imposera tôt ou tard, parce qu'elle est dans le courant des idées modernes ; parce que l'Eglise reconnaîtra elle-même que la liberté est de plus en plus pour elle une condition de sa dignité, et que tout privilège se tourne fatalement de nos jours en servitude. »
* Duc de Broglie. Le concordat, p. 108.
' Voir à ce sujet une note explicative de M?"" d'Hulst. Carême de 1895. Note -i').
34o QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT
est certain que le point de départ de tout cela a été mesquin... Mais la grandeur des intérêts engagés a relevé le débat. Le gouvernement n'en sort ni grandi, ni fortifié. Il a montré à tout le monde qu'il avait plus peur que nous de la séparation, qu'il tenait au concordat comme à un moyen de nous asservir. Par là, il nous a laissé le beau rôle ; quant à moi, je suis ravi de voir mûrir la question de la rupture du concordat. Elle amènerait de grandes ruines, mais elle nous M rendrait la dignité, l'indépendance, permettrait r de reconstituer un épiscopat fort, un clergé apostolique et de reprendre à nouveau dans des conditions laborieuses, onéreuses, mais finalement fécondes l'évangélisation de la France. Rome s'attarde à la vieille diplomatie et persiste h traiter avec nos ministres comme avec Louis XIV. Mais l'opinion catholique rajeunie sera plus forte que ces routines et ce sont les convaincus qui entraîneront les politiques. J'y travaille de mon mieux dans l'ombre. »
3 décembre 1895.
« Je deviens un partisan ardent de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. On est en train de nous faire un épiscopat de laquais qui bientôt ne seront même plus des hommes sûrs au point de vue de la foi et des mœurs, et je trouve que tout, même et surtout la pauvreté et la persécution, vaut mieux que cela. Tout ce que je vous dis \l\y je suis prêt à le crier sur les toits. »
i5 décembre 1895.
(c J'ai l'impression que nous entrons dans une période grave pour l'Eglise en France. Nous allons vers la séparation, vers la rupture du concordat, et je n'ai pas le courage de le regretter, parce que je suis convaincu qu'il a rendu tous les services qu'il pouvait rendre et qu'il ne nous fait plus que du mal. Mais comme on fera précéder cette rupture de mesures législatives destinées h nous rendre par avance la liberté impraticable, c'est à la souffrance qu'il faut nous attendre et pour longtemps. Tant mieux : les fruits gâtés tomberont sous les secousses de la tempête et l'esprit du clergé comme la foi du peuple se retrempera dans les eaux amèves. J'espère voir cela avant de mourir. Ce que je vois aujourd'bui est trop écQHirant. »
22 décembre 1895.
(( Il faut nous préparer h la grande crise qui s'annonce, celle de la rupture du concordat. Il faudra des hommes apostoliques pour soutenir ri^glise dans cette épreuve. »
Le 11 septembre de la même année 1890^ M^"" d'IIulst, écrivait à un jeune prêtre :
(( Je suis depuis longtemps convaincu que les paroisses ne pourront être régénérées que par des prêtres vivant en religieux et que le clergé séculier sera à son tour renouvelé par leur
exemple. C'est pour cela que je crois à la sépa ration de l'Église et de Tl^^tat, ou, pour parler plus exactement, à la rupture du concordat, dans un avenir plus ou moins prochain. Il en résultera de grandes ruines temporelles et spirituelles, mais telles que pour les relever et aussi par l'impossibilité de vivre autrement, on sera forte d'en venir h effacer en grande partie la différence entre les deux clergés séculier et régulier. Ce sont de ces réformes que Dieu seul peut faire, et encore par le ministère du diable, et ce sont les plus efficaces. »
Tous les chefs du parti catholique ne pensaient pas ainsi ; je n'en veux citer que deux parmi les plus grands, le comte de Mun et Etienne Lamy : « Dans un vieux pays comme le nôtre, écrivait le premier, pénétré jusqu'aux moelles par les influences chrétiennes, où le pouvoir souverain étend sur la vie sociale une main si large et si pénétrante, l'Etat ne saurait ignorer l'Eglise ; s'il refuse de s'entendre avec elle, il faudra néces-, sairement qu'il la persécute ; plutôt que de supporter la contradiction de ses doctrines, il étouffera sa vie ^ »
Et M. Etienne Lamy : « Par la séparation, la puissance publique sera employée h détruire l'Eglise... Ce n'est pas un genre de vie que la
* Les congrégations religieuses devant la Chambre. Conclu-J
LE CONCORDAT DE iHjO A I9o5 343
réforme préparc à ri^^glise, c'est un genre de
mort '. »
Pas plus favorable à la séparation n'était l'avis de ceux qui dans Tl^glise portaient la responsabilité, et je ne parle pas seulement du pape qui jamais n'en a approuvé l'idée, mais des évoques de France les plus à même de bien juger des résultats probables d'une telle mesure : a Quant à nous, écrivait en 1892 Tévêque d'Autun, M^' Perraud, quant à nous, évoques, prêtres, catholiques de France, nous ne sommes pas de ceux qui voudraient pousser les choses à Textrême et prendraient légèrement sur eux la redoutable responsabilité de provoquer une rupture violente entre les deux pouvoirs. Ainsi que l'indique très nettement Léon XIII à la fin de sa récente encyclique, la thèse de la séparation de l'Église et de ri^tat n'est pour un certain nombre de ses partisans déclarés que le prélude de mesures spoliatrices et violentes qui a mettraient les catholiques français hors du droit commun w. Nous serions singulièrement naïfs d'apporter une part de coopération, si indirecte et lointaine fut-elle, il un système qui consacrerait parmi nous le triomphe de l'intolérance sectaire.
