Figaro du 14 mars
L EMPEREUR GUILLAUME II. 2SbO
grandes puissances maritimes. La France, qui venait après l'Angleterre, est directement menacée ; la Russie perd sa toute-puissance sur la Baltique. La France et la Russie assisteront pourtant à la fête, appuyées fraternellement Tune sur l'autre et représentant, par leur union, le plus formidable groupement de forces militaires. Guillaume II a invité le monde à ses fêtes, et le monde a promis de venir.
Ces fêtes seront pacifiques comme toutes les fêtes où personne ne manque. L'absence de la France en aurait changé le caractère. Cette absence n'aurait pas été, comme le pensent les hommes qui font la politique avec les passions, une protestation contre l'annexion, mais une protestation contre la paix. Le monde réuni, la France présente, c'est la paix ; le monde entier réuni, moins la France, c'est la guerre.
L'empereur Guillaume II est comblé de joie. D'abord la conquête du Holstein est achevée au bout de trente ans. Elle trouve son explication dans la suppression géographique du
Danemark. Autre sujet de joie : l'Empereur a désormais une marine. Il fait coïncider l'inauguration du canal avec le nouveau budget qu'il vient d'arracher au Reichstag, et qui est sa conquête personnelle. Il n'a pas pu défendre »on budget à la tribune, car il n'y a pas de place dans nos sociétés modernes pour les orateurs couronnés. Il l'aurait voulu, il l'aurait pu. Le discours qu'il a fait, chez lui, à une assemblée d'élite, montre qu'il est devenu un marin consommé ; on le croyait simple commandant d'un yacht de plaisance. Je dis de lui très simplement, comme s'il ne s'agissait pas d'un roi, qu'il a toutes les aptitudes.
Au milieu de toutes ses joies, sa plus grande joie peut-être est de sentir la paix affermie. Ce prince qui a refait les fortifications de Strasbourg, qui couvre la frontière de soldats, qui se crée une puissance maritime au prix des plus lourds sacrifices, est, au fond, un ami déterminé de la paix. Aimer la paix, ce n'est pas s'exposer à être surpris en cas de guerre. 11 fait son métier de roi en se tenant
prêt, et son devoir de roi en évitant loyalement les occasions de conflit. Il m'a dit à moimême qu'il considérerait comme un fou ou un criminel tout chef d'État qui exposerait son pays aux chances d'une guerre. Non seulement il le pense quand il le dit, ce qui est hors de toute contestation, mais il le pense constamment, foncièrement, par goût et par intérêt.
Il a tout à perdre à la guerre ; il n'y peut rien gagner. « Je voudrais, disait-il, qu on fût bien convaincu en France que je ne veux pas la guerre. »
Il ajoutait ces belles paroles : « J'ai réfléchi que, dans la position que j'occupe, il vaut mieux faire du bien aux hommes que, de leur faire peur. » Je le regardais bien en face pendant qu'il parlait ainsi. Il avait l'air d'un homme qui explique sa pensée avec conviction, sans aucune emphase. J'ai eu l'occasion de l'approcher quelquefois , et j'ai toujours été frappé de la simplicité de sa parole. Il ne joue pas de rôle, ou, du moins, il ne joue que son rôle de roi dans les occasions où la solennité
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lui est imposée comme un devoir. Je l'ai vu une fois recevoir la Cour du haut de son trône. Il avait ce jour-là une figure sévère, bien différente de l'air aimable et de l'œil souriant des autres jours.
