‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 27 sur 75 · Scène III Ulric, Barberine, appuyée sur son bras · texte numérisé non relu

Scène III Ulric, Barberine, appuyée sur son bras

BARBERINE

Il faut donc vous quitter ici !

Pour peu de temps; je reviendrai bientôt.

barberine Il faut donc vous laisser partir, et retourner dans ce vieux château, où je suis si seule à vous attendre !

ulric Je vais voir votre oncle, ma chère. Pourquoi cette tristesse aujourd'hui?

BARBERINE

C'est à VOUS qu'il faut le demander. Vous reviendrez bientôt, dites- vous? S'il en est ainsi, je ne suis pas triste. Mais ne l'êtes- vous pas vous-même?

ULRIC

Quand le ciel est ainsi chargé de pluie et de brouillard, je ne sais que devenir.

BARBERINE

Mon cher seigneur, je vous demande une grâce.

ULRIC

Quel hiver! quel hiver s'apprête! quels chemins! quel temps ! la nature se resserre en frissonnant, comme si tout ce qui vit allait mourir.

BARBERINE

Je vous prie d'abord de m'écouter, et en second lieu de me faire une grâce.

ULRIC

Que veux-tu, mon âme? pardonne-moi; je ne sais ce que j'ai aujourd'hui.

Ni moi non plus, je ne sais ce que tu as, et la grâce que vous me ferez, Ulric, c'est de le dire à votre femme.

ULRIC

Eh ! mon Dieu ! non, je n'ai rien à te dire, aucun secret.

BARBERINE

Je ne suis pas une Portia; je ne me ferai pas une piqûre d'épingle pour prouver que je suis courageuse. Mais tu n'es pas non plus un Brutus, et tu n'as pas envie de tuer notre bon roi Mathias Corvin. Écoute, il n'y aura pas pour cela de grandes paroles, ni de serments, ni même besoin de me mettre à genoux. Tu as du chagrin. Viens près de moi; voici ma main — c'est le vrai chemin de mon cœur, et le tien y viendra si je l'appelle.

ULRIC

Comme tu me le demandes naïvement, je te répondrai de même. Ton père n'était pas riche; le mien l'était, mais il a dissipé ses biens. Nous voilà tous deux, mariés bien jeunes, et nous possédons de grands titres, mais bien peu avec. Je me chagrine de n'avoir pas de quoi te rendre heureuse et riche, comme Dieu t'a rendue bonne et belle. Notre revenu est si médiocre ! et cependant je ne veux pas l'augmenter en laissant pâtir nos fermiers. Ils ne payeront jamais, de mon vivant, plus qu'ils ne payaient à mon père. Je pense à me mettre au service du Roi, et à aller à la cour.

BARBERINE

C'est en effet un bon parti à prendre. Le roi n'a jamais mal reçu un gentilhomme de mérite; la fortune ne se fait point attendre auprès de lui, quand on te ressemble.

C'est vrai, mais si je pars, il faut que je te laisse ici;

car pour quitter cette maison où nous vivons à si grand 'peine, il faut être sûr de pouvoir vivre ailleurs, et je ne puis me décider à te laisser seule.

BARBERINE

Pourquoi?

ULRIC

Tu demandes pourquoi? et que fais- tu donc maintenant? ne viens- tu pas de m 'arracher un secret que j'avais résolu de cacher? et que t'a-t-il fallu pour cela? un sourire !

BARBERINE

Tu es jaloux?

ULRIC

Non, mon amour, mais vous êtes belle. Que feras-tu si je m'en vais? tous les seigneurs des environs ne vontils pas rôder par les chemins? et moi, qui m'en irai si loin courir après une ombre, ne perdrai-je pas le sommeil? Ah! Barberine, loin des yeux, loin du cœur.^

BARBERINE

Écoute; Dieu m'est témoin que je me contenterais toute ma vie de ce vieux château et du peu de terres que nous avons, s'il te plaisait d'y vivre avec moi. Je me lève, je vais à l'office, à la basse-cour, je prépare ton repas, je t'accompagne à l'église, je te lis une page, je couds une aiguillée, et je m'endors contente sur ton cœur.

Ange que tu es !

BARBERIXE

Je suis un ange, mais un ange femme; c'est-à-dire que si j'avais une paire de chevaux, nous irions avec à la messe. Je ne serais pas fâchée non plus que mon bonnet fût doré, que ma jupe fût moins courte, et que cela fît enrager les voisins. Je t'assure que rien ne nous rend légères, nous autres, comme une douzaine d'aunes de velours qui nous traînent derrière les pieds.

ULRIC

Eh bien donc?

BARBERIXE

Eh bien donc 1 le roi ]\Iathias ne peut manquer de te bien recevoir, ni toi de faire fortune à sa cour. Je te conseille d'y aller. Si je ne peux pas t'y suivre — eh bien, comme je t'ai tendu tout à l'heure une main pour te demander le secret de ton cœur, ainsi, Ulric, je te la tends encore, et je te jure que je te serai fidèle.

ULRIC

Voici la mienne.

BARBERIXE

Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l'aime. Fais seller ton cheval. Pars seul, et toutes les fois que tu douteras de ta femme pense que ta femme est assise à ta porte, qu'elle regarde la route, et qu'elle ne doute pas de toi. Viens, mon ami, Ludwig nous attend.

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