‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 31 sur 75 · DEUXIÈME COURTISAN · texte numérisé non relu

DEUXIÈME COURTISAN

Vous en parlez avec sévérité.

ROSEMBERG

Combien de hobereaux ne voyons-nous pas, qui ne méritent pas seulement qu'on en parle, et qui ne s'en donnent pas moins pour de grands capitaines! On dirait, à les voir, qu'ils n'ont qu'à monter à cheval pour chasser le Turc par delà le Caucase, et ils sortent de quelque trou de la Bohême, comme des rats effarouchés.

ULRic, s' approchant Seigneur, je suis le comte Ulric, gentilhomme bohémien, et* je trouve un peu de légèreté dans vos paroles, qu'on peut pardonner à votre âge, mais que je vous conseille de retrancher. Être étourdi est un aussi grand défaut que d'être pauvre, permettez-moi de vous le dire, et que la leçon vous profite.

ROSEMBERG, à part C'est mon Bohémien de l'auberge. {Haut.) S'exprimer en termes généraux n'est faire offense à personne.

Pour ce qui est d'une leçon, j'en ai donné quelquefois, mais je n'en ai jamais reçu.

Voilà un langage hautain — et d'où sortez-vous donc vous-même, pour avoir le droit de le prendre?

PREMIER COURTISAN

Allons, seigneurs, que quelques paroles échappées sans dessein ne deviennent pas un motif de querelle. Nous croyons devoir intervenir; songez que vous êtes chez la Reine. Ce seul mot vous en dit assez.

ULRIC

C'est vrai," et je vous remercie de m'avoir averti à temps. Je me croirais indigne du nom que je porte, si je ne me rendais à une si juste remontrance.

ROSEMBERG

Qu'il en soit ce que vous voudrez; je n'ai rien à dire à cela. {Les courtisa^is sortent. Ulric et Rosemberg restent assis chacun de son côté. )

ROSEMBERG, à part

Le chevalier Uladislas m'a recommandé de ne jamais démordre d'une chose une fois dite. Depuis que je suis dans cette cour, les paroles de ce digne homme ne me sortent pas de la tête. Je ne sais ce qui se passe en moi, je me sens un cœur de lion. Ou je me trompe fort, ou je ferai fortune.

ULRIC, à part

Avec quelle bonté la Reine m'a reçu ! et cependant j'éprouve une tristesse que rien ne peut vaincre. Que

fait à présent Barberine? Hélas! hélas! l'ambition! — ■ N'étais-je pas bien dans ce vieux château? pauvre, sans doute, mais, quoi? O folie! ô rêveurs que nous sommes !

ROSEMBERG, à part C'est surtout ce livre que j'ai acheté qui me bouleverse la cervelle; si je l'ouvre le soir en me couchant, je ne saurais dormir de toute la nuit. Que de récits étonnants, que de choses admirables ! L'un taille en pièces une armée entière; l'autre saute, sans se blesser, du haut d'un clocher dans la mer Caspienne, et dire que tout cela est vrai, que tout cela est arrivé; il y en a une surtout qui m'éblouit: (// se lève et lit tout haut.) « Lorsque le sultan Boabdil ...» Ah ! voilà quelqu'un qui m'écoute; c'est ce gentilhomme bohémien. Il faut que je fasse ma paix avec lui. Lorsque je lui ai cherché quereUe, je ne pensais plus qu'il a une jolie femme. {A Ulric.) Vous venez de Bohême, seigneur? vous devez connaître mon oncle, le baron d'Engelbreckt?

ULRIC

Beaucoup, c'est un de mes voisins; nous allions ^° ensemble à la chasse l'hiver passé. Il est aUié de loin, il est vrai, à la famille de ma femme.

ROSEMBERG

Vous êtes parent de mon oncle Engelbreckt ! Permettez que nous fassions connaissance. Y a-t-il longtemps que vous êtes parti?

ULRIC

Je ne suis ici que depuis un jour.

ROSEMBERG

Vous paraissez le dire à regret. Auriez-vous quelque sujet de regarder en arrière avec tristesse? Sans doute il est toujours fâcheux de quitter sa famille, surtout quand on est marié. Votre femme est jeune, puisque vous l'êtes, belle, par conséquent. Il y a de quoi s'inquiéter.

L'inquiétude n'est pas mon souci. Ma femme est belle; mais le soleil d'un jour de juillet n'est pas plus pur dans un ciel sans tache, que son noble cœur dans son sein chéri.

ROSEMBERG

C'est beaucoup dire. Hors notre seigneur Dieu, qui peut connaître le cœur d'un autre? J'avoue qu'à votre place je ne serais pas à mon aise.