« Nous ne seconderons pas davantage les utopistes qui, ne tenant compte ni de nos traditions séculaires ni de notre tempérament national,
' La politique religieuse du parti républicain. La séparation de l'Eglise et de l'Etat. Revue des Deux Mondes, i5 janvier 1887. Cet admirable article est à lire d'un bout à l'autre.
croient tout simple d'implanter parmi nous h brève échéance le régime américain de l'indépendance réciproque et absolue de l'Eglise et de l'Etat. Avec Léon XIII, nous professons que l'union cordiale des deux pouvoirs, désirable en soi pour la perfection de toute société, est particulièrement conforme au génie, à l'histoire, aux intérêts les plus évidents du peuple française »
Et n'est-ce pas la même thèse qu'il y a quelques semaines, dans cette grande cité de Lille, soute- ' nait avec sa verve originale et son impétueuse éloquence Tévêque d'Orléans, M^'' Touchet^ ?
N'était-ce pas aussi, même dans les délicates circonstances que Ton traversait alors, l'opinion unanime des ^4 évêques signataires de la pétition de 1902, et de quatre sur cinq de ceux qui crurent ne pas devoir y apposer leur nom ^.
Et j'estime qu'ils ont raison.
Faut-il oublier tous les bienfaits d'une institution parce qu'entre des mains mauvaises elle donne momentanément des résultats médiocres ou mauvais? Comme si, dans les mêmes mains, toute autre institution ne devait pas produire des résultats aussi mauvais, peut-être pires !
Au moment de conclure cette longue étude,
' M?»' Perraud. Quelques réflexions au sujet de V Encyclique du 16 féi>rier 1892, p. 97-99.
" La séparation de l'Eglise et de l'Etat, discours du 20 novembre 1904. Reruc du Clergé, icr décembre 1904, p 97.
■^ Voir abbé Sévestre, op. cit., 69. Au moment où s'achève l'impression de ce volume, paraît la lettre des cardinaux français au Président de la République, 28 mars 1905.
LE CONCORDAT DE 187O A IQoS 34^
jetons un coup d'œil sur le bien qu'a fait pendant trois quarts de siècle le concordat de 1801.
N'est-ce rien pour le souverain Pontife que d'avoir vu l'Eglise de France se serrer autour de lui et le gallicanisme expirer ? Sous l'influence des malheurs communs^ privé de tout autre point d'appui, détaché du sol par la perte de ses propriétés foncières, moins uni à l'Etat, parce qu'il n'était plus corps politique, le clergé français devait nécessairement regarder le siège de Pierre comme le roc où s'appuyer.
Dès 181 I , nous l'avons vu, les évêques si dociles aux volontés de Napoléon commençaient h s'éloigner de lui pour laire cause commune avec le captif de Savone. Sous la Restauration, gouvernement qui leur était cher et qui, en leur rappelant l'Ancien Régime, les ramenait aux maximes gallicanes, on ne trouvait plus guère d'évêques pour soutenir les quatre articles de 1682. L'hostilité de Louis-Philippe achevait l'évolution, et si, h la fin du second Empire, on comptait encore quelques rares gallicans, il n'en restait plus un après le concile du Vatican. L'épiscopat de la troisième République a été tout entier ultramontain ; jamais on n'a vu union aussi étroite entre l'Eglise de France et l'Eglise romaine.