S'il avait voulu la guerre, les occasions ne lui ont pas manqué. Ce n'est pas que nous les ayons fait naître de notre côté. Je crois qu'à l'exception d'une poignée d'hommes qui font consister leur patriotisme à compromettre les intérêts de leur patrie, nous sommes tous partisans déclarés de la paix. Chaque heure de paix nous profile, il faut être insensé pour ne pas le voir. Je dis seulement que si l'Empereur avait voulu des prétextes, il n'en aurait pas manqué, parce que les prétextes ne manquent jamais. Ce qui le prouve, c'est qu'après une déclaration de guerre, les deux partis n'hésitent jamais à accuser l'autre parti d'avoir pris l'initiative. Je le crois bien ! C'est un fardeau trop lourd à porter pour qu'on ne soit pas empressé de le rejeter sur autrui. L'Em-
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pereur, dis-je, n'a jamais cherché de prétexte. Il a eu une fois l'occasion de recevoir à Berlin les délégués de toute l'Europe. Il a reçu les délégués de la France avec une courtoisie qui a été très remarquée. Au grand banquet officiel, le premier délégué de la France était assis à la droite de l'Empereur. Au banquet offert par les délégués au ministre du commerce, on ne devait porter de toast qu'au ministre ; on en a porté un, fort inattendu, au premier délégué français. Ce même délégué a été un des trois présidents, les deux autres étant allemands. On me pardonnera de rappeler ces souvenirs et d'en exprimer une fois de plus ma reconnaissance à l'Empereur. Il ne s'agissait, en 4890, que d'une conférence modeste entre amis du travail et des ouvriers ; mais l'Empereur avait eu lui-même l'idée de ce Congrès ; il s'en était occupé très personnellement, il reçut les délégués à plusieurs reprises et montra que les questions lui étaient connues. On le verra à Kiel dans sa magnificence, mais je doute qu'en en rapporte des
souvenirs aussi frappants que ceux qu'il nous a laissés à Berlin.
Je n'ai pas été surpris de la lettre pleine de cœur qu'il a écrite à madame Garnot après l'assassinat de son mari, ni de cette délicate pensée de rendre la liberté à deux prisonniers français et de s'associer, par cet acte de clémence, à notre deuil national. Du temps où florissait la triple alliance, il avait une façon d'aimer la paix que nous ne pouvions arriver à comprendre ; elle consistait à nous l'imposer. La paix change de nom pour celui à qui on l'impose : elle est pour lui la servitude. Il parlera de politique aux Français qu'il verra à Kiel, car il parle toujours, et de tout, mais il ne sera plus question de la triple alliance, pour laquelle le temps a déjà fait son œuvre. La triple alliance est-elle imputable à l'Empereur, à M. de Bismarck ou à M. Grispi ? Ils la revendiquent avec le même courage, et je suis bien tenté de leur donner raison à tous les trois. Ils se vantaient de rendre la guerre impossible ; je crois plutôt qu'ils l'auraient rendue éter-
nelle sans l'intervention d'Alexandre III. Un grand personnage, que je ne puis nommer, me disait un soir à Berlin :
— 11 dépend de vous de donner à l'Empereur tout ce qu'il pourrait attendre de la guerre la plus heureuse. Il ne rêve pas de conquête : il sait que l'Europe ne lui permettrait pas de nouveaux agrandissements. Ce qu'il veut, c'est la sécurité absolue. Vous ne reprendrez jamais l'Alsace- Lorraine ; vous le savez, et vous n'osez ni le dire, ni peut-être en convenir avec vousmêmes. Il en résulte une inquiétude que vous ne cessez d'entretenir et d'accroître. Suivez la conduite contraire : résignez-vous à l'irréparable ; signez le revers, comme nous le disons à Berlin. Aussitôt l'Empereur devient votre meilleur ami, et la guerre s'éloigne pour jamais.
— On ne dit pas à un peuple ce que l'on veut, lui dis-je en éludant la question. Supposez que l'Empereur change d'avis sur l'annexion. Le comprenez-vous disant à son peuple : « Rendez l'Alsace et la Lorraine à la
« France? » Il n'y a de vraiment sage que la grande parole de Guillaume 11: « Le temps est pour la paix. »
Il y a plusieurs années de cela. La paix a duré quelques années de plus. La guerre perd du terrain chaque jour. Je ne dis pas, hélas ! qu'elle est impossible ou même invraisemblable. Mais le premier coup de canon se fait bien attendre. Il est de plus en plus difficile à tirer. On s'habituera peut-être à n'y plus croire.