‹ Quatre chapitres inédits sur la RussieChapitre 1 sur 5 · AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR

Dès les premières années de son séjour en Russie, le comte de Maistre rencontrait souyent, chez un ami commun, le comte R , personnage d'un esprit distingué, d'une érudition remarquable, et qui occupait alors une haute posi* tion à Saint-Pétersbourg. La conformité des goûts et des sentiments, Famour du bien et du vrai, et surtout une communauté d'afiTection pour la Russie et son auguste souverain établirent bientôt entre eux des relations amicales; les conver-

Ti AVANT-PROPOS,

sations devinrent des conférences suivies, dans lesquelles le comte de Maistre exposait librement ses idées sur des mesures administratives d'une importance majeure pour la prospérité future de Tempire. Â la suite de ces entretiens réitérés,

le comte R engagea le comte de Maistreà

rédiger par écrit les opinions qu'il avait émises de vive voix, en les classant séparément, suivant les questions spéciales débattues entre eux. Telle fut l'occasion de cet opuscule. Peutrétre le personnage qui avait demandé ce travail avait-il l'intention de le mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale. — Mais une chose certaine, c'est qu'en écrivant les quatre chapitres sur la Russie, le comte de Maistre n'était point dans l'intention de livrer à la publicité ces pages entièrement confidentielles. — Après un laps de temps d'un demi-siècle, après la mort de l'auteur et de son ami^ la publication de cet écrit ne peut être taxée d'indiscrétion ni offrir d'inconvénients; d'autant

AVANT-PROPOS, Tii

plus que les questions traitées f^r le comte de Maistre ne regardent pas toutes exclusivement la Russie et les premières années du dix-neuvième siècle; il en est plusieurs qui peuvent encore aujourd'hui mériter l'attention des hommes d'État de tous les pays. — La guerre contre la souveraineté et contre la société elle-même dure toujours ou violente ou sournoise; elle n'est pas resserrée dans les limites de telle ou telle contrée ; le champ de bataille s'étend du couchant à l'aurore; les armes, les embûches, les adversaires, les dangers sont les mêmes partout. Pourquoi ne lirait-on pas avec intérêt le rapport d'un combattant , placé il est vrai à une extrémité de la ligne, mais assez bien informé pourtant des opérations de l'ennemi, de ses forces et de ses projets?

iDITEUR.

Il n'y a rien de si essentiel dans toutes les questions importantes que de chercher et de découvrir certaines idées capitales qui frappent, au premier coup d'œil, et qui semblent, s'il est permis de s'exprimer ainsi, lancer de toutes parts la vérité, comme les corps lumineux lancent les rayons de la lumière.

Au nombre de ces idées fécondes, je place la considération suivante :

« Comment est-il arrivé, qu' avant le chrisa hanisme, l'esclavage ait toujours été consi-

« déré comme une pièce nécessaire du gou- « vernement et de l'état politique des nations, '< dans les républiques comme dans les mo- « narchies, sans que jamais il soit venu dans « la tète d aucun philosophe de blâmer l'es- « clavage, ni dans celle d'aucun législateur, « de l'attaquer par des lois fondamentales ou « de circonstances? »

La réponse à cette Importante question ne se fait pas longtemps attendre à l'esprit droit qui la recherche.

« C'est que l'homme, en général, s'il est « RÉDUIT A LUI-MÊME, ost trop méchant pour « être libre. »

Que chacun examine bien la nature humaine dans son propre cœur, et il sentira que si la liberté civile appartient à tout le monde,

il n'y aura plus moyen de gouverner les hommes en corps de nation.

Voilà pourquoi Tétat naturel de la plus grande partie des hommes a toujours été l'esclavage, jusqu'à l'établissement du christianisme, et comme le bon sens universel sentait la nécessité de cet ordre de choses, jamais il n'a été combattu par les lois ni par le raisonnement.

L'un des plus profonds philosophes de l'antiquité, Aristote, est même allé jusqu'à dire « qu'il y avait des hommes qui nais- « saient esclaves. » On est extrêmement tenté de le croire, lorsqu'on considère certaines races d'hommes; mais laissons de côté une question de métaphysique qui sortirait du sujet, et tenons-nous-en simplement au fait, qui est incontestable.

Un grand poète latin met une maxime terrible dans la bouche de César :

a Le genre humain est né pour quelques « hommes*. »

Cette maiime se présente sans doute dans son sens naturel, sous une forme machiai^élique et choquante ; mais, sous un autre point de vue, elle est très-juste. Partout le petit nombre mène le grand; car, sans une aristocratie plus ou moins forte, la puissance publique ne Test pas assez.

Le nombre des hommes libres dans l'antiquité était de beaucoup inférieur à celui des esclayes. Athènes avait quarante mille esclaves et vingt mille citoyens*. A Rome,

• Humanum paucis vivit genus. (Lucan. Phars.) ' Larcher, Sur Hérodote^ liv. i, note 258.

qui comptait, sur la fin de la république, environ douze cent mille habitants, il y avait à peine deux mille propriétaires'; ce qui montre seul l'immense quantité d'esclaves.

Un seul individu en avait quelquefois plusieurs milliers à son service '. On en vit une fois exécuter quatre cents dans une seule maison, en vertu de la loi épouvantable qui ordonnait à Rome que, lorsqu'un citoyen romain était tué chez lui, tous les esclaves qui habitaient sous le même toit étaient mis à mort*.

Et lorsqu'il fut question de donner aux

> Vix esse duo millia hominum qui rem habeant. (Cicero, De offic.)

^ Juvénal, Sat. m, 140.

* Arm. de Tacite, xiv, 43. Les discours tenus sur ce sujet dans le sénat sont extrêmement curieux.

esclaves un habit particulier, le sénat s'y refusa, « de peur qu'ils ne vinssent à se compter a et à connaître leur nombre V »

D'autres nations fourniraient à peu près lés mêmes exemples ; mais il faut abréger.

11 serait d'ailleurs superflu de prouver ce qui n'est ignoré de personne. L'univers, juscpi'à l'époque du christianisme, a toujours été couvert d'esclaves, et jamais les sages n'ont blâmé cet état. Cette proposition est inébranlable.

Mais enfin la loi divine parut sur la terre.

Tout de suite elle s'empara du cœur de l'homme, et le changea d'une manière faite pour exciter l'admiration étemelle de tout

' V. Adam, Roman antiquities^ in-8^ London, p. 35 et suiv.

véritable observateur. La religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'esclavage, chose qu'aucune autre religion, aucun législateur, aucun philosophe n'avait jamais ose entreprendre, ni même rêver. Le christianisme qui agissait divinement, agissait par la même raison lentement, car toutes les opérations légitimes, de quelque genre qu'elles soient, se font toujours d'une manière insensible. Partout où se rencontre le bruit, le fracas, l'impétuosité, les destructions, etc. , on peut être sûr que c'est le crime ou la folie qui agit : Non in commotione Dominus.

La religion livra donc un combat continuel à l'esclavage agissant, tantôt ici, et tantôt là, d'une manière ou d'une autre, mais sans jamais se lasser. Les législateurs, sentant que le sacerdoce les soulageait d'une partie de leurs

10 CHAPITRE PREMieR.

peines et de leurs craintes, se prêtèrent successivement à ses vues bienfaisantes.

Enfin, en Tannée 1167, le pape Alexandre III déclara, au nom du concile, que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude. Voltaire, qui n'est pas suspect, n'a pu s'empêcher de s'extasier sur cette époque :

« Cette loi seule, dit-il, doit rendre la mé- « moire de ce pape chère à tous les peuples ' . »

Sans doute qu'elle doit l'être ; mais quand on lit l'histoire, il faut savoir la lire. Elle prouve à l'évidence que le genre humain, en général, n'est susceptible de liberté civile, qu'à mesure qu'il est pénétré et conduit par le christianisme.

Partout où règne une autre religion, l'es-

* Essai sur thistoire genéralç^ in-8*, t. lli çh, Lxxxin,

DE LA LIBERTÉ. il

clavage est de droit, et partout où cette religion s'affaiblit, la nation devient en proportion précise, moins susceptible de liberté générale.