N'est-ce rien pour les évêques que d'avoir, au prix d'une soumission politique qui assurément n'a pas dépassé celle qu'exigeait d'eux l'Ancien Régime, pu sauvegarder leur indépendance dans le domaine religieux? L'Etat n'a le droit ni de les
346 QUATRE CE?s^TS Aî>S DE CONCORDAT
révoquer, ni de les suspendre de leurs fonctions ; l'appel comme d'abus est nne mesure assez dérisoire qui, appliquée comme elle l'est, les honore plus qu'elle ne les atteint ; la privation de traitement, qu'ils acceptent généreusement, provoque en leur faveur la sympathie et les libéralités des fidèles. En fait, malgré les mesures restrictives, ils peuvent se concerter entre eux et aller voir le souverain Pontife quand ils le jugent nécessaire. Par leurs lettres ou mandements, ils n'ont jamais cessé de protester contre les mesures attentatoires au bien de l'Eglise.
Le concordat et les articles organiques leur ont donné dans leur diocèse une autorité bien supérieure a celle qu'ils avaient, sous l'ancien régime. Ils sont maîtres absolus dans les grands et dans les petits séminaires, maîtres de leur clergé, dont ils nomment et déplacent ad iiulum de beaucoup la plus grande partie. « En résumé, dit un écrivain hostile à lEglise, M. Debidour, qui commente ces avantages avec malveillance^, non seulement l'Eglise de France n'est pas morte, mais elle semble être sortie des épreuves révolutionnaires plus vivace, plus forte et mieux armée que jamais. »
Malgré les chaînes dont elle a été chargée, malgré même à certains moments quelques faiblesses de la part de tels ou tels évêques, l'Eglise, a pu accomplir son œuvre et remplir sa mis-
* Debidour. Histoire des rapports de l'Église et de l'Etat. Conclusion, p. 629-650.
sion ; quoiqu'entravé, — et ne l'est-il pas toujours de quelque façon ? — le bien général n'a pas été empêché.
Même sous le premier Empire. Lisez le beau livre du P. Laveille sur J.-jNI. de Lamennais et voyez ce qu'en ce temps de despotisme a pu créer Tapostolat d'un seul homme ! Sous la Restauration : (( La grande végétation des œuvres catholiques, éducation, charité, propagande, libre association des hommes et des ressources, pour la vertu, la prière, renseignement, l'action, tout cela ne pouvant encore s'épanouir en liberté, n'en a pas moins commencé à germer sous ce sol fertile, mais que hérissent encore les ronces fleuries de la léofalité Q'allicane^ »
Sous Louis-Philippe, les conférences de Saint- Vincent de Paul, les conférences de Notre-Dame, la conquête de la liberté d'enseignement.
Sous le second Empire, les écoles et les collèges libres londés par centaines. Sous la troisième République , l'expansion des congrégations, les œuvres d'enseignement supérieur, secondaire, primaire, les missions, les hôpitaux. Tout cela est à l)as ou .menacé en ce moment, c'est vrai; mais le concordat n'avait pas empêché de le faire ; il n'empêchera pas de le refaire.
N'est-ce rien enfin pour le pouvoir civil (|ue d avoir pendant soixante-quinze ans pu se servir de la force de Tl^^glise, non seulement pour faire
' M-' Buunard. Un siècle de l Kglisv de France, p. 47.
respecter son autorité, mais pour accomplir 1î plus noble partie de sa tâche, assurer la paix deî consciences, le progrès de la moralité, le dévouement de tous au bien public ? Sans doute Napoléon,! à force d'avoir voulu domestiquer TÉglise et de l'avoir violentée, a fini par se l'aliéner. Mais la brouille a duré six ans. Sous les Bourbons, la royauté et l'Église ont identifié leur cause. Le gouvernement de Juillet s'est fait reconnaître et. soutenir par elle. La République de 1848 lui a| demandédebénir sesarbresde la liberté. Lesecond Empire s'est longtemps appuyé sur elle. L'Assemblée nationale de 187 1 a sollicité son concours pour le relèvement de la France. En somme jusqu'au régime actuel le concordat a maintenu lu paix entre les deux puissances et leur a permis, toutes les fois qu^elles l'ont voulu, de travailler ensemble à la grandeur de la France.
