‹ Quatre lettres inéditesChapitre 1 sur 1 · II, RUE GUIRAUDE, 9-II · texte numérisé non relu

II, RUE GUIRAUDE, 9-II

Un voluino do la correspondance d'AIfrod de Vigny vient do paraître ('). Ce premier recueil ne comprend guère que les lettres du poète déji\ instîrées dans ces dernière» annt'os par un grand nombre de revues ou de journaux : lettres à la vicomtesse du FMessis, publiées par M. llrunetière; ù Philippe Busoni, par M. Henri Lapauze, etc., etc., ou dans divers ouvraj^es de MM. Léon Séché, Edmond Rire, Paul Lafon, Ernest Dupuy, Adolphe JuUien, etc. Seules les lettres adressées par Vigny à M"* Camilla Maunoir (•) et i\ Auguste Harbier, ces dernières publiées récemment dans la Revue politique et littéraire par M. Alfred Rébeiliau, n'ont pu être recueillies et le seront dans le second volume que nous promet la préface du premier. La part de l'inédit est donc assez maigre dans celui-ci : une trentaine de lettres environ sur 197. Mais il faut remercier l'éditeur d'avoir pris le soin de recueillir en un volume et sous leurs dates respectives tant de lettres éparses, jusqu'à ce jour, dans un

(') Alfred de Vigny: Correspondance, i8i6-iS65, recueillie et publiée paa- Emma Sakellaiidés. Paris, Calmann-Lévy, s. d. ( 1 février 1906), in-18 de vi-406 pages.

(-) Dix-huit lettres publiées sous le titre de : Lettres à une puritaine, par M. Philippe Godet, dans la Revue de Paris, n»» des 15 août et 15 septembre 1897.

grand nombre de journaux, de revues ou d'ouvrages qu'il était bien difficile de réunir ou simplement de consulter, même quand on connaissait les titres et les dates des divers recueils où elles ont paru, et parmi lesquelles une annotation discrète mais précise, guide toujours le lecteur. Un coup d'oeil jeté sur la table des correspondants de Vigny fera comprendre tout l'intérêt que présente cette première et encore bien incomplète collection de lettres, où l'on sent palpiter l'âme si noble de l'auteur des Éléuations. Toutes révèlent, comme le dit excellemment l'éditeur, « une intelligence constamment en éveil, ainsi que de rares qualités d'observation, de jugement, de sentiment... Le poète pense ses lettres; point de formules banales, point de phrases à effet, mais une recherche de vérité dans l'expression d'une idée ou d'un sentiment. » Malgré la réserve du gentilhomme stoïcien, qui écrit, dans l'une d'elles : « Je me sens bien le courage de supporter ce qu'il y a de pénible dans ma vie, mais non de le raconter, y> ces lettres font mieux connaître l'homme rare que fut Vigny. Ajoutons qu'elles introduisent dans la galerie épistolaire, déjà si riche, de la France, un nouveau maître du genre. Quelques-unes, surtout les lettres délicieuses adressées à la vicomtesse du Plessis, cousine d'Alfred de Vigny, nous ouvrent un jour inattendu sur ce cœur qu'on avait cru fermé, d'après certains témoignages contemporains, et qui fut, en réalité, un des plus douloureux et des plus tendres qui aient jamais battu dans une poitrine d'homme. Elles nous apprendraient, si nous ne le savions déjà, que Vigny eut sa large part de ces souffrances humaines dont, en vers inoubliables, il a chanté la majesté.