Cette vérité du premier ordre vient d'être démontrée sous nos yeux, de la manière la plus lumineuse et la plus terribfe. Durant un siècle entier le christianisme a été attaqué sans relâche par une secte abominable. Les princes qu'elle avait séduits ont laissé faire, plus d'une fois même ils ont déplorablement favorisé ce coupable effort, ébranlant ainsi de leurs mains, créées pour la conservation, les colonnes de ce temple qui devait tomber sur eux. Qu'en est-il arrivé? il y a eu enfin trop de liberté dans l'univers. La volonté dépravée de l'homme n'ayant plus de frein a pu exécuter tout ce que l'orgueil et la corruption imaginaient, La race des affranchis

s'est précipitée sur le premier ordre dans le pays qui influe le plus sur tous les autres.

En moins de vingt ans Tédifice européen a croulé et la souveraineté se débat sous les débris sans qu'on sache trop si elle s'en tirera.

Quatre ou* cinq siècles plus tôt le pape aurait excommunié une poignée d'avocats impertinents qui seraient allés à Rome se faire absoudre; les seigneurs, de leur côté, auraient contenu dans leurs terres quelques censitaires mutins, et tout serait demeuré dans l'ordre.

De nos jours, les deux ancres de la société, qui sont la religion et Tesclavage, ayant manqué à la fois, le vaisseau a été emporté par la tempête et s'est brisé.

Ces vérités sont d'une telle évidence qu'il est impossible dre s'y refuser. Il est aisé main-

tenant d'en tirer les conséquences relatives à la Russie.

Si Ton demande pourquoi l'esclavage est encore aujourd'hui l'état commun de la masse du peuple en Russie? la réponse se présente d'elle-même.

V esclavage est en Russie parce qu'il y est nécessaire et que l'empereur ne peut régner sans l'esclavage.

L'antipathie originelle de Constantinople contre Rome ; les crimes et le délire du Ras- Empire ; l'inconcevable frénésie qui s'empara de l'Occident vers le dixième siècle ; le mauvais choix et par conséquent les vices des papes ' qui étaient créés à cette époque par

1. On peut observer un phénomène invariable dans rhistoire ecclésiastique : c'est que les souve*

14 CHAPITHE PREMIER.

de petits princes demi-barbares et même par des femmes viles qui s'étaient emparées du pouvoir; Tinvasion des Tartares; l'invasion précédente d'une puissance d'un autre genre, qui était entrée en Russie comme un liquide entre dans un vaisseau vide ; enfin le funeste mur de séparation définitivement élevé pendant le onzième et le douzième siècle :

toutes ces causes, dis-je, durent nécessairement soustraire la Russie au mouvement général de civilisation et d'affranchissement qui partait de Rome.

Il n'y a pas, à ce qu'il paraît, de réplique

rains pontifes ont toujours été meilleurs à mesure qu'ils ont été plus librement choisis. Il y a si peu d'exceptions à cette règle qu'elle peut passer pour générale. Si dans ce moment le grand ouvrier parvenait à faire un pape à sa guise, nous verrioiis un beau chef-d'œuvre.

à cette observation, dont il importe infininaent de peser les conséquences.

Dans rOccident, la puissance civile, en affranchissant les serfs, ne les abandonnait point à eux-mêmes ; ils demeuraient sous la main du ^cerdoce, et d'ailleurs on vivait alo|*s dans un temps de simplicité. La science n'avait point encore allumé cet orgueil incendiaire qui a déjà consumé une partie du monde, et qui achèvera, si rien ne Tarrète.

Les circonstances sont bien différentes en Russie. Chaque seigneur, ou, pour mieux dire, chaque noble, est un véritable magistrat, une espèce de gouverneur civil qui maintient la police sur ses terres, et qui est revêtu de tout le pouvoir nécessaire pour réprimer, du moins en grande partie, l'élan désordonné des volontés individuelles.

Si cette magistrature vient à être abolie,

quelle force le souverain pourra-t-il y substituer pour maintenir l'ordre? Les lois, dira-t-on ; mais c'est précisément la partie la plus faible dans ce grand empire : les tribunaux ont tous plus de devoirs que de force, ils se plaignent de l'opinion , qui se plaint d'eux à son tour, et ces plaintes sont une des choses qui frappent davantage et plutôt les étrangers. Pour comble de danger, la Russie, seule parmi les nations anciennes et modernes, refuse la peine de mort à la tranquillité publique ; et cette circonstance doit être prise en grande considération.

D'ailleurs il ne s'agit pas même de la Russie en particulier : aucune nation n'a pu être gouvernée seulement par les lois, cela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais. Reste donc le grand supplément de la puissance civile :

la religion. Mais c'est encore sur ce point

que la différence est immense entre les nations occidentales et celle qui forme l'objet unique de ce mémoire.

U n'est plus nécessaire de prouver ce qui est devenu un axiome pour tous les hommes capables d observer : La force que la religion exerce sur V homme est toujours en proportion directe avec la considération à ses ministres.

Le clergé latin possédait en plus ou en moins, et suivant les forces de la nature humaine, les quatre éléments de la considération la plus étendue : la vertu , la science, la noblesse et la richesse. U ne faut donc pas

être étonné de la magistrature douce et forte qu'il exerçait autour de lui, magistrature dont on n'a pas d'idée si on ne l'a pas examinée de près. Un siècle de blasphèmes et vingt ans d'une révolution satanique n'ont pu l'éteindre entièrement. On pourrait encore

en citer des exemples prescpie inconcevables et qui montreraient bien clairement ce qu'il peut encore obtenir de la nature humaine.

La fidélité, envers le souVerain surtout, étant Tobjetde renseignement le plus actif et le plus pénétrant, il avait si bien mis les trônes à l'abri de toute attaque, que, pour les renverser, il a fallu étouffer cet enseignement.

Le célèbre Genevois Mallet-Dupan, dans l'histoire intéressante qu'il a écrite de la catastrophe des Suisses, a laissé échapper de sa plume franche et honnête un mot bien remarquable : « La révolution française, dit- « il, était pour les cantons protestants un « objet de curiosité, et pour les autres un « objet d'horreur. » C'est un grand mot, et que plusieurs souverains méditeront avec fruit.

Or Cette puissance conservatrice et préservatrice n'existe pas en Russie. La religion y peut quelque chose sur l'esprit humain, mais rien du tout sur le cœur où naissent cependant tous les désirs et tous les crimes. Un paysan pourra peut-être s'exposer à la mort plutôt que de manger gras un jour prohibé ; mais s'il s'agit d'arrêter l'explosion d'une passion, il ne faudra pas s'y fier. Le christianjsme n'est pas un mot, c'est une chose ; s'il n'a pas sa force, son influence pénétrante, son antique simplicité et ses puissants ministres, ce n'est plus lui, il n'est plus ce qu'il était lorsqu'il rendit l'affranchissement général possible. Que le gouvernement ne s'y fie pas : son clergé n'a pas même la parole dans TÉtat, il n'ose pas parler, et on ne lui parle que le moins possible : l'étranger ne dit point, c'est un mal; il dit seulement, cest un fait.

Donc l'empereur n a point, dans l'affranchissement des serfs, la garantie qui soutint les anciens législateurs.

On peut soutenir, en thèse générale, qu'auci/ne souveraineté n'est assez forte pour gouverner plusieurs millions (Thommes, à moins qu'elle ne soit aidée par la religion, ou par Vesclavage, ou par Cune et Vautre.

Ce qui est vrai surtout lorsque la population, quoique très-^ande, considérée d'une manière absolue, cesse néanmoins d'être telle relativement à l'immensité du territoire.

C'est à quoi il faut bien réfléchir avant de rien entreprendre relativement à l'affranchissement des serfs; car dès qu'une fois l'impulsion légale sera donnée, i( se formera une certaine opinion, un certain esprit général qui entraînera tout; ce sera une mode.

puis une passion, puis une fureur. La loi commencera et la rébellion achèvera.

Et le danger sera porté à un point qu'il est impossible d'exprimer, par le caractère particulier de la nation la plus mobile, la plus impétueuse, la plus entreprenante de l'univers.