Et pourquoi le concordat a-t-il produit ces heureux résultats? Précisément, comme l'indique si bien le cardinal Perraud, parce qu'il est en harmonie avec le génie et avec l'histoire de notre nation. Ah ! ne quittons pas des yeux le point de vue historique. Dans un pays qui a un passé comme le nôtre, c'est le vrai. Qu'on ne vienne pas nous proposer en exemple un pays né d'hier comme les Etats-Unis d'Amérique ^ ! Au surplus
* Je sais bien qu'on objecte à ceci que les Etats-Unis avaient eux aussi des traditions contraires à la tolérance et à la liberté religieuse et qu'ils y sont venus cependant. Mais les opinions des Américains d'aujourd'hui ne sont pas plus filles des traditions des colonies anglaises que les Américains d'aujourd'hui
LE CONCORDAT DE 187O A igoS 349
rimitation des Anglo-Saxonsne nous a jamais été très profitable.
, Toute riiistoire de France ne gravite-t-elle pas autour de l'idée de l'Etat et de ses progrès? Toute institution qui n'est pas unie par un lien quelconque h l'Etat est-elle chez nous vraiment vivace et universellement considérée ? C'est regrettable, je l'accorde, mais cela est. Avons-nous la notion, l'usage pratique de la vraie liberté ? La plupart des Français y voient-ils autre chose qu'un moyen de faire ce qui leur plait en empêchant leurs voisins de faire ce qui leur plairait à eux-mêmes? Avec un tel état d'esprit, le pouvoir central n'est-il pas encore, si désagréable que soit parfois son action, le moins odieux et le plus acceptable des arbitres ? En tout cas, il s'impose.
Prenons par exemple la question des évêques. Y a-t-il un temps dans notre histoire où le pouvoir central ait été étranger à leur choix, quand il y a eu chez nous un pouvoir central indépendant et assez fort ? Bien avant le concordat de Napoléon, bien avant le concordat de François V\ derrière toutes les règles canoniques, on aperçoit l'intervention du roi. La Pragmatique-Sanction la •reconnaissait légitime ; et les Mérovingiens eux-
nc descendent des 22:)OOoo colons anglais du xyiii» siècle; 75 p. 100 denlrc eux sont immigrés ou descendants d'immigrés, en l'upture de traditions ; nous sommes, nous Français, les descendants des Français de l'Ancien Régime ; chez nous, ce soiil les morts qui parlent; il n'eu est pas de même aux Etats- Unis,
35o QUATRE CE>'TS A>'S DE CONCORDAT
mêmes la pratiquaient sans scrupules, comme on en a la preuve par toutes les élections épiscopales que nous rapporte Grégoire de Tours.
Croit-on de bonne foi que cet état de choses va cesser tout à coup ? Et pour faire place à quel régime? Au droit commun? Ce n'est guère pro-i bable. Je vous Tai dit : à peu près nulle part, il n^est en vigueur. Et d'ailleurs il laisse la place à bien des intrigues locales et ne donnerait pas aujourd'hui une base assez large à l'autorité épiscopale. A la nomination directe par le pape? Mais n'entendez-vous pas les protestations qui | s'élèveront chez tous nos adversaires? Plus que jamais, ils agiteront le spectre du souverain étran-J ger. Combien de dupes ne feront-ils pas? Et. j'ajoute, en tout respect et toute soumission pour le Saint-Siège, dont j'honore et accepte d'avance i la décision quelle qu'elle soit, — beaucoup de catholiques eux-mêmes seront froissés dans leurs susceptibilités nationales. Or, si le premier devoir d'une Eglise est d'être soumise h l'Eglise romaine mère et maîtresse de toutes les églises, elle doit aussi, en un certain sens très légitime, demeurer . nationale, et il n'y a rien de plus dangereux pour un clergé, surtout dans un pays de vieilles et glorieuses traditions comme le nôtre, que de perdre tout caractère national. L'histoire nous prouve que, lorsque dans un pays il y a conflit entre l'idée religieuse et l'idée nationale, c'est presque toujours l'idée religieuse qui finit par être vaincue. Aussi bien, le pape connaît et aime
LE CONCORDAT DE 187O A IQoS 35 1
trop la France pour ne pas tenir compte même de ses préjugés. A quel système recourra-t-il donc ? Vraisemblablement à celui des listes en usage soit en Angleterre, soit aux Etats-Unis, dressées par des représentants du clergé local et les évoques de la province, sans obligation pour le pontife suprême de choisir parmi les sujets désignés. Mais ce système, de beaucoup le meilleur, ne paraitra-t-il pas aux représentants et aux partisans outranciers de l'Etat si indépendant qu'ils ne pourront se résigner à le respecter ?