La correspondance avec la vicomtesse du Plessis, les

Irlli-rs ti l*liili|i|ii> liiiHoni, Ttin dos flmifl Ioh pliin chorM de Vifçny, nous font, on oniro. anvoir f|iio l<» poMi» qu'on a bI souvent tax6 d'inliVondilr, dont on n parfois critiqué rinspirniion courte ol raro, travaillait jour ftt nnit, la nuit plus souvont (juo \o jour, nt «'ntassalt, en particulier, au Maine-Ciiraud, vieux doinaino familial, où il passait do lonp;s mois chaquo annoo, «r'uvn's sur o'uvres. Dans la famcuso /our d'ivoire où do bonno lnMire Vigny s'onlormait, la Muse <^tait entn^o avon lui. Kcoiitons-le : « Jo donne des distractions et jo n'en ai pas, ni n'en veux cliercher, si ce n'est dans lo travail de mes nuits qui sont mes rofuj^cs et mes forteresses ('). » — « J'/'cris et j'ai, ici, dans mon ermitage, bien des volumes h impi'i(ner (*). » Dans plusieurs de ses lettres, et à différentes époques, il revient sur ai ses caisses pleines de manusorils», sur «ces œuvres accumulées » qui ne paraîtront, dit-il encore, «que lorsque riieuro sonnera. »

Alfred do Vigny est mort le M septembre 180ri. A part le très beau recueil des Destinées, publié en 18G4,et les fragments groupés, en 1867, sous le titre de Journal d'un poète, Louis Ratisbonne, exécuteur testamentaire choisi par Vigny, est mort lui-même au mois de septembre 1900, sans avoir mis au jour une seule des œuvres inédites laissées par le grand écrivain.

On sait avec quelle rigueur implacable, quelle probité jalouse d'artiste épris de son art, Vigny jugeait toutes ses productions. Soucieux, comme il le dit, dans la préface des poèmes datée de 1837, d'épargner à l'avenir « son travail d'épurations rigides », il avait condamné sans retour et retranché, selon sa propre expression, «: de l'élite de ses créations, > le poème d'Héléna, qui ne

(^) LeUre à la vicomtesse du Plessis, en date du 28 février 1860. (') A la même, 11 mars 1852.

figure que dans le recueil de 1822, et un assez grand nombre de vers ou d'articles de critique littéraire parus dans les revues auxquelles il collabora au temps de sa ferveur romantique, et, en particulier, dans la Muse française. Toutes ces suppressions marquent une fermeté bien rare chez les poètes, en même temps qu'un goût très sûr et très délicat. Il est résulté de cette incessante sélection, poussée jusqu'au scrupule, une œuvre sobre, d'une grandeur sévère, d'une rare distinction, et absolument dépourvue de ces non-valeurs qui encombrent et alourdissent trop souvent les œuvres complètes des plus grands écrivains.

Espérons que plusieurs de celles que Vigny — c'est lui-même qui nous l'apprend, dans de nombreux passages de ses lettres — fut, à diverses reprises, sur le point de publier, finiront par voir le jour, si, comme il est permis de le penser, elles n'ont pas toutes été détruites. Nous savons que ces fruits d'une laborieuse solitude appartenaient aux genres les plus variés : réflexions et pensées, poèmes, romans et drames. Parmi ces derniers, souhaitons de voir paraître cette tragédie de Roland, que l'auteur portait déjà dans sa tête lors de ses séjours à Bordeaux en 1823-1824, qu'il dut achever dans les Pyrénées, dont il parlait à Edmond Géraud ('), et qu'il déclare pourtant, dans le Journal d'un poète, avoir brûlée en 1824, c'est-à-dire tout de suite après l'avoir composée.

(•) V. Un homme de lettres sous l'Empire et la Restauration (Edmond Géraud), fragments de journal intime publiés par Maurice Albert. Paris, Flammarion, s. d. (janvier 1893), in-18, p. 225.

Il y aurait une étude intéressante à faire sur les séjoui-s d'A. de Vigny à Bordeaux, où se trouvait, en ce moment, Marceline Desbordes-Valmore, et sur les relations du poète avec la société bordelaise, à laquelle il fut présenté par Edouard Delprat, cousin d'Emile Deschamps. Peut-étie essaierons-nous de l'écrire quelque jour.