Celui qui écrit ceci a dit quelquefois (et il espère que ce badinage n'est pas tout à fait dépourvu de raison) « que si Ton pouce vait enfermer un désir russe sous une ci- « tadelle*, il la ferait sauter. » Il n'y a point d'homme qui t^euille aussi passionnément que le Russe.

Observez-le dans ses dépenses et dans la manière avec laquelle il poursuit toutes les jouissances qui lui passent par la tète ; vous verrez comment il veut. Observez-le dans le commerce, même parmi les classes infé-

rieures, vous verrez comme il est intelligent et alerte sur ses intérêts; observez-le dans l'exécution des entreprises les plus hasardeuses, sur le champ de bataille enfin, et vous verrez ce qu'il ose.

Donnons la liberté par la pensée à trentesix millions d'hommes de cette trempe (plus ou moins), jamais on ne l'aura assez répété, dans l'instant même on verrait s'allumer un incendie général qui consumerait la Russie.

Il est vrai que cet affranchissement, dans aucune supposition, n'aura lieu sul)itement ; mais toujours il ira bien plus vite qu'on ne croit, et d'ailleurs, il ne faut pas qu'il soit accompli pour être dangereux, il le sera infiniment longtemps avant qu'il n'y ait plus de serfs. Toute entreprise légale, pour l'affranchissement des serfs, pour peu qu'elle soit trop générale et trop hâtée, tournera directement

contre les vues bienfaisantes du souverain qui serait obligé, pour maintenir Tordre chez lui, de rendre à ses délégués, et surtout aux gouverneurs de provinces, plus de force et d autorité qu'il n'en aurait ôté aux seigneurs; de manière que le peuple serait foulé au nom du souverain, au lieu d'être gouverné, en partie, par une puissance qui a des abus, sans doute, comme toutes les choses humaines, mais qui est toujours plus ou moins tempérée par les sentiments naturels et par l'intérêt personnel. Le cheval est toujours monté avec plus de mesure par son maître que par le voyageur qui s'en sert une heure ou deux pour ses affaires. On ne saurait trop insister sur une maxime aussi certaine qu'une proposition de mathématiques : Jamais un grand peuple ne peut être gouverné par le gouvernement. J'entends par le gouvernement seul. Celui-ci a toujours

besoin de quelque supplément qui le décharge d une grande partie de la besogne.

Comment la Turquie est-elle gouvernée?

Par TAlcoran. C'est lui qui, dans ce moment, inspire encore, après onze siècles, de si grands eilorts à une nation décrépite; et sans lui le trône ottoman disparaîtrait en un clin d'œil.

Comment la Chine est-elle gouvernée ï Par les maximes, par les lois, par la religion de Confucius, dont Tesprit est le véritable souverain qui gouverne depuis deux mille cinq cents ans , qui a fait de ce peuple une espèce de machine dans la main de l'empereur, et dont la force est telle que, de nos jours encore, nous avons vu une famille entière condamnée à mort, parce que son chef avait écrit le nom du souverain en lettres minuscules ^

* Le décret se lit dans les Mémoires des missionnaires de Pékin.

DE Là liberté. 1^0

La Russie ne possède aucun de ces puissants suppléments; et par conséquent, elle doit bien se garder de mettre en jeu trop de volontés. Il faut, d'ailleurs, que ses législateurs ne perdent jamais de vue une considération de la plus haute importance : c'est que la civilisation russe a coïncidé avec l'époque de la plus grande corruption de l'esprit humain ; et qu'une foule de circonstances qu'il serait inutile de. développer ici, ont mis en contact, et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui a été tout à la fois le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption.

Jamais cela ne s'est vu. Toujours les prêtres et les oracles ont présidé à l'enfance des nations ; ici, c'est tout le contraire. C'est dans les boues de la régence que les germes de la civilisation russe se sont échauffés et déve-

26 CHAPITRE PREIOER.

loppés. L'épouvantable littérature du dixhuitième siècle est arrivée en Russie subitement et sans préparation; et les premières leçons de français que ce peuple entendit, ftirent des blasphèmes.

Celui-là serait bien coupable qui, ayant à traiter ce sujet, cacherait ce très-grand danger au gouvernement. C'est un désavantage fatal que la Russie a sur toutes les nations, et qui doit engager ses maîtres à prendre des précautions particulières, lorsqu'il s'agira de rendre ou de donner à la liberté l'immense pluralité de la nation qui n'en jouit point encore. Ces serfs, à mesure qu'ils recevront la liberté, se trouveront placés entre des instituteurs plus que suspects et des prêtres sans force et sans considération. Ainsi exposés, sans préparation, ils passeront infailliblement et brusquement de la superstition à Ta-

théisme, et d'une obéissance ^passive à une activité effrénée. La liberté fera sur tous ces tempéraments l'effet d'un vin ardent sur un homme qui n'y est point habitué. Le spectacle seul de cette liberté enivrera ceux qui n'y participent point encore. Que, dans cette disposition générale des esprits, il se présente quelque Pugatscheff d'université (comme il peut s'en former aisément, puisque les manufactures sont ouvertes), qu'on ajoute Tindifférence, l'incapacité, ou l'ambition de quelques nobles, la scélératesse étrangère, les manoeuvres d'une secte détestable qui ne dort jamais, etc., etc.. l'État, suivant toutes les règles de la probabilité, se romprait, au pied de la lettre, comme une poutre trop longue qui ne porterait que par les extrémités :

ailleurs^ il ny a quun danger à craindre; ici, il y en a deux.

Si l'affranchissement doit avoir lieu en Russie, il s'opérera par ce qu'on appelle la nature. Des circonstances tout à fait imprévues le feront désirer de part et d'autre. Tout s'exécutera sans bruit et sans malheurs (toutes les grandes choses se font ainsi). Que le souverain favorise alors ce mouvement naturel, ce sera son droit et son devoir ; mais Dieu nous garde qu'il l'excite lui-même !

Se pourrait-il que quelque véritable ami de Sa Majesté Impériale n'ait jamais trouvé l'occasion de lui représenter, que la gloire et la conservation de l'empire consistent bien moins dans l'affranchissement de la partie encore serve de la nation que dans le perfectionnement de la partie libre et surtout noble:

Le mouvement terrible excité dans les es-

prits, pendant le dix-huitième siècle, ne s*est porté que d'une manière indirecte, ou, pour mieux dire, par une conséquence forcée, contre les souverains. Jamais ils ne furent meilleurs et les factieux ne leur en voulaient point ; mais les souverains sont tombés, parce qu'on voulait faire tomber la noblesse, et que celle-ci ne peut tomber sans eux.

« Toutes les fois que la science et la ri- « chesse appartiendront au grand nombre, « et qu'une religion forte et fortement pro- « tégée ne sera pas capable de prévenir les fac- « tions, il se formera un orgueil eflQréné et « tout-puissant qui ne voudra plus se con- « tenter de la seconde place. On le verra « heurter* la noblesse de toutes ses forces, « pour s'emparer de la première, qui est, et « doit être dans tous les pays, la place de la

30 CHAPITRE PREinER.

« noblesse : celle-ci résistera, et dans le con- « Ait le trône tombera. »

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

L'armée, dans ces sortes de cas, est un vain fantôme qui ne donne aucune sûreté au souverain. L'infortuné Louis XVI en fit la triste expérience. Mécontent de sa noblesse, qu'il trouvait, non sans motifs peut-être, immorale, médiocre et peu affectionnée, il se jeta systématiquement dans les bras du tiers, il y perdit la couronne et la vie ^

Souvent sans doute il dit dans son cœur :

«Que m'importe? je n'ai pas besoin de « nobles ; » ou bien : n J'en aurai d'autres. »

* Ce fait est fort bien exposé dans le livre intitulé De VArt de rendre les révolutions utiles.

D se trompa cruellement. Ce bon prince ne savait pas qu'il n'y a rien de pire que la foule, et que dans le cœur du noble le plus corrompu il reste toujours quelques étincelles mal éteintes d'honneur, de loyauté et d'affection, qui ne lui permettent presque jamais de se porter aux derniers excès.

