DEUXIÈME COURTISAN
Vous en parlez avec sévérité.
ROSEMBERG
Combien de hobereaux ne voyons-nous pas, qui ne méritent pas seulement qu'on en parle, et qui ne s'en donnent pas moins pour de grands capitaines! On dirait, à les voir, qu'ils n'ont qu'à monter à cheval pour chasser le Turc par delà le Caucase, et ils sortent de quelque trou de la Bohême, comme des rats effarouchés.
ULRic, s' approchant Seigneur, je suis le comte Ulric, gentilhomme bohémien, et* je trouve un peu de légèreté dans vos paroles, qu'on peut pardonner à votre âge, mais que je vous conseille de retrancher. Être étourdi est un aussi grand défaut que d'être pauvre, permettez-moi de vous le dire, et que la leçon vous profite.
ROSEMBERG, à part C'est mon Bohémien de l'auberge. {Haut.) S'exprimer en termes généraux n'est faire offense à personne.
Pour ce qui est d'une leçon, j'en ai donné quelquefois, mais je n'en ai jamais reçu.
Voilà un langage hautain — et d'où sortez-vous donc vous-même, pour avoir le droit de le prendre?
PREMIER COURTISAN
Allons, seigneurs, que quelques paroles échappées sans dessein ne deviennent pas un motif de querelle. Nous croyons devoir intervenir; songez que vous êtes chez la Reine. Ce seul mot vous en dit assez.
ULRIC
C'est vrai," et je vous remercie de m'avoir averti à temps. Je me croirais indigne du nom que je porte, si je ne me rendais à une si juste remontrance.
ROSEMBERG
Qu'il en soit ce que vous voudrez; je n'ai rien à dire à cela. {Les courtisa^is sortent. Ulric et Rosemberg restent assis chacun de son côté. )
ROSEMBERG, à part
Le chevalier Uladislas m'a recommandé de ne jamais démordre d'une chose une fois dite. Depuis que je suis dans cette cour, les paroles de ce digne homme ne me sortent pas de la tête. Je ne sais ce qui se passe en moi, je me sens un cœur de lion. Ou je me trompe fort, ou je ferai fortune.
ULRIC, à part
Avec quelle bonté la Reine m'a reçu ! et cependant j'éprouve une tristesse que rien ne peut vaincre. Que
fait à présent Barberine? Hélas! hélas! l'ambition! — ■ N'étais-je pas bien dans ce vieux château? pauvre, sans doute, mais, quoi? O folie! ô rêveurs que nous sommes !
ROSEMBERG, à part C'est surtout ce livre que j'ai acheté qui me bouleverse la cervelle; si je l'ouvre le soir en me couchant, je ne saurais dormir de toute la nuit. Que de récits étonnants, que de choses admirables ! L'un taille en pièces une armée entière; l'autre saute, sans se blesser, du haut d'un clocher dans la mer Caspienne, et dire que tout cela est vrai, que tout cela est arrivé; il y en a une surtout qui m'éblouit: (// se lève et lit tout haut.) « Lorsque le sultan Boabdil ...» Ah ! voilà quelqu'un qui m'écoute; c'est ce gentilhomme bohémien. Il faut que je fasse ma paix avec lui. Lorsque je lui ai cherché quereUe, je ne pensais plus qu'il a une jolie femme. {A Ulric.) Vous venez de Bohême, seigneur? vous devez connaître mon oncle, le baron d'Engelbreckt?
ULRIC
Beaucoup, c'est un de mes voisins; nous allions ^° ensemble à la chasse l'hiver passé. Il est aUié de loin, il est vrai, à la famille de ma femme.
ROSEMBERG
Vous êtes parent de mon oncle Engelbreckt ! Permettez que nous fassions connaissance. Y a-t-il longtemps que vous êtes parti?
ULRIC
Je ne suis ici que depuis un jour.
ROSEMBERG
Vous paraissez le dire à regret. Auriez-vous quelque sujet de regarder en arrière avec tristesse? Sans doute il est toujours fâcheux de quitter sa famille, surtout quand on est marié. Votre femme est jeune, puisque vous l'êtes, belle, par conséquent. Il y a de quoi s'inquiéter.
L'inquiétude n'est pas mon souci. Ma femme est belle; mais le soleil d'un jour de juillet n'est pas plus pur dans un ciel sans tache, que son noble cœur dans son sein chéri.
ROSEMBERG
C'est beaucoup dire. Hors notre seigneur Dieu, qui peut connaître le cœur d'un autre? J'avoue qu'à votre place je ne serais pas à mon aise.
