Scène XI Steinberg, Bettine
BETTINE
Vous n'êtes pas sincère, mon ami.
steinberg Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie.
bettine D'un changement?
STEINBERG
Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien, et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en causerons plus tard, si cela vous plaît. J'ai quelques ordres à donner.
BETTINE
Steinberg, vous n'êtes pas sincère.
Pourquoi me dites-vous cela?
BETTINE
Parce que je le vois.
STEINBERG
Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas?
BETTINE
Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris l'allée pour nous éviter.
STEINBERG
J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.
BETTINE
Comment ! Stéfani ! Vous ne le connaissez pas ! C'est un ancien ami. Quel motif pourriez- vous avoir?. . .
STEINBERG
Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empécher d'en entendre; mais je ne les répète jamais.
BETTINE
Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon marquis? — Ah 1 cela n'est pas sérieux...
Mais, maintenant je me rappelle. . . vous l'avez vu chez moi, à Florence . . . Est-ce là qu'on tenait des propos?
STEINBERG
Peut-être bien.
BETTINE
Quoi ! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde. Souvenez- vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami; j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si bien . . . Ingrat ! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos pieds. . . vous, Steinberg, jaloux d'un propos ! fâché d'une visite que je reçois par hasard ! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir et vous délivrer de mes questions.
STEINBERG, s'asseyant
Oh ! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis . . . bien malheureux.
BETTINE
Malheureux, vous ! près de moi ! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il?
STEINBERG
J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un joueur. . . eh bien ! Bettine, c'est vrai, j'ai
joué, et je suis rentré de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; n'y pensons plus, pardonnez-moi.
Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.
STEINBERG
Je vous demande en grâce d'y croire.
BETTINE
Vous le voulez?
STEINBERG
Je vous en supplie.
BETTINE
Eh bien ! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmezvous, voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de cette chanson ? {Elle se met au piano et joue la ritournelle ^^ d'une romance.)
STEINBERG, se Uvant
Bettine, pas cette chanson-là.
BETTINE
Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis. {Elle chante. )
Nina, ton sourire, Ta voix qui soupire, Tes yeux qui font dire Qu'on croit au bonheur, —
I^jUU^vUl II
Ces belles années, Ces douces journées, Ces roses fanées, Mortes sur ton cœur...
STEINBERG, à pari, tandis que Bettine joue sans chanter Pourrais- je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu ! par quelle infernale puissance me suis-je laissé subjuguer?
^ ^ BETTINE
A quoi rêvez- vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous faites là?. . . Il me semble que je me trompe. . . je ne me rappelle pas bien, . . . venez donc. . .
STEINBERG se rapproche du piano et chante
Nina, ma charmante.
Pendant la tourmente, La mer écumante Grondait à nos yeux; Riante et fertile, La plage tranquille Nous montrait l'asile Qu'appelaient nos vœux!