‹ Quatre portraitsChapitre 17 sur 20 · Figaro du 18 mars · texte numérisé non relu

Figaro du 18 mars

~27i L EMPEREUR GUILLAUME II.

notre défaite. Si nous perdons de nouvelles batailles, nous aurons la consolation de dire que nous avons été les irréconciliables de la politique étrangère,

Ces grands patriotes feraient bien de se souvenir qu'ils nous ont déjà poussés à la guerre. Ce sont eux qui criaient, en 1S70 : « A Berlin ! à Berlin ! » Ils sont partis alors pour Berlin, et ils sont restés à Sedan.

Veulent-ils recommencer? Est-ce là, par hasard, ce qu'ils appellent du patriotisme?

Ils n'ont qu'un seul argument à invoquer. C'est que Sedan ne se recommence pas. Nous avons été vaincus, en 1871, par la faute de nos généraux, malgré l'héroïsme de nos soldats. En attendant notre revanche, qui est infaillible, n'infligeons pas à nos drapeaux un déshonneur volontaire. Gardons notre haine, qui fait notre force.

Nous avons entendu bien des fois ce même langage depuis vingt-cinq ans. Ceux qui étaient à Bordeaux quand le gouvernement de M. Thiers déposa sur le bureau de l'Assem-

L EMPEREUR GUILLAUME II. ZiO

blée nationale le traité de Francfort se rappellent encore les cris de colère qui éclatèrent sur quelques bancs. On eût dit que M. Thiers n'obéissait pas à une nécessité inexorable. L'un s'écriait qu'il ne subirait jamais une telle honte. Un autre déclarait qu'il ne flétrirait pas son nom en l'inscrivant au bas d'un pareil traité. Ils savaient tous que le traité serait signé, qu'il s'agissait du salut de la patrie. Ils jouaient la comédie du patriotisme. Tout ce qu'il y a de grand en France disait au pays, avec désespoir, mais avec fermeté : « Sauvons ce qui reste! »

La France avait ce jour-là le choix entre deux conduites. Si elle avait suivi la politique des grands patriotes, il ne lui restait pas quatre jours à vivre. Elle a suivi la politique des politiques; et aujourd'hui ce drapeau, que nous voulons déshonorer en le faisant flotter parmi tous les drapeaux de l'Europe aux fêtes de Kiel, y sera aussi glorieux et aussi redouté qu'il y a cent ans.

Les irréconciliables se trompent lourdement

*27li L'EMPEREUR GUILLAUME II.

sur ce qui se prépare à Kiel. Ils pensent que l'Europe y accourt pour acclamer les conquêtes allemandes, et que la France n'y paraîtra que pour renoncer piteusement à ses anciennes provinces. On ne demande rien de semblable ni à l'Europe, ni à la France. Nul n'oserait! On répond à une politesse de l'Empereur ; les vieilles marines européennes viennent déployer leurs forces séculaires devant ses forces naissantes. On y célébrera les grandeurs de la paix avec l'appareil de la guerre. En voyant réunis ces agents terribles de la destruction, chacun répétera les mots de Guillaume II, que, pour pousser à la guerre dans ces conditions, il faut être un fou ou un criminel.

J'aurais voulu qu'on nous épargnât en 1895 les chansons qu'on nous chantait en 1871, « que la France est invincible; que le peuple même est invincible ». J'ai vu de mes yeux cette affiche sur les murs de Paris, pendant que le peuple s'avançait vers les boucles de la Marne : « Le peuple marche ; donc, il sera vainqueur ou trahi; car, vaincu, il ne peut

L EMPEREUR G I" 1 L L A U H E II . Z l i

l'être. » On nous dit, à présent, que notre armée, refaite, est redevenue invincible. On oublie que les Allemands ont travaillé autant que nous et qu'il ne s'agit plus de la guerre héroïque, mais de la guerre scientifique. La gloire, qui se faisait avec le courage, ne se fait plus qu'avec l'outil et le nombre.

Je suis loin de dire que nous serons vaincus dans la prochaine guerre. Je me tiens à quatre pour ne pas dire que, même avec des effectifs moindres, nous avons les plus grandes chances de victoire. J'affirme que chacun des deux peuples peut être battu et perdu. Je redoute même la victoire : car le vainqueur sera emporté dans le cataclysme aussi sûrement que le vaincu. Le monde est appelé à voir une guerre devant laquelle les guerres de l'Empire seront des échauffourées de pygmées. Il y a de quoi faire peur aux plus grands rois; car, enfin, il faut régner sur quelqu'un.

Les grands patriotes n'ont cessé de nous compromettre depuis vingt-cinq ans. À un moment où notre armée n'existait pas, et où

:>78 l'empereur Guillaume il.

de Moltke répétait tous les jours : « N'attendez pas qu'elle renaisse ! » ils épuisaient le gouvernement par leurs chinoiseries. Decazes disait : « Je mettrai une sentinelle sur la frontière, une seule, avec ordre de tirer un coup de fusil et de se replier, si elle aperçoit l'ennemi. » Quand le jeune Empereur convoqua à Berlin un Comité de commerçants et d'industriels pour étudier les questions ouvrières, ils voulaient que la France protestât, en s'abstenant, contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Une occasion bien choisie! Ils réussirent quelques jours après, quand l'impératrice Frédéric vint en personne inviter les peintres et les sculpteurs français à l'Exposition de Berlin. Ils auraient voulu nous éloigner de Kiel, où seront toutes les marines du monde. Le monde aurait dit : « Où est donc Ja marine de Duguay-Trouin, de Jean Bart, de Tourville, de Duperré, de Courbet? » Il n'y a pas tant de grandeur que vous croyez dans la négation. Il faut être, et, pour être, il faut paraître. Comme il ne peut plus y avoir de champs de

bataille sans la France, il ne peut plus y avoir, sans elle, de champs de manœuvre.

Je regarde l'empereur Guillaume et le pape Léon XIII comme les deux figures les plus intéressantes de notre temps. Je ne connais pas le Pape, à mon vif chagrin. J'ai entrevu l'Empereur ; et, comme tout le monde, je l'ai étudié dans ses actes. Tout ce que je connais de lui à son honneur, j'ai cru de mon devoir de le dire. Il est à mes yeux une des grandes espérances de la paix. Je crois, je sais qu'il la veut. Il n'est pas hostile à la France. Il l'a beaucoup étudiée. Il lui a témoigné, dans des circonstances graves, de la courtoisie. Je garde tous les souvenirs de 1870, et je n'abandonne pas une seule des espérances françaises. Mais je mets la paix, avec l'honneur bien entendu, au-dessus de tous les biens, et je crois, comme l'Empereur, que chaque heure de paix profite à la paix. Quand la guerre aura éclaté, si elle éclate, ce sera à qui tentera de se défendre, devant l'histoire, du crime de l'avoir provoquée ; on se rappellera avec joie tout ce qu'on

aura fait pour la pacification des peuples et des classes ; avec terreur, les heures de sang et de colère.

Alexandre III avait un mot très sage : « Le premier souverain qui poussera à la guerre, disait-il, m'aura d'abord pour ennemi. »

On voudrait être quelque chose en ce monde pour pouvoir ainsi faire la guerre à la guerre, et à ceux qui y poussent.

Page 1