ULRIC

Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

ROSEMBERG

Parce que je douterais de ma femme, à moins qu'elle ne fût la vertu même.

ULRIC

Je crois que la mienne est ainsi.

ROSEMBERG

C'est donc un phénix que vous possédez. Est-ce de notre bon roi Mathias que vous tenez ce privilège qui vous distingue entre tous les maris?

ULRIC

Ce n'est pas le Roi qui m'a fait cette grâce, mais Dieu, qui est un peu plus qu'un roi.

ROSEMBERG

Je ne doute point que vous n'ayez raison, mais vous savez ce que disent les philosophes avec le poète latin: Quoi de plus léger qu'une plume? la poussière — de plus léger que la poussière? le vent — de plus léger que lèvent? la femme — de plus légçr qu'une femme? rien.

ULRIC

Je suis guerrier et non philosophe, et je ne me soucie point des poètes. Tout ce que je sais, c'est que, en effet, ma femme est jeune, droite et de beau corsage, comme on dit chez nous; qu'il n'y a ouvrage de main ni d'aiguille où elle ne s'entende mieux que personne; qu'on ne trouverait dans tout le royaume ni un écuyer, ni un majordome qui sache mieux servir et de meilleure grâce qu'elle à la table d'un seigneur; ajoutez à cela qu'elle sait très bien et très résolument monter à cheval, porter l'oiseau sur le poing à la chasse, et en même temps tenir ses comptes aussi bien réglés qu'un marchand. Voilà comme elle est, seigneur cavalier, et avec tout cela je ne douterais pas d'elle, quand je resterais dix ans sans la voir.

ROSEMBERG

Voilà un merveilleux portrait. {Entre Polacco.)

POLACCO

Je baise vos mains, seigneurs, je vous salue. Santé

est fille de jeunesse. Hé ! hé ! les bons visages de Dieu ! Que Notre-Dame vous protège !

ROSEMBERG

Qu'y a-t-il, l'ami? A qui en avez-vous? "

POLACCO

Je baise vos mains, seigneurs, et je vous offre mes services pour l'amour de Dieu.

ULRIC

Êtes- vous donc un mendiant? Je ne m'attendais pas à en rencontrer dans ces allées.

POLACCO

Un mendiant I Jésus ! un mendiant ! Je ne suis point un mendiant, je suis un honnête homme; mon nom est Polacco; Polacco n'est pas un mendiant. Par saint Mathieu ! mendiant n'est point un mot qu'on puisse appliquer à Polacco.

ULRIC

Expliquez-vous, et ne vous offensez pas de ce que je vous demande qui vous êtes.

POLACCO

Hé! hé! point d'offense; il n'y en a pas. Nos jeunes garçons vous le diront. Qui ne connaît pas Polacco?

ULRIC

Moi, puisque j'arrive ^- et que je ne connais personne.

POLACCO

Bon, bon, vous y viendrez comme les autres; on est

g6 QUATRE COMÉDIES

Utile en son temps et lieu, chacun dans sa petite sphère; il ne faut pas mépriser les gens.

ULRIC

Quelle estime ou quel mépris puis-je avoir pour vous, si vous ne voulez pas me dire qui vous êtes?

POLACCO

Chut! silence! la lune se lève; voilà un coq qui a chanté.

Quelle mystérieuse folie promènes-tu dans ton bavardage? Tu parles comme la fièvre en personne.

POLACCO

Un miroir, un petit miroir ! Dieu est Dieu, et les saints sont bénis! Voilà un petit miroir à vendre.

ULRIC

Jolie emplette ! il est grand comme la main et cousu dans du cuir. C'est un miroir de sorcière bohémienne; elles en portent de pareils sur la poitrine.

ROSEMBERG

Regardez-y; qu'y voyez- vous?'

ULRIC

Rien, en vérité, pas même le bout de mon nez. C'est un miroir magique; il est couvert d'une myriade de signes cabalistiques.

POLACCO

Qui saura verra, qui saura verra.

ULRIC

Ah ! ah ! je comprends qui tu es; oui, sur mon âme, un honnête sorcier. Eh bien ! que voit-on dans ta glace?

POLACCO

Qui verra saura, qui verra saura.

ULRIC

Vraiment 1 je crois donc te comprendre encore. Si je ne me trompe, ce miroir doit montrer les absents; j'en ai vu, parfois, qu'on donnait comme tels. Plusieurs de mes amis en portent à l'armée.