ULRIC
Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
ROSEMBERG
Parce que je douterais de ma femme, à moins qu'elle ne fût la vertu même.
ULRIC
Je crois que la mienne est ainsi.
ROSEMBERG
C'est donc un phénix que vous possédez. Est-ce de notre bon roi Mathias que vous tenez ce privilège qui vous distingue entre tous les maris?
ULRIC
Ce n'est pas le Roi qui m'a fait cette grâce, mais Dieu, qui est un peu plus qu'un roi.
ROSEMBERG
Je ne doute point que vous n'ayez raison, mais vous savez ce que disent les philosophes avec le poète latin: Quoi de plus léger qu'une plume? la poussière — de plus léger que la poussière? le vent — de plus léger que lèvent? la femme — de plus légçr qu'une femme? rien.
ULRIC
Je suis guerrier et non philosophe, et je ne me soucie point des poètes. Tout ce que je sais, c'est que, en effet, ma femme est jeune, droite et de beau corsage, comme on dit chez nous; qu'il n'y a ouvrage de main ni d'aiguille où elle ne s'entende mieux que personne; qu'on ne trouverait dans tout le royaume ni un écuyer, ni un majordome qui sache mieux servir et de meilleure grâce qu'elle à la table d'un seigneur; ajoutez à cela qu'elle sait très bien et très résolument monter à cheval, porter l'oiseau sur le poing à la chasse, et en même temps tenir ses comptes aussi bien réglés qu'un marchand. Voilà comme elle est, seigneur cavalier, et avec tout cela je ne douterais pas d'elle, quand je resterais dix ans sans la voir.
ROSEMBERG
Voilà un merveilleux portrait. {Entre Polacco.)
POLACCO
Je baise vos mains, seigneurs, je vous salue. Santé
est fille de jeunesse. Hé ! hé ! les bons visages de Dieu ! Que Notre-Dame vous protège !
ROSEMBERG
Qu'y a-t-il, l'ami? A qui en avez-vous? "
POLACCO
Je baise vos mains, seigneurs, et je vous offre mes services pour l'amour de Dieu.
ULRIC
Êtes- vous donc un mendiant? Je ne m'attendais pas à en rencontrer dans ces allées.
POLACCO
Un mendiant I Jésus ! un mendiant ! Je ne suis point un mendiant, je suis un honnête homme; mon nom est Polacco; Polacco n'est pas un mendiant. Par saint Mathieu ! mendiant n'est point un mot qu'on puisse appliquer à Polacco.
ULRIC
Expliquez-vous, et ne vous offensez pas de ce que je vous demande qui vous êtes.
POLACCO
Hé! hé! point d'offense; il n'y en a pas. Nos jeunes garçons vous le diront. Qui ne connaît pas Polacco?
ULRIC
Moi, puisque j'arrive ^- et que je ne connais personne.
POLACCO
Bon, bon, vous y viendrez comme les autres; on est
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Utile en son temps et lieu, chacun dans sa petite sphère; il ne faut pas mépriser les gens.
ULRIC
Quelle estime ou quel mépris puis-je avoir pour vous, si vous ne voulez pas me dire qui vous êtes?
POLACCO
Chut! silence! la lune se lève; voilà un coq qui a chanté.
Quelle mystérieuse folie promènes-tu dans ton bavardage? Tu parles comme la fièvre en personne.
POLACCO
Un miroir, un petit miroir ! Dieu est Dieu, et les saints sont bénis! Voilà un petit miroir à vendre.
ULRIC
Jolie emplette ! il est grand comme la main et cousu dans du cuir. C'est un miroir de sorcière bohémienne; elles en portent de pareils sur la poitrine.
ROSEMBERG
Regardez-y; qu'y voyez- vous?'
ULRIC
Rien, en vérité, pas même le bout de mon nez. C'est un miroir magique; il est couvert d'une myriade de signes cabalistiques.
POLACCO
Qui saura verra, qui saura verra.
ULRIC
Ah ! ah ! je comprends qui tu es; oui, sur mon âme, un honnête sorcier. Eh bien ! que voit-on dans ta glace?
POLACCO
Qui verra saura, qui verra saura.
ULRIC
Vraiment 1 je crois donc te comprendre encore. Si je ne me trompe, ce miroir doit montrer les absents; j'en ai vu, parfois, qu'on donnait comme tels. Plusieurs de mes amis en portent à l'armée.