Ne nous perdons jamais dans les systèmes :

écoutons l'histoire qui est la politique eo?périmentale , jamais elle ne contredira ces vérités.

Un étranger, véritablement ami de la Russie, pourrait bien convenir sans impertinence que la noblesse russe prête le flanc à certains reproches ; mais avec la même franchise il soutiendrait en toute confiance :

1® Qu'il n'y a rien de meilleur à mettre à sa place, du moins subitement , et qu'elle

n CHAPITRE PREMIER.

ne peut être remplacée comme ailleurs que par des illustrations successives, dans une gradation insensible.

2* Qu'il n'est pas difficile de la mettre ellemême, ou de la remettre insensiblement à sa place, en l'empêchant surtout de se ruiner et en arrêtant ou calmant du moins ce mouvement extraordinaire, qui mène droit à une révolution , en s'efforçant sans relâche de donner la terre aux affranchis. Il faudrait aussi veiller sans cesse sur le bien-être des serfs, éviter les vexations, et empêcher surtout qu'un petit nombre de ces hommes puissent être possédés par un autre homme pauvre et sans distinction, qui ne vaut guère mieux que ses sujets. Rien ne serait plus digne d'un gouvernement sage et humain.

Si Sa Majesté Impériale jetait les yeux sur deux ou trois de ses sujets et sur autant d'étrangers qui auraient également l'honneur de mériter sa confiance \ i] ne paraît pas douteux qu'ils ne rencontrassent un petit nombre d'idées claires et tout à fait propres à remplir ces vues salutaires.

Il faudrait que ce comité fût inconnu, nullement breveté, et surtout point payé. Quelle gloire, quelle récompense peut égaler l'honneur et le bonheur d'être utile à une grande nation ; ou , ce qui revient au même, à son

1 Si le comité n'était pas mi-parti de regnicoies et d'étrangers, quelques connaissances nécessaires lui manqueraient nécessairement. Les tlusses ignoreraient certaines vérités générales qui sont le fruit d'une vieille expérience, ou les étrangers ignoreraient certaines vérités russes qui

sont les bases essentielles de tout projet sage.

grand souverain? Plusieurs choses, d'ailleurs, se font mieux quand elles ne sont pas connues. Il serait inutile d'insister sur ce point.

On peut hardiment dire des sciences ce que l'un des plus grands écrivains de l'antiquité a dit des métaux précieux : « Qu'on ne « sait si le ciel nous les a accordés dans sa « bonté ou dans sa colère *. x>

Si l'on entreprenait de former une accusation en règle contre la science et de faire le détail de tout ce que nous lui devons depuis trois siècles, à commencer par la réforme et la guerre de Trente ans jusqu'à la révolution

* Tacite, des Mœurs des Germains^ ch. v.

française, qui est une production immédiate de la philosophie, on produirait un tableau extrêmement sombre ; mais il faut abr^er, et toujours on craint d'en dire trop.

Les inconvénients inévitables de la science, dans tous les pays et dans tous les lieux, sont de rendre l'homme inhabile à la vie active, qui est la vraie vocation de l'homme ; de le rendre souverainement orgueilleux, enivré de lui-même et de ses propres idées, ennemi de toute subordination, frondeur de toute loi et de toute institution, et partisan-né de toute innovation.

Elle tend donc nécessairement à tuer l'esprit public et à nuire à la société. Il y a sans doute du pins ou du moins dans les maux in* diqués : mais , en plus ou en moins, ils sont inévitables.

j Bacon sentait bien cette vérité , lorsqu'il

prononça ce mot fameux : « Que la religion c( est l'aromate qui empêche la science de se « corrompre. » Elle est en effet, de sa nature, sujette à se corrompre, et toujours eUe a besoin d'un principe qui contrarie cette tendance.

La science proprement dite , c'est-à-dire tout ce qu'on entend sous le nom général de sciences naturelles, a d'ailleurs, dans toutes les suppositions, le défaut capital de tuer la première de toutes les sciences, celle de l'homme d'État. Celui-ci ne se forme point dans les académies. Tous les grands ministres, depuis Suger jusqu'à Richelieu, ne s'occupèrent jamais de physique ni de mathématiques ; le génie des sciences naturelles exclut même l'autre» qui est un talent à part.

On n'a pas peut-être assez remarqué que la nation la plus fameuse comme la plus

puissante de l'antiquité, celle qui a jeté le plus grand éclat par sa politique et par ses armes, était absolument étrangère au génie des sciences et même à celui des arts. Jamais les Romains ne possédèrent un peintre, un sculpteur, un mathématicien, un astronome, etc., et le plus grand de leur poète a même renoncé à cette gloire delà manière la plus solennelle * . Cependant la réputation

' D'autres avec plus d'art (cédons-leur cette gloire) Coloreront la toile, ou d'une habile main Feront vivre le marbre ou respirer Tairain, De discours plus flatteurs charmeront les oreilles, Ou décriront du ciel les pompeuses merveilles. Toi, Romainy souviens-toi de régir Vunivers; Donne aux vaincus la paix, aux rebelles des fers. Fais chérir de tes lois la sagesse profonde.

Voilà les arts de Rome et des maîtres du monde. (Virg., ^n„ VI, trad, de Delile.)

des Romains dans le monde est décente, et toute nation pourrait s'en contenter. Les Romains eurent le rare bon sens d'acheter en Grèce, pour de l'argent, les talents qui leur manquaient, et de mépriser ceux qui les leur apportaient. Ils disaient en riant : Grec affamé fera tout pour vous plaire *. S'ils a\aient voulu les imiter ils eussent été ridicules ; c'est parce qu'ils les dédaignaient qu*ils furent grands.

Qui s'élance vers les sciences doit les atteindre, sous peine des plus grands malheurs. Il ne faut pas croire qu'on en soit quitte pour abandonner la partie. Les efforts dans ce genre laissent après eux, s'ils demeurent vains, tous les inconvénients de la science, la pa-

* Graeculus esuriens in cœlum jusseris, ibit.

(Mart.)

resse, l'impertinence, Taucfaice dans les opinions, et la faiblesse dans l'action, l'insubordination, l'incrédulité, etc., etc

Les difficultés qui nous séparent de la science peuvent être considérées comme un fossé profond qui nous séparerait d'un beau palais. La loi est qu*il faut le franchir par nos propres forces. Celui qui possède assez de vigueur pour poser les deux pieds sur l'autre bord est heureux sans doute, et il l'est de deux manières, et par ses propres jouissances et par les applaudissements qu'il entend autour de lui. Mais celui qui s'est élancé sans force suffisante n'en est pas quitte pour se retirer tranquillement chez lui, il tombe dans le fossé, et s'il n'est pas noyé il est sifflé.

Les Russes sont-ils faits ou ne sont-ils pas faits pour les sciences? sont-ils dans ce genre

Romains eu Grecs ? C'est une questicm qui ne peut être encore résolue dans ce mombvA, et sur laquelle on peut parler également Inen pour et contre ; mais toutes les raisons qui parlent ccmtr^ \iennent du malheur qu'a eu la nation d'être mal acheminée. Alors, plus on marche et plus (m s'éloigne du but : pour l'atteindre il £aut retourner sur ses pas.

Par quel incroyable aveuglement, par quel inexplicable enchantement une grande nation, si distinguée par sa sagacité naturelle, en est-elle venue à s'imaginer qu'elle pouvait contredire une loi de l'univers? Les Russes veulent tout faire en un jour ; il n'y a pas moyen. On rampe vers la science; on n'y vole pas.

Ils ont conçu deux idées également funestes. La première est de faire marcher de froBl la littérature et les sciences ; la seconde

est de réunir en corps l'enseignement de toutes les sciences.