KsptTons, (III moins, (juo l'apiiel fait au (iiihlic, tn vno (run 8000(1(1 volume do la i'.orrcH|ionilanco, lera (Mileiidu, tt (jiiu tous les ciétciituurs de lullres inédilus do rillustro poiMo tioudruut -^ np|iorler leur piorro, si modosto soit-ollo, i") uu monumoiit destiné à honorer à la l'ois la mémuiro d'Alfred do Vigny et les lettres françaises.

Les quatre lettres iui^diles (|ue nous publions aujourd'hui et dont les originaux sont depuis longtemps en notre possession, si elles n':i[t[>rennent rien de nouveau sur le poète et sur son œuvre, sont loin d'être dépourvues de tout intériH,

La première fut adressée à Sainte-Beuve à l'occasion d'une étude sur l'abbé Prévost, publiée en 1831, par l'illustre critique, dans la Revue de Paris. A cette date où l'auteur de tant de romans bien peu lus encore aujourd'hui ne se survivait guère que par la seule Manon Lescaut, Vigny se rend déjà très bien compte de la haute valeur de Prévost, dont il juge la vie si mouvementée avec une singulière indulgence, et de la reconnaissance que la postérité littéraire du grand romancier doit à ce fécond ancêtre.

Dans la deuxième, datée du 7 mars 1835, il remercie un éditeur pour des propositions arrivées trop tard, et relatives au drame de Chatterton qui venait de triompher, avec M"^ Dorval, au Théâtre-Français, le 12 avril 1835.

La troisième, plus longue, et dont le destinataire nous est inconnu, nous fournit une nouvelle preuve de l'activité de l'écrivain, en nous entretenant de ses projets, et nous fait entrer davantage dans l'intimité de l'homme, devenu le tuteur de sa mère, à la suite de la terrible

maladie qui fit de lui, pendant de longues années, l'assidu garde-malade de celle-ci (•).

Cette lettre fut écrite à peu près au moment même oiî la malade allait succomber au mal implacable qui la minait. Alfred de Vigny adorait sa mère, femme aussi remarquable par la distinction et la beauté que par les dons de l'esprit et du cœur. Il subit la torture de voir s'éteindre, peu à peu, la noble intelligence qui avait dicté à la tendresse maternelle les admirables avis (') à l'enfant d'élite, et déjà grave et pensif, qui entrait, en 1814, et en qualité de lieutenant, aux mousquetaires rouges (').

Par la dernière, enfin, adressée à un cousin, ce qui n'est pas une indication très précise, — Vigny nous apprenant, dans ses lettres à la vicomtesse du Plessis, qu'il a des cousins par toute la France, — le poète répond à une demande de recommandation qui lui est transmise, pour un tiers, en vue d'un emploi à obtenir.

Dans la transcription de ces lettres, nous avons scrupuleusement respecté l'orthographe, la ponctuation et l'accentuation de Vigny.

Notre gerbe est modeste; telle qu'elle est, nous la joignons avec empressement et confiance à la moisson que des mains pieuses préparent pour un prochain avenir.

l«f mars 4906.

(') V. à cet égard : Correspondance, jaossim, et le Journal d'un poète.

(2) Conseils à mon fils, manuscrit inédit de M"" de Vigny, publié dans le Sillon, n" du 10 janvier 1905.

(3) Le portrait de Vigny, à cette époque même, et dans le costume militaire qu'il portait, est aujourd'hui au Musée Carnavalet.

QUATUi: i.i:ttui:s im:i)iti:s

D'ALKllKD DE VIGNY

A SaitUr-Beuve.

J'ai lu lùer dans la revue de Paris voire article sur l'abbé Prùvôl. Il m'a plu sin^njli(^reinont et comme je ne sais quand je vous verrai je ne puis m'ein|iè(.-her de vous le dire. Vous ave/ dit sur lui tout ce que nous lui devons, nous, sa postérité, nous, ses amis, nous qui sympathisons avec ses erreurs découles, ses désespoirs profonds el ses passions d'honnête homme. J'irai vous voir bienlùl cher ami, ceci est comme un serremenl de main en passant.

Alfred de Viony.

29 septembre 1831 (1).

