PREMIÈRE PARTIE L'HOMME ET SA VIE
Le meilleur de sa vie est ce qu'il en a donné à Fart : c'est la substance même de cette étude. Le reste, surtout si on laisse tomber les anecdotes, sert à connaître comment s'est formée et développée une personnalité puissante, qui eut le don d'émouvoir durant cinquante ans le respect, l'admiration, la crainte, même la haine.
Il est né en 1755 à Paris, rue Saint-Denis, d'une vieille famille de marchands de drap, croyante et austère \ Les premiers, au xvn*' siècle, sont bourgeois de Paris, juge-consuls; son père est échevin en 1772 et reçoit en 1780 le cordon de Saint-Michel avec des lettres de noblesse ; ses deux cousins sont, l'un conseiller au Ghâtelet en 1781, l'autre officier municipal de Paris en 1790. De son origine il garde des traits de caractère très marqués: profondément bourgeois, il aime la fortune, la considération, les fonctions, la vie ordonnée, est d'abord libéral et constitutionnel en politique, voltairien puis traditionnaliste en religion, toujours conservateur en art, c'est-à-dire classique. Pour sa ville, dont une rue avant la Révolution tenait son nom de cette famille
I. Cf. deux extraits de naissance, avec dates différentes, dans la collect. H. Jouin, et la Table généalogique de la famille Quatremere, A. P. D., Paris, 1896, in-fo.
l'homme et sa vie
curialeS il a un amour passionné qui s'appliqua à l'embellir.
Au collège Louis le Grand, qu'il patronnera plus tard au Conseil des Cinq Cents, commence sa superstition de l'antiquité ^ A dix ans il fait du modelage, spontanément, et sculpte avec la pointe d*un fleuret sur l'appui d'une fenêtre de minuscules bas-reliefs que Pigalle vient voir^ L'artiste, surpris, encourage le débutant. Pigalle premier patron de Quatremère! Après avoir essayé sans goût l'étude du droit, il revient à l'art, lit Montfaucon, Caylus, Diderot, analyse les monuments de Paris et de Versailles, s'imprègne du goût de 1770 déjà orienté vers l'antique, et, en 1772, entre dans l'atelier de Guill. Coustou que P. Julien, récemment revenu de l'Académie de Rome, aide à sculpter le mausolée du Dauphin pour la cathédrale de Sens tout en achevant son Ganymède. Il termine dans 1 atelier son éducation de sculpteur'^.
Il ne cherche pas à conquérir le Prix de Rome ; mais, en 1776, maître de sa fortune, il fait en Italie, en quatre ans, le pèlerinage classique, visite Rome, Naples, Pœstum et la Sicile, qui lui révèlent le génie hellénique dans sa pure forme dorienne, recueille les matériaux d'un ouvrage projeté sur l'architecture, revient à Rome entreprendre une lutte acharnée contre le mauvais goût des arrière-disciples de Bernin et du Borromini, et une propagande enthousiaste, qui eut sa légende' en faveur de l'art antique. Mengs, Battoni, Volpato, Piranesi, se groupent autour de lui. Il commente
1. Le Provincial à Paris, par Watin, éd. 1787, p. 97, et B. de Saint-Victor, Tableau Hisloriq. et Piltoresq. de Paris, t. I, 1808, p. 524. — Cf. aussi De La Borde, Paris Municipe, i833, p. 112, et Le Roux de Lincy, Hist. de l'Hôlel-dc- Ville, 1846, p. 218. — Le cousin de Quatrem., Marc Etienne, monta à l'échafaud le 21 janvier 179^ ; l'orientaliste Etienne Quatremère, membre de l'Institut, était son petit-Cousin.
2. Discours prononcé aux funérailles de Champagne, Paris, i8i3.
3. Rapporté par Et. Quatremère, Journal des Savants, i853, p. Oôg.
4. Notice de J. Lebreton sur Julien, Décade, an XIV, vol. 47? P- 344-
5. Boucher-Desnoyers la recueillit surplace et aimait à la raconter à l'Institut (Journal des Savants, p. 662). — Quatremère un jour, à la Trinité du Mont, eut maille à partir avec un partisan du goût du wiii^ siècle ; on faisait cercle autour d'eux, la discussion fut si ùpre, le classique si agressif, que l'adversaire
oralement Vinckelmann, surtout révèle à David, dans leur commun voyage à Naples en 1779, le secret de l'art grécoromain. Là se décida, nous le verrons, la vocation du peintre archéologue.
Après un court retour en France (1780), il recommence de 1783 à 1784 son pèlerinage, par besoin d'approfondir le génie antique. Cette fois il se lie avec Will. Hamilton et par lui avec Ganova, qu'il fait entrer décidément dans la voie de l'imitation de l'antiquité et sur lequel il conquiert dès lors une autorité qui devient jusqu'en 1822 une quasicollaboration \ De Rome, où il rencontre encore David, il se rend à Salerne, et de nouveau en Sicile, avec des lettres de recommandation de Denon, secrétaire d'ambassade à Naples, pour épuiser les leçons d'Agrigente^
Son éducation faite au contact de l'art antique, il rentre à Paris (178/1) avec le parti pris de faire celle des Français. En 1 785 ilprésenteàl' Académie des Inscriptions et voit couronner son Mémoire sur V Architecture égyptienne, vit dans l'intimité de Glerisseau, Legrand, Molinos, Julien, David, Percier et Fontaine, et va à Londres étudier le saint Paul de Wren^ En 1787 il intervient au (( Journal de Paris » et près du Bureau de Ville au sujet du mode de transfert de la fontaine des Innocents, et reçoit de son ami Panckoucke' la mission de composer pour l'Encyclopédie Méthodique un dictionnaire d'architecture ; la première partie paraît en
1788 : le voilà classé comme (( architecte », et comme un des hérauts de la réforme néo-antique.
se retira en crachant le sang : artistes et amateurs gardèrent le souvenir de cette scène très significative de l'état des esprits en 1 776-1 780. — Quatremère est, à cette époque, un des familiers de la villa Albani, après Winckelmann, et un hôte assidu du cardinal Borgia dans son palais de Velletri (Journal des Savants, id., p. 665). Sur les découvertes d'antiques auxquelles il assista sous le pontificat de Pie VI, cf. l'Introduct, du Jupit. olympien.