« Il n'y a rien de mieux que ce qui est «éprouvé,» disait Bossuet. Or ce qui est éprouvé en Europe depuis la naissance des lettres, c'est que les années de la première jeunesseétaientconsacréesàl'étudedesauteurs grecs et latins ; car, pour sentir et pour imiter ensuite le beau, il faut, dans la littérature comme dans les arts, consulter Y antique, et cette étude n'apprend pas seulement à bien parler, mais à bien penser, parce qu'en lisant les anciens on n'apprend pas seulement ce qu'il y a de plus éloquemment écrit, mais èe qu'il y a de plus sagement pensé. Qu'on joigne à cette étude celle des chefs-d'œuvre modernes déjà si multipliés, voilà une première jeunesse bien employée.

Venaient ensuite quelques éléments de lo-

gique et de physique, après lesquels les jeunes gens prenaient leur parti et se livraient chacun à la science nécessaire à l'état qu'ils devaient entreprendre. Galilée apprenait les mathématiques , Petau la théologie, et Black la chimie ; mais jamais on n'imagina de faire marcher de front l'étude de toutes les sciences, de manière que le prêtre doive être mathématicien, et le sénateur chimiste.

Les inconvénients résultant de cette fausse marche, et qui se présentent au pi emier coup d'œil (le ridicule est le moindre), ne sont rien en comparaison des maux épouvantables qui menacent la Russie et qui s'avancent à grands pas sous le manteau de la science. Ce chapitre n'en expose qu'une partie, l'autre étant réservée pour le chapitre sur l'IUuminisme ; mais il n'y a pas un moment à perdre, et, si le bon sens russe ne fait pas un

effort pour écarter le danger, le souverain, tout le premier, se trouvera engagé 4ans une route dont il n'est pas possible de contempler Tissue sans frémir.

La science enfle. Celui qui a dit cela n'a pas fait seulement une phrase d église : c'est un mot très-philosophique, et que les souverains doivent se rappeler sans cesse.

Le fils aîné de la science, c'est l'orgueil. Cet orgueil est immense, et ne peut souffrir nulle part la seconde place. Il en veut surtout à la noblesse qui l'offusque; et partout il cherche à la déplacer, parce que c'est idle qui gottvane, et qu'il veut gouvenier.

Ce qu'il y a d'étrange, c'est que la science, k force de le répéter, a fait croire (peut-être raénie à des princes) qu'elle est nécessaire ^o«r gouverner, tandis qu'elle est essentiellement inepte dans ce genre, et que Frédéric II

a dit avec beaucoup de sens : « Que s'il vou- « lait perdre un pays, il le ferait gouverner a par les philosophes. »

Lui-même fut une grande preuve de cette vérité, puisqu'il dut à son caractère tout ce qu'il avait de bon, et à la philosophie tout ce qui en a fait un ennemi du genre humain.

Si la science était nécessaire pour gouverner, que deviendraient les princes qui n'ont point de temps à donner aux sciences, et qui seraient même éminemment coupables s'ils se livraient à l'étude? La première science est celle de gouverner les hommes, et celle-là, Dieu merci, ne s'apprend pas dans les académies. Les plus grands monarques, tels que Heiiri IV, Louis XIV, etc., ont été connus par un bon sens exquis étranger à toute espèce de science; et cependant ils les protégèrent toutes, c'est ce qu'il faut faire sans doute, car

48 CHAPITRE DEU](iÉME.

la science est un des grands ornements de la société ; mais elle doit être établie, honorée et protégée à sa place, qui est la seconde. Là première est à la noblesse, à qui sont dévolus de droit tous les grands postes (sauf les rares exceptions ordonnées par le rare mérite).

En France, pendant le dix-septième siècle, la noblesse attirait à elle les savants, qu'elle illustrait ainsi au profit de l'État. Dans le dixhuitième siècle, elle descendit à eux, au lieu de les attirer à elle. Qu'est-il arrivé? La noblesse est tombée, et le souverain avec elle.

Les hommes d'État de ce pays doivent donc y songer mûrement pendant qu'il en est temps encore ; jamais la science ne peut déplacer la noblesse et se mettre à sa place sans que l'État entre sur-le-champ dans une convulsion terrible, et sans que le système du gouvernement soit bouleversé et changé ; ce qui met-

tra toujours la maison régnante dans un danger imminent. Il est vrai que le système des grades reçu en Russie, rend ce danger moindre qu'il ne ïe serait dans les pays où les droits de la noblesse d'extraction sont plus forts et plus exclusifs; mais ce sera toujours une terrible carte à jouer.

La science expose donc continuellement l'État, en tendant continuellement à porter dans les emplois des hommes de rien, sans nom et sans fortune : car la science étant accessible à tout le monde, l'orgueil des basses classes de l'État saisira toujours ce moyen de s'élever, et c'est ce qu'il faut craindre ; car, si la science seule, c'est-à-dire séparée de la noblesse et des richesses territoriales, est portée trop fortement dans les places de l'administration, une révolution paraît inévitable.

Ici les hommes superficiels s'écrient:

« Mais pourquoi donc donner des entraves au « talent? Qu'est-ce que la naissance et les c< richesses ont de commun avec le mé- .

ce rite? etc., etc. »

Voilà comment on est dupe des apparences, qui trompent presque toujours en politique !

Avec ce même raisonnement, on prouverait tout aussi bien que la monarchie héréditaire n a pas le sens commun et que l'élection est infiniment supérieure. On dira de même: <x Qu'est-ce que le mérite a de commun avec « l'hérédité? Le talent de gouverner se transa met-il par succession comme une terre ou « une maison? Un système qui peut mettre <x sur le trône un enfant, un insensé , un « Néron, n'est-il pas absurde? et celui qui ce tend à y placer toujours le plus digne, <x n'est-il pas extrêmement raisonnable? »

Et cependant il n'y a rien de plus naturel.

rien de meilleur, rien de plus stable que la monarchie héréditaire ; comme il n'y a rien de si mauvais que Tautre.

Tous les véritables philosophes, tous les véritables politiques, et les législateurs, qui sont au fond les plus grands des hommes, sont d'accord que les emplois en général doivent être donnés à la noblesse et à la richesse. Le propriétaire seul est réellement citoyen : on doit sans doute à tous les autres justice, protection et liberté dans toutes leurs opérations légitimes ; mais ils doivent se laisser mener. L'homme noble, l'homme riche, rhomme suffisamment poli par la littérature et par les sciences morales a tout ce qu'il faut pour gouverner. Trop de littérature même est dangereuse, et les sciences naturelles sont encore plus nuisibles à l'homme d'Etat.

L'inaptitude du savant pour traiter avec les

hommes, les connaître et les mener, est une chose universellement connue.

Passons à une vérité également importante et incontestable , quoique peut-être elle n'ait pas été suffisamment méditée jusqu'à ce jour.

L'état militaire, tel qu'il est surtout organisé en Russie , exclut la science comme le cercle exclut le carré.

Le seul assujettissement préliminaire au service des grades inférieurs, quand même il ne serait pas fort long, communique au jeune homme un dégoût inexpliquable et invincible pour tout ce qu'on appelle science ; ses idées prennent un autre cours ; il ne tentera pas même les conquêtes de l'esprit; son état sur ce point est une véritable impuissance.

Ce n'est pas tout ; il est universellement connu (et cette assertion ne sera jamais com-

battue que par des charlatans) qu'une bonne éducation, on ne dit pas seulement scientifique, mais simplement littéraire ^ un peu approfondie, ne peut être achevée que vers la dix-huitième année. Mais le père de famille qui aura soumis son fils à ce long apprentissage verra une foule de jeunes gens prendre place dans la carrière militaire dès Tàge de quatorze ou quinze ans; de manière que, pour prix des efforts qu'il aura faits pour élever son fils, il le verra placé après tous les autres.

Aucun père de famille ne sera assez privé de sens commun pour acheter l'instruction de ses fils à un prix aussi cher.

Enfin il y a une foule d'hommes que leur

inclination éloigne absolument des sciences,

et d'autres en aussi grand nombre que le

défaut de talent en exclut de même absolu-

ment. Les privera-t-on de l'honneur de com-

battre pour leur prince et pour leur patrie?

