‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 62 sur 75 · Scène XI Steinberg, Bettine · texte numérisé non relu

Scène XI Steinberg, Bettine

BETTINE

Vous n'êtes pas sincère, mon ami.

steinberg Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie.

bettine D'un changement?

STEINBERG

Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien, et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en causerons plus tard, si cela vous plaît. J'ai quelques ordres à donner.

BETTINE

Steinberg, vous n'êtes pas sincère.

Pourquoi me dites-vous cela?

BETTINE

Parce que je le vois.

STEINBERG

Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas?

BETTINE

Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris l'allée pour nous éviter.

STEINBERG

J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.

BETTINE

Comment ! Stéfani ! Vous ne le connaissez pas ! C'est un ancien ami. Quel motif pourriez- vous avoir?. . .

STEINBERG

Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empécher d'en entendre; mais je ne les répète jamais.

BETTINE

Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon marquis? — Ah 1 cela n'est pas sérieux...

Mais, maintenant je me rappelle. . . vous l'avez vu chez moi, à Florence . . . Est-ce là qu'on tenait des propos?

STEINBERG

Peut-être bien.

BETTINE

Quoi ! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde. Souvenez- vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami; j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si bien . . . Ingrat ! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos pieds. . . vous, Steinberg, jaloux d'un propos ! fâché d'une visite que je reçois par hasard ! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir et vous délivrer de mes questions.

STEINBERG, s'asseyant

Oh ! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis . . . bien malheureux.

BETTINE

Malheureux, vous ! près de moi ! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il?

STEINBERG

J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un joueur. . . eh bien ! Bettine, c'est vrai, j'ai

joué, et je suis rentré de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; n'y pensons plus, pardonnez-moi.

Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.

STEINBERG

Je vous demande en grâce d'y croire.

BETTINE

Vous le voulez?

STEINBERG

Je vous en supplie.

BETTINE

Eh bien ! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmezvous, voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de cette chanson ? {Elle se met au piano et joue la ritournelle ^^ d'une romance.)

STEINBERG, se Uvant

Bettine, pas cette chanson-là.

BETTINE

Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis. {Elle chante. )

Nina, ton sourire, Ta voix qui soupire, Tes yeux qui font dire Qu'on croit au bonheur, —

I^jUU^vUl II

Ces belles années, Ces douces journées, Ces roses fanées, Mortes sur ton cœur...

STEINBERG, à pari, tandis que Bettine joue sans chanter Pourrais- je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu ! par quelle infernale puissance me suis-je laissé subjuguer?

^ ^ BETTINE

A quoi rêvez- vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous faites là?. . . Il me semble que je me trompe. . . je ne me rappelle pas bien, . . . venez donc. . .

STEINBERG se rapproche du piano et chante

Nina, ma charmante.

Pendant la tourmente, La mer écumante Grondait à nos yeux; Riante et fertile, La plage tranquille Nous montrait l'asile Qu'appelaient nos vœux!

Page 1