ROSEMBERG

Pardieu, seigneur Ulric, voilà une offre qui vient à propos. Vous qui parliez de votre femme, ce miroir est fait pour vous. Et dites-moi, brave Polacco, y voit-on seulement les gens? N'y voit-on pas ce qu'ils font en même temps?

POLACCO

Le blanc est blanc, le jaune est de l'or. L'or est au diable, le blanc est à Dieu.

ROSEMBERG

Voyez ! cela n'a-t-il pas trait à la fidélité des femmes? Oui, gageons que les objets paraissent blancs dans cette glace si la femme est fidèle, et jaunes si elle ne l'est pas. C'est ainsi que j'expHque ces paroles: L'or est au diable, le blanc est à Dieu.

ULRIC

Éloignez- vous, mon bon ami; ni ce seigneur, ni moi.

n'avons besoin de vos services. Il est garçon, et je ne suis pas superstitieux.

ROSEMBERG

Non, sur ma vie! seigneur Ulric; puisque vous êtes mon allié, je veux faire cela pour vous. J'achète moimême ce miroir, et nous y regarderons tout à l'heure si votre femme cause avec son voisin.

ULRIC

Éloignez-vous, vieillard, je vous en prie.

Non ! non ! il ne partira pas que nous n'ayons fait cette épreuve. Combien vends-tu ton miroir, Polacco? (Ulric s^ éloigne un peu et se promène.)

POLACCO

Hé ! hé ! chacun son heure, mon cher seigneur; tout vient à point, chacun son heure.

ROSEMBERG

Je te demande quel est ton prix?

POLACCO

Qui refuse muse, qui muse refuse.

ROSEMBERG

Je ne muse pas, je veux acheter ton miroir.

POLACCO

Hé ! hé ! qui perd le temps, le temps le gagne, qui perd le temps.

. fi,

ROSEMBERG

Je te comprends. Tiens, voilà ma bourse. Tu crains sans doute qu'on ne te voie ici faire en public ton petit négoce,

POLACCO, prenant la hoiirse

Bien dit, bien dit, mon cher seigneur, les murs ont des yeux, les arbres aussi. Que Dieu conserve la police ! les gens de police sont d'honnêtes gens !

ROSEMBERG, prenant le miroir Maintenant tu vas nous expliquer les effets magiques de cette petite glace.

POLACCO

Seigneur, en fixant vos yeux avec attention sur ce miroir, vous verrez un léger brouillard qui se dissipe peu à peu. Si l'attention redouble, une forme vague et incertaine commence bientôt à en sortir; l'attention redoublant encore, la forme devient claire; elle vous montre le portrait de la personne absente à laquelle vous avez pensé en prenant la glace. Si cette personne est une femme et qu'elle vous soit fidèle, la figure est blanche et presque pâle; elle vous sourit faiblement. Si la personne est seulement tentée, la figure se colore d'un jaune blond comme l'or d'un épi mûr; si elle est infidèle, elle devient noire comme du charbon, et aussitôt une odeur infecte se fait sentir.

ROSEMBERG

Une odeur infecte, dis- tu?

lOO QUATRE COMÉDIES'

POLACCO

Oui, comme lorsque l'on jette de l'eau sur des charbons allumés.

ROSEMBERG

C'est bon; maintenant prends ce qu'il te faut dans cette bourse, et rends-moi le reste.

POLACCO

Qui viendra saura, qui saura viendra.

ROSEMBERG

Vends-tu si cher cette bagatelle?

POLACCO

Qui viendra verra, qui verra viendra.

ROSEMBERG

Que le diable t'emporte avec tes proverbes!

POLACCO

Je baise les mains, les mains. . . Qui viendra verra. {Il sort.)

ROSEMBERG

Maintenant, seigneur Ulric, si vous le voulez bien, il nous est facile de savoir qui a raison de vous ou de moi?

ULRIC

Je vous ai déjà répondu; je ne puis souffrir ces jongleries.

ROSEMBERG

Bon ! vous avez entendu, comme moi, les explica-

QUATRE COMÉDIES lOI

tions de ce digne sorcier. Que nous coûte-t-il de tenter l'épreuve? Jetez, de grâce, les yeux sur ce miroir.

ULRIC

Regardez-y vous-même, si bon vous semble.

ROSEMBERG

Oui, en vérité, à votre défaut j'y veux regarder et penser pour vous à votre chère comtesse, ne fût-ce que pour voir apparaître, blanche ou jaune, sa charmante image. Tenez, je l'aperçois déjà !

ULRIC

Une fois pour toutes, seigneur cavalier, ne continuez pas sur ce ton. C'est un conseil que je vous donne.

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