Ce serait là un renversement total de toutes les idées reçues-

Donc le gouvernement n'a pas droit de faire de la science une condition nécessaire de l'admission au service militaire, qui est cependanl en tout pays (monarchique surtout) l'état naturel de toute la noblesse; ou bien, il faudrait au moins préalablement changer les usages reçus, reculer le moment de l'entrée au service, donner très-peu de temps aux exercices militaires, etc., de peur de s'exposer au reproche de Bacon qui dit : « Que c'est le solécisme du pouvoir, a de vouloir les choses sans le moyen des « choses. »

Si dans l'état actuel quelque règlement vient à faire de telle ou telle connaissance une condition nécessaire pour tel ou tel grade,

OU emploi, il ajoutera un nouveau mal à un autre ; c'est-à-dire qu'il établira le tarif des approbations.

Quelqu'un a dit avec beaucoup d'esprit et de justesse, « que la science ressemble au feu « qui est bon, pourvu qu'on le retienne dans « les différents foyers où il doit servir à tous « les usages de l'homme ; mais qui n'est plus « qu'un destructeur épouvantable, si on l'é- « parpille. » La science resserrée est un bien : trop répandue, c'est un poison.

Une seule réflexion, ce semble, doit parfaitement tranquilliser le gouvernement russe sur l'article de la science ; c'est que, dans Tétat où sont les choses, toutes les nations étant en contact, parle moyen de l'imprimerie, la science peut être considérée comme un feu qui embrasera nécessairement le Russe ; ^i le Russe est combustible, et autant qu'il est combustible.

Nous avons balbutié pendant plusieurs siècles dans les écoles avant que le génie des sciences se soit déployé parmi nous. On ne voit pas pourquoi le Russe voudrait arriver au même point en un moment : il a des talents naturels, de la pénétration, un grand amour pour la gloire et une belle langue. 11 possède toutes les autres langues, tous les livres, tous les instruments de la science : Que faut-il avec cela? une seule chose : attendre. La science est une honnête femme qui ne cède point à la force ; elle se donne. 11 faut l'épouser et lui faire auparavant une cour assidue.

Comment se sont formées les grandes académies en Europe? Celles de Bologne, par exemple, de Florence, de Paris, de Londres, etc...? Des particuliers savants et zélés pour lavancement des sciences se rassemblaient pour conférer ensemble sur l'objet de

leurs études ; ensuite, ils publiaient leurs mémoires ; et le souverain, averti par l'approbation publique, leur conférait des lettres patentes, portant établissement légal. Mais ces souverains se seraient bien gardés de créer des académies (c'est-à-dire des murailles) avant d'avoir des savants. Les ouvrages d'Euler sont aussi étrangers à la Russie que s'ils avaient été composés à Philadelphie. On ne prétend point soutenir qu'il faille brûler les académies qui existent : Dieu les conserve, puisqu'elles sont bâties! On dit seulement que la science arrivera d'elle-même, quaniil en sera temps, et par des moyens tout à fait imprévus. On ajoute qu'il n'y a pas de millions plus mal employés que ceux qui sont consacrés à brusquer ce moment, puisque l'effet infaillible sera de le retarder.

En fait de religion, considérée surtout politiquement, tout se réduit à deux vérités, La première est celle-ci :

// faut une religion au peuple.

Sur celle-là tous les hommes sont d'accord ; mais la seconde, qui est tout aussi incontestable, est cependant bien moins connue, et moins avouée ; et cette autre vérité, la voici :

Tout le monde est peuple.

es CHAPITRE THOISIËME.

Il faut être bien aveugle pour croire, que la religion pourra être négligée, et même honnie par le premier ordre, sans que le second s'en aperçoive; et qu'il s'en aperçoive, sans perdre bientôt le respect et ensuite la foi.

Jusqu'à présent le peuple russe s'est montré soumis et n'a fait craindre aucune de ces révoltes qu'on a vues ailleurs; mais les tempêtes se forment et s'avancent rapidement.

L'esprit du siècle pénètre de tous côtés dans ce pays, livré jusqu'à présent à la simplicité antique. De nombreuses sectes s'élèvent de toute part : il y en a d'absurdes; il y en a de dangereuses; il y en a d'atroces. Le philosophisme, qui profite de tout, se sert, pour tuer le christianisme, de la science qu'on a déchaînée sur la Russie : mais le protestantisme surtout a porté le danger au comble, par des circonstances particulières, qu'il est nécessaire

de détailler avec une certaine exactitude ; car c'est un point essentiel pour la Russie.

Depuis l'époque de la Réforme, et même depuis celle de Wickleff , il a existé en Europe un certain esprit, terrible et invariable, qui a travaillé sans relâche à renverser les monarchies européennes et le christianisme*.

Le génie inquiet et républicain du protestantisme est une chose qui n'a plus besoin d'être prouvée. Le cahinisme surtout est remarquable sous ce point de vue : les tragédies qu'il a jouées en Europe, sont connue? de tout

^ Cette action continuelle se trouve détaillée, avec beaucoup d'ordre et de clarté, dans le livre allemand inliliilé {fer Triumph der Philosophie ^ etc., 2 vol. in-8. Ce livre anonyme, écrit par un ministre luthérien, mérite sous ce point de vue une pleine croyance.

le monde. Il serait aisé d'aceumuler ici des témoignages protestants qui seraient infiniment curieux; mais ce mémoire s'allongerait trop.

On peut cependant citer succinctement le professeur anglais de théologie qui prêchait, le 3 mai 1795, devant.' l'université de Cambridge : « Que toute l'impiété, toute l'immo- « ralité, toute l'apostasie du dix-huitième siè- « cle était l'ouvrage du protestantisme. »

Et M. Mallet, ministre du saint Évangile à Genève, qui s'écriait deux ans après* : « Oui,

^A sermon preached before the university of Cambridge on the 3th of May 1795, by John Mainwaring, professor of divinity. [Critic Revew, août 1795, p. 460.)

^ De la nécessité d'un culte public, par M. Mallet, in-8 1797, (conclusion).

« ce sont les réformateurs qui, en sonnant le

« tocsin contre Rome et en tournant

a les esprits des hommes vers la discussion « des dogmes religieux, les ont préparés à dis- « cuter les principes de la souveraineté^ et « ont sapé de la même main et le trône et « TauteL »

Et Gondorcet (celui-ci n'est pas suspect) qui a dit dans sa tristement fameuse esquisse du Progrhs des sciences : « L'instinct du « despotisme avait révélé aux rois que les oc hommes, après avoir soumis les préjugés « religieux à l'examen de la raison, Téten- « draient bientôt jusqu'aux préjugés politia ques, etc.\..x>

Sur cet esprit destructeur du seizième siècle, sont venus se greffer tous les systèmes

^ Esquisse, etc., in-8, page 301.

antisociaux et antichrétiens qui ont paru de nos jours : caloinisme, jansénisme^ philosophisme, illuminisme^ etc.. , tout cela ne fait qu'un, et ne doit être considéré que comme une seule secte, qui a juré la destruction du christianisme et celle de tous les trônes chrétiens ; mais surtout et avant tout celle de la maison de Bourbon et du siège de Rome, en quoi elle a déjà réussi autant qu'il est donné à la force humaine.

Voila Tennemi de tous les rois ; on le leur a montré de toutes les manières. Que ceux qui sont encore debout prennent bien garde à eux : c'est l'instante prière de tous les amis de l'ordre. Nul prince n'a jamais été autant exposé que l'empereur de Russie : la terrible secte (jui coure maintenant l'Europe peut être comparée à une plante vénéneuse qui s'envenime davantage à mesure qu'elle est

transplantée, ^ée en Angleterre dans le sang de Charles P', elle y enfanta un nombre immense d'écrivains désastreux. Voltaire la transplanta en France, où elle a produit tout ce que nous avons vu ; enfin elle a traversé le Rhin, et c'est en Allemagne qu'elle règne aujourd'hui avec une autorité qui doit faire trembler.

C'est de ce côté que l'empereur de Russie est attaqué avec un avantage infini. Souverain de quelques provinces protestantes, il ne peut empêcher l'enseignement allemand, qui coule en Russie comme un venin et fait un ravage inconcevable. Il a beau jeu avec les Russes, dont le très-petit nombre, qui a quelque idée de cette philosophie allemande est complice, et dont Yimmense majorité n'en a pas la moindre idée.