ROSEMBERG
Pardieu, seigneur Ulric, voilà une offre qui vient à propos. Vous qui parliez de votre femme, ce miroir est fait pour vous. Et dites-moi, brave Polacco, y voit-on seulement les gens? N'y voit-on pas ce qu'ils font en même temps?
POLACCO
Le blanc est blanc, le jaune est de l'or. L'or est au diable, le blanc est à Dieu.
ROSEMBERG
Voyez ! cela n'a-t-il pas trait à la fidélité des femmes? Oui, gageons que les objets paraissent blancs dans cette glace si la femme est fidèle, et jaunes si elle ne l'est pas. C'est ainsi que j'expHque ces paroles: L'or est au diable, le blanc est à Dieu.
ULRIC
Éloignez- vous, mon bon ami; ni ce seigneur, ni moi.
n'avons besoin de vos services. Il est garçon, et je ne suis pas superstitieux.
ROSEMBERG
Non, sur ma vie! seigneur Ulric; puisque vous êtes mon allié, je veux faire cela pour vous. J'achète moimême ce miroir, et nous y regarderons tout à l'heure si votre femme cause avec son voisin.
ULRIC
Éloignez-vous, vieillard, je vous en prie.
Non ! non ! il ne partira pas que nous n'ayons fait cette épreuve. Combien vends-tu ton miroir, Polacco? (Ulric s^ éloigne un peu et se promène.)
POLACCO
Hé ! hé ! chacun son heure, mon cher seigneur; tout vient à point, chacun son heure.
ROSEMBERG
Je te demande quel est ton prix?
POLACCO
Qui refuse muse, qui muse refuse.
ROSEMBERG
Je ne muse pas, je veux acheter ton miroir.
POLACCO
Hé ! hé ! qui perd le temps, le temps le gagne, qui perd le temps.
. fi,
ROSEMBERG
Je te comprends. Tiens, voilà ma bourse. Tu crains sans doute qu'on ne te voie ici faire en public ton petit négoce,
POLACCO, prenant la hoiirse
Bien dit, bien dit, mon cher seigneur, les murs ont des yeux, les arbres aussi. Que Dieu conserve la police ! les gens de police sont d'honnêtes gens !
ROSEMBERG, prenant le miroir Maintenant tu vas nous expliquer les effets magiques de cette petite glace.
POLACCO
Seigneur, en fixant vos yeux avec attention sur ce miroir, vous verrez un léger brouillard qui se dissipe peu à peu. Si l'attention redouble, une forme vague et incertaine commence bientôt à en sortir; l'attention redoublant encore, la forme devient claire; elle vous montre le portrait de la personne absente à laquelle vous avez pensé en prenant la glace. Si cette personne est une femme et qu'elle vous soit fidèle, la figure est blanche et presque pâle; elle vous sourit faiblement. Si la personne est seulement tentée, la figure se colore d'un jaune blond comme l'or d'un épi mûr; si elle est infidèle, elle devient noire comme du charbon, et aussitôt une odeur infecte se fait sentir.
ROSEMBERG
Une odeur infecte, dis- tu?
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POLACCO
Oui, comme lorsque l'on jette de l'eau sur des charbons allumés.
ROSEMBERG
C'est bon; maintenant prends ce qu'il te faut dans cette bourse, et rends-moi le reste.
POLACCO
Qui viendra saura, qui saura viendra.
ROSEMBERG
Vends-tu si cher cette bagatelle?
POLACCO
Qui viendra verra, qui verra viendra.
ROSEMBERG
Que le diable t'emporte avec tes proverbes!
POLACCO
Je baise les mains, les mains. . . Qui viendra verra. {Il sort.)
ROSEMBERG
Maintenant, seigneur Ulric, si vous le voulez bien, il nous est facile de savoir qui a raison de vous ou de moi?
ULRIC
Je vous ai déjà répondu; je ne puis souffrir ces jongleries.
ROSEMBERG
Bon ! vous avez entendu, comme moi, les explica-
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tions de ce digne sorcier. Que nous coûte-t-il de tenter l'épreuve? Jetez, de grâce, les yeux sur ce miroir.
ULRIC
Regardez-y vous-même, si bon vous semble.
ROSEMBERG
Oui, en vérité, à votre défaut j'y veux regarder et penser pour vous à votre chère comtesse, ne fût-ce que pour voir apparaître, blanche ou jaune, sa charmante image. Tenez, je l'aperçois déjà !
ULRIC
Une fois pour toutes, seigneur cavalier, ne continuez pas sur ce ton. C'est un conseil que je vous donne.