On parle des entraves que le concordat apporte à l'action de l'Eglise, et certes il est loin d'être un idéal h ce point de vue ; mais où donc l'idéal se réalise-t-il ici-bas? Et les entraves que nous ménage le régime de la séparation ne seront-elles pas cent fois pires? a Séparation de l'Eglise et de TEtat, écrivait, il y a deux ans, un jurisconsulte distingué, chimère dans un pays où les intérêts de l'Etat et de l'Eglise sont tellement mêlés qu'on n'arrive pas à comprendre comment on les pourrait disjoindre ! Espère-t-on avoir un gouvernement qui se désintéresse de ce grand élément de la vie sociale, l'action religieuse? De l'influence exercée par ceux qui en disposent? Assez respectueux de la liberté pour ne gêner en rien la parole du prêtre, les instructions, la direction des évêques, les manifestations des fidèles ^ ? »
' Crépon de Villeneuve. Correspondant, 10 mars 1903.
Les projets de loi de séparation sont là pou nous répondre.
(( En dehors du concordat, écrivait en i88 M. Emile Ollivier, aucun régime tolérable ne s conçoit plus entre l'Eglise et l'Etat... La sépara-tion créerait un antagonisme irrémédiable pa lequel on retournerait suivant que l'Etat o l'Eglise serait le plus fort, au régalisme ou à la théocratie ^ »
Croyez-vous à la victoire de la théocratie ?
.l'ai pris pour épigraphe de ces conférences 1 parole si sage de Royer-Collard aux Cinq-Cents en 1797 : « C'est une vérité consacrée par Texpé rience que toutes les fois qu'il existe dans u Etat une religion qui est celle du plus gran nombre, il faut, ou que le gouvernement contracte avec elle une alliance fondée sur l'intéré d'un appui réciproque, ou qu'il la détruise, ou qu'il coure le risque d'être détruit par elle^. »
Voilà où nous marchons. Les textes de lois n' feront rien et les catholiques peuvent se dispenser de prendre la peine de les discuter ; il en sera de la loi sur la séparation comme de la loi sur les associations religieuses ; tous ceux qui ont cru à un degré quelconque à la bonne foi du gouverne- î ment en ont été les dupes et les victimes ; si les catholiques peuvent passer à travers les mailles de la loi, on resserrera les mailles et voilà tout
* Le concordat est-il respecté ? p. 92.
" Discours sur la liberté des cultes, cité par M. de Barante,j Vie politique et discours de Royer-Collard, t. I<"", p. 3i.
LE CONCORDAT DE 187O A igoS 353
Nous savons comment fonctionne la machine législative et quelles garanties peuvent présenter des lois que Ton modifie chaque jour au gré des passions de la majorité. Donc ce sera la persécution et la guerre.
Devons-nous laprovoquer ?Non, parce que nous sommes de bons Français et aussi parce que nous sommes de bons catholiques. Voulez-vous toute ma pensée? Après dix ans de luttes, qui auront affaibli notre pauvre pays, on devra, à moins qu'on n'ait trop bien réussi^ surtout par l'école primaire, h déchristianiser la masse des paysans, — revenir h un nouveau concordat, et qui sait si, comme en 1801, l'Eglise ne sera pas réduite h payer par de nouvelles concessions le rétablissement de la paix?
Voilà pourquoi, quelles que soient les séductions du grand mot de liberté et les légitimes colères que suscite l'oppression présente, je crois que nous ne devons pas aider h la rupture. Si, comme il est probable, elle nous est imposée, soit par la dénonciation positive du concordat, soit par le refus obstiné du gouvernement de l'appliquer, ce sera une autre affaire. Nous aurons accompli tout notre devoir : Dieu pourvoira au reste. Avec notre saint Père le pape Pie X, sous l'égide de qui je veux, en les terminant, mettre ces leçons, je vous dirai, et ce sera mon dernier mot :
(( Quels que soient les événements, si amers soient-ils, on ne nous trouvera jamais mal préparés et tremblants, nous à qui servent de récon-
fort cette parole et cette exhortation du Seigneur : S'ils in ont persécuté^ ils çoiis persécuteront aussi. Vous serez éprou\>ès dans le monde ^ mais ayez confiance^ f ai vaincu le monde^. »
* Fin de l'allocution consistoriale du 14 novemJsre 1904.
y. B. — Nous avertissons le lecteur que cette bibliographie nest pas une bibliographie de l'histoire des rapports de l'Eglise et de l'État en France ; nous n'y mentionnons que les principaux recueils et ouvrages .relatil's à l'histoire des Concordats de tSiCetde 1801, et de leur application. Nous avertissons en outre que plusieurs des ouvragés relatifs aux libertés de lÉglise gallicane cités ici ont été mis à l'index.