Les Russes ne font pas même attention à des choses qui ne sont nullement énigma-

tiques. On a imprimé à Saint-Pétersbourg.

avec permission de la censure :

a Que l'homme devait son existence à la « même fermentation qui a produit les cou- « ches terrestres de son habitation. »

On a imprimé avec permission de la censure :

« Que la destruction de Sodorae avait été « l'effet d'un météore physique tel que l'his- « toire en rapporte un grand nombre. »

On a prêché à Moscou dans une église protestaate remplie d'auditeurs des trois religions :

« Que l'événement de la Pentecôte était « une apparence électrique, etc., etc. »

DE LA RELIGrON. 69

On a dit âans cette même ville, en face du curateur de l'université et dans un discours d'apparat : « Que le christianisme s'opposeà a Tayancement des sciences, » sans que ce blasphème contre le sens commun, T expérience, la politique et la religion, ait été seulement porté à la donnaissance du gouvernement; etc., etc.

Les Russes passent sur ces énormités qui se répètent chaque jour, et ils honorent du doux nom de tolérance une fatale indifférence qui les perdra. '

Ils ne savent pas de quelle manière ils sont attaqués par le protestantisme, et surtout quelle action il exerce sur le clergé, qui bientôt sera complètement perverti si Ton n'y met ordre. L'ouvrage est déjà commencé et avancé, et les étrangers, sur ce point, en savent peut-être plus que les Russes.

Le révérendissime Méthode, archevêque de Twer, imprimait il y a six ans , à Moscou, un traité historique sur Tétat du christianisme dans les trois premiers siècles de l'Église . A la page 168 de cet ouvrage, digne d'attention à plusieurs égards, l'auteur a laissé échapper un trait qui n'a point été perdu pour un œil attentif et curieux : « La voilà « donc, » dit-il, en parlant du calvinisme, a la voilà donc cette doctrine que plusieurs « DES NÔTRES loueut et aiment tant, comme « si Calvin en savait à lui seul plus que les « apôtres et leurs successeurs pendant quinze

* Hœc sane est disciplina illa quam pltjrimi db NOSTEis tantopere laudant^ deamantque^ quasi solus Calvinus meliora saperet quam apostoli eorumque per XVsœcula successores (Methodi archiep. Twe-

L'archevêque Méthode sait le secret des SIENS, et le gouvernement peut méditer utilement sur le passage que Ton vient de citer.

Une dame pleine d'esprit, de raison et d'instruction, peut être citée après un grave et docte prélat. On agitait devant elle le grand problème, qui frappe d'abord tous les étrangers, de savoir pourquoi le clergé russe a tant de penchants pour les réformés, dont les dogmes contredisent tous les siens, tandis qu'il a beaucoup d'éloignement pour le clergé

rensis, liber hisloricus, etc. MosqvsB, 1805, in-4, sect. 1, not. in § 79, p. 168).

Cet ouvrage est écrit en latin, comme devraient Tôtre tous les livres de ce genre, et beaucoup d'autres, afin qu'ils fussent connus sans délai de tous les hommes qui doivent les connaître, et des autres plus difficilement ou jamais.

romain, ayec lequel cependant il est d*accord sur presque tous les dogmes capitaux.

a Vous êtes dans Terreur, » dit la spirituelle dame ; c< le clergé russe et le protestant a sont d'accord sur deux grands dogmes : Taa mour des femmes et la haine du pape. »

De gros in-folio donneraient moins à penser que cette réponse ; il y aurait cependant bien d'autres choses à dire sur les causes de cette sympathie extraordinaire, entre deux religions si différentes. Mais dans un écrit tel que celui-ci, où Ton ne doit présenter que la fleur du sujet, contentons-nous du fait, qui est incontestable : le penchant vers le protestantisme est évident, et il perce jusque dans des ouvrages nationaux c[ui jouissent de la confiance universelle. On peut citer pour exemple, les Annales de Talischeff, dont l'auteur s'est montré, dans son ouvrage, si peu

ami de l'Église nationale, qu'au jugement du même prélat que l'on vient de citer : * on « peut le regarder comme un luthérien, et « même comme un calviniste*. »

Le danger ne saurait donc être plus grand, car le plus grand est toujours le moins aperçu, et l'on ne voit pas que jusqu'à présent, il ait été senti dans ce pays ni qu'on ait pris des mesures pour l'écarter.

Lorsque l'abbé, depuis cardinal de Polignac, demanda à Bayle de quelle religion il était, celui-ci répondit : « Protestant!

« — Mais, reprit le célèbre auteur de l'anti- « Lucrèce, ce mot est bien vague, Monsieur ; « à quelle classe de protestants appartenez- « vous?

^ Lutheranizantem prodit vel Galvinisantem animum. (Method. ibid., p. 68, §52 in not.)

« — Je suis, répliqua Bayle, protestant « d^ns la force du terme ; car je proteste a contre toute les vérités'. »

On ne pouvait mieux définir le protestantisme : il proteste contre tout, et pour aucune nation il n'est aussi dangereux que pour la Russie.

Dans le livre le plus solennel, imprimé en Russie, on ne dit point seulement, avec permission^ mais avec la protection la plus visible, il est dit : «Que l'Église protestante n'ad- « met aucun symbole, aucune profession de « foi fixe et invariable. » Car, disait le rédac-

' Cent fois Bossuet avertit les protestants dans ses ouvrages que leur système les menait droit au déisme (ou au Riénisme). L'événement a justifié la prédiction.

teur officiel de ce magnifique ouvrage : a Une « telle règle se trouverait en contradiction « avec les efforts de cette Église vers la vé- « rite * . »

On a été effrayé ensuite ; on a retiré et anéanti l'édition, etc.. Qu'importe? elle n a pas moins été publiée et agréée, elle ne déclare pas moins l'esprit de cette association ; c'est un essai fait sur la Russie, eii en attendant d'autres.

Puisque le gouvernement n'a malheureusement pas le droit d'éteindre chez lui un tel enseignement, qu'il le restreigne au moins

^ Weil solcher mit ihrem streben nach wahreit im widerspruch stehen wurde. (V. Kirchenordnung fur die protestanten in Russischen Jteiche ent^ worfen und mit Genehmigung der kaiserl. Gesetzcomunissionherausgegeben. Millau, 1808, iû-8, p. 13.)

par tous les moyens possibles, qu'il le surveiUe sans relâche, et surtout qu'il l'empêche de descendre (si là chose est encore possible) jusqu'à la masse du bon peuple russe, sans quoi tout est perdu !

Les hommes d'Ëtat doivent sur ce point se défier d'eux-mêmes ; car les systèmes modernes peuvent fort bien les avoir atteints, plus ou moins, et avoir rendu ces doctrines moins choquantes pour eux. Mais tout homme est tenu, dans ces sortes de cas, de se dépouiller de tous ses préjugés, et de n'envisager les diverses opinions qui se présentent à lui que sous leurs rapports politiques.

Toute discussion générale et populaire des dogmes religieux, emporte avec elle une discussion semblable des dogmes politiques. Ceci n'est plus une proposition douteuse ; c'est un axiome pour tout homme instruit. Or, le pro-

testantisme reposant tout entier sur ce principe de la discussion, qu'il attribue à chaque individu comme un droit inhérent et inaliénable' , il s'ensuit qu'il renferme essentiellement en lui-même un germe de rébelliou qui éclora nécessairement dans toutes les occasions favorables.

Mais ce système ne s'en est pas tenu à des conséquences ; il a parlé aussi clair en politique qu'en théologie, et depuis trois siècles il n'a cessé de prêcher en Europe la doctrine suivante.

^ A côté de la coupable plaisanterie citée plus haut, Tauteur a eu Taudace de ciler saint Paul pour établir sa proposition : Que chaque homme a droit de faire à son gré des découvertes dans le diristianisme , ce qu'il appelle : streben nach Wahreit.

« Tous les hommes naissent libres et égaux.