Suscriplion : Monsieur Monsieur Sainte -Beuve rue Notre Dame des champs 19 P.Tris.

A un éditeur inconnu.

Je m'empresse de vous dire, Monsieur, a\ec beaucoup de regret, que j'ai traité pour le drame de Chatterton avec un Editeur (*) qui, s'étant offert longtemps avant vous et avec des conditions supérieures, ne pouvait être refusé.

(') Le timbre de la poste porte le 30 septembre. (*) Hippulyte Souverain.

Je vous remercie de l'empressement que vous m'avez témoigné et je vous prie d'être bien assuré que je vous en saurai toujours très bon gré si, comme je le désire nos relations se renouvellent.

Agréez l'assurance de ma considération.

Alfred de Vigny.

7 mars

A un ami.

5 septembre 1837 — mardi.

Je ne desespère pas d'avoir l'honneur de vous voir chez vous, Monsieur, avant peu de tems, mais je veux vous répondre sur les bruits dont vous m'avez fait part, avec un intérêt dont je vous remercie infiniment.

Il n'y a rien de fondé dans l'intention qu'on me suppose de vendre le Maine Giraud. Je le pourrais depuis trois ans, étant nommé par toutes les formes de la Loi, tuteur de ma mère, depuis la malheureuse maladie qui a nécessité son interdiction, mais je désire garder cette propriété et j'ai le projet d'y aller achever de longs ouvrages que le mouvement de Paris peut interrompre et pour lesquels il me faut le recueillement de la campagne. Je vais y envoyer même des malles de livres. Cepeniiant je serais bien aise d'affermer si je trouvais un homme honorable qui se proposât et qu'il me fut démontré que la terre gagnerait en valeur dans ses mains. Aucun témoignage ne peut me paraître plus précieux que le vôtre, monsieur, et je recevrais avec une reconnaissance infinie les avis que vous voudriez bien me donner. Votre profonde connaissance du pays et nos liaisons de famille m'assurent que je ne puis que gagner à vous entendre et à mettre ma confiance entière dans vos avis. Quand doit venir la personne que vous m'annoncez? Je désire beaucoup le savoir pour ne pas me croiser avec elle.

VouN itio (iite» qu'cllo n Itesoin d'ullor h l'ariii. Ju iuir»i clinriius «It^ lu voir ot (le lui pnil«»r <lo cv projcl «ralTririier niir lequel tirji^ (|iiali'o |>iu|iuHi(ii)iiH (lifTcrciiluM in'uut iMi^ lailefl.

Airn^ei niuusieur ruasiirancc de inos suntiiiicDs afTectueui.

AU* liK VjONY.

y lluc (U'N Kciii itmilArtoifi.

A un (/fl SCS cousins.

Au milieu de la nuit et parmi des occupations nombreuses auxquelles la jourm'e ne suflit pas, je veux vous répondre sur le champ, mon cher cousin, pour vous dire que la personne qui vous c'crit se fait de grandes illusions sur le crédit qu'elle nie suppose. Je ne sais même pas à qui l'on devrait s'adresser pour des emplois de la nature de celui qu'elle a quitté et de ceux qu'elle ambitionne.

Plusieurs fois j'ai eu l'occasion de m'assurer que les places dans les chemins de fer, sur toutes les lignes, dépendaient des administrateurs et je n'en connais aucun.

Croyez, mou cher cousin que je serais heureux de vous être agréable en toute aulre occasion et agréez l'assurance de mes sentimens les plus constans d'attachement et d'estime.

Alfred de Vigny.

11 avril 1856.

G — R. des Ecuries d'Artois.

LK X\X MAIIS Mnc.r.ccvi

1MPI\1MEUII:S (;. GOUNOUILllOU G. CHAPON, directeur

Extrait des Actes de l'Académie nationale de» Sciences, tidlet- Lettrtt et Arts de Bordeaux.

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Échéance

The Library

University of Ottawa

Date due

Hi;

CE PQ 2474 •Z5A4 1906 COO VIGNY, ALFRE ACC# 122846Ù

Page 1