« La souveraineté n'a pu commencer que par « le consentement des peuples; elle vient (( donc des peuples, et tout souverain n*est « qu'un délégué ; or, comme il est absurde a de supposer que les hommes aient yolon- « tairement donné à un homme comme eux <x le pouvoir de leur faire du mal, il s'ensuit « que le droit de résistance, en cas de mal- « versation et de tyrannie, appartient à tout « peuple contre tout souverain. »

A cette profession de foi des novateurs sur la souveraineté, les deux Églises grecque et latine en ont toujours opposé une autre, qui n'a pas varié depuis 1811 ans, et cette profession la voici .

« Dieu, qui est l'auteur de tout , est sur- « tout l'auteur de la souveraineté. En créant « l'homme social, il a rendu la souveraineté

« nécessaire ; donc Thomme n'est point gou- « vemé parce qu'il l'a voulu , mais parce que « Dieu l'a voulu. Quand même lliomme au- « rait cédé primitivement la souveiaineté; en « la cédant , il aurait perdu le droit de la re- « prendre. Donc les souverains sont inviolables « et ne peuvent être jugés. »

L une ou l'autre de ces deux professions de foi doit être enseignée en Russie ; c'est au gouvernement «à choisir. Mais le comble de l'aveuglement serait de craindre les maîtres qui enseignent la seconde, et de les soumettre à ceux qui par état doivent enseigner la première * .

^ Ici devait se trouver une digression sur l'enseignement des jésuHes; mais ce sujet a été

Ce qu'il y a au contraire de plus important pour la Russie , c'est de séparer absolument les deux enseignements, et d'éviter entre eux toute espèce de contact, par tous les moyens

qui sont à la disposition du gouvernement

Que jamais un professeur protestant ne paraisse dans un séminaire, dans une école, ou dans une université du rit grec ou latin. C'est la grâce que tout ami de l'ordre général et de la Russie en particulier demande à deux genoux à Sa Majesté Impériale, et certes il ne lui demande pas en cela une chose de peu d'importance pour lui et pour l'État, mais ces mesures ne doivent point être publiques ni légales. On ne l'aura jamais assez répété, il y a une foule de choses que le souverain fait

traîlé dans ua Mémoire à part. Voyez à la fin du voluroe la lettre du comte de Maistre.

DE LA RELIGION. 8i

mieux en gardant le secret dans son cœur, et agissant comme la nature , qui fait tout sans dire : Je vais faire.

On dit (et on la trop dit) : // ne s'agit nulle^ ment de religion, il s'agit de philosophie, de langue grecque, etc.... Jusquesà quand serat-on dupe de ces sophismes perfides? L'erreur passe par toutes les portes ; et depuis les hautes mathématiques jusqu'à la conjugaison des verbes , tout lui sert pour arriver à ses fins. Le gouvernement russe n'a pas besoin de beaucoup de mémoire pour se rappeler ce qu'on voulait enseigner à ses prêtres, il y a peu de temps, sous le voile de la langue hébraïque.

Encore si Ton s'en tenait aux sciences purement mathématiques ou physico-mathématiques, le mal serait moindre, quoique grand encore (puisque le contact seul est trèscontagieux). Mais appeler des professeurs de

cette espèce dans une école , et surtout dans un séminaire grec ou latin, pour y enseigner la morale, la métaphysique et toute la philosophie rationnelle, c'est une faute dont les suites démontreront trop tôt Ténormité.

Ce qu'on va lire semblera un paradoxe, et cependant rien n'est plus vrai ; le plus fidèle et le plus puissant allié de Sa Majesté Impériale, pour le maintien de la religion nationale, c'est l'action et la fraternité de l'Église catholique de ses États.' Ce point est un de ceux où il faut le moins se fier aux apparences. Mettons à part les autres religions qui ne sont que des clubs ; l'Église grecque et l'Église latine, l'une et l'autre, d'accord pour servir le souverain , se fervent de plus mutuellement sans le savoir et malgré leur opposition extérieure.

Évitons toujours toutes les exagérations : ks

haines des religions sont mauvaises, mais Fémulation est bonne. C'est une très-juste observation faite par le lord Ly ttleton dans ses excellentes lettres sur l'histoire d'Angleterre ; deux grandes religions en présence Tune de l'autre, et s'observant mutuellement, se servent infiniment l'une et l'autre au lieu de se nuire.

La religion catholique peut d'ailleurs être extrêmement avantageuse sous un autre rapport, car elle donne un grand spectacle utile partout et toujours , mais surtout en Russie, et à l'époque où nous vivons, c'est le spectacle du génie prosterné et croyant. Partout ailleurs la science a tué la religion ; on l'a vu dans les pays protestants; on le verra de même en Russie, si les choses sont abandonnées à leur propre poids. Chaque individu que le souverain gagnera à la science le privera d'un sujet religieux ; le caractère natio-

nal changera en mal ; cette sorte dé fatalisme chrétien, qui animait le soldat russe, et qui en faisait le premier soldat du monde périra , il deviendra raisonneur et par conséquent plus dangereux à son maître qu'à l'ennemi.

Pour prévenir ce mal il n'y a rien de mieux que le spectacle de la science croyante et soumise, et c'est dans ce sens que la religion catholique est utile partout. Ici d'ailleurs elle ne cause aucun ombrage, car elle n^est point une religion tolérée, comme on le dit quelquefois mal à propos. Une religion tolérée est celle qui, s' étant introduite dans un Ëtat, ou violemment ou clandestinement, finit par s'y faire donner une existence légale, en forçant la main au souverain. C'était le cas du calvinisme en France, ce serait celui des nombreux Rasco Iniques s'ils avaient une fois le même succès. Mais lorsque des peuples de

diffërentes croyances obéissent à un même souverain, tous sont également libres. Un grand mouvement politique ayant fait passer sous le sceptre de Sa Majesté Impériale plusieurs millions de catholiques, il les laisse en paix sur leur foi, comme il y laisse le Tartare mahométan ou lamaïte, et même l'idolâtre. Il n'y a donc de la part de cette religion ni violence, ni surprise, ni désobéissance, ni rien, en un mot, de répréhensible ; de manière que l'exemple qu'elle donne n'est acheté par aucun danger.

Ses dogmes d'ailleurs sont politiquement conservateurs, et partout où elle retiendra le peuple, il ne deviendra jamais enragé.

Celui qui trace ces lignes se trouvant à Berne en 1796, l'un des premiers 'personnages de l'État, qui voyait arriver la trombe française , ne fit pas difficulté de lui dire :

« Nous voudrions bien, dans ce moment, que « notre peuple fût catholique ; » à quoi il ajouta ces paroles remarquables : « Nous saa TOUS bien que, sans votre religion, la nôtre « n'existerait pas. »

En effet les sectes protestantes n'existent que par l'esprit de contradiction qui les anime : elles prennent l'antipathie pour la foi, et la colère pour le zèle. C'est une grande vérité, mais qui acquiert un poids particulier dans la bouche d'un homme d'État protestant.

Le contact des deux religions ne peut d'ailleurs inspirer aucune alarme au gouvernement, moyennant la loi qui défend à l'Église latine de faire des conquêtes sur la grecque, tandis qu'il est libre au clergé russe de convaincre et d'amener à lui les Latins.

Mais quant à la défense faite à l'Église latine de recevoir les protestants (qu'il soit permis

de le dire), il y a peut-être un peu plus de rancune antique que de yéritable politique dans cette disposition ; non qu'il faille faire une loi sur ce point, mais on pourrait laisser faire, et Ton ne conçoit pas trop quel intérêt a TÉglise grecque à la conservation du protestantisme, ni ce que le souverain peut craindre en acquérant des sujets plus dévoués et plus soumis en vertu de leurs dogmes. Tout ceci, au reste, est dit avec respect et sans aucun esprit de critique.

L'auteur de cet écrit étant catholique, il se fait un devoir religieux de ne jamais parler qu'en politique, et de ne jamais citer les grands hommes de sa religion, qui ne lui manqueraient pas, comme on sait. Il cherche toutes ses autorités dans les camps ennemis ou mal affectionnés, oii il a toujours .fait une abondante récolte. Il est bien sûr,

Page 1