QUELQU'UN ÉCHAPPE
le chef de la Vendée. C’est un grand offlcier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut qu’il y aborde sans nous. Sauver la tête, c’est tout sauver.
— Oui ! oui ! oui ! crièrent toutes les voix de l’équipage.
Le capitaine continua :
— Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n’est pas aisé. Il faudrait que le canot fût grand pour affronter la haute mer et il faut qu’il soit petit pour échapper à la croisière. 11 s’agit d’aller atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères que du côté de Coutances. Il faut un matelot solide, bon rameur et bon nageur ; q,ui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore assez de nuit pour que le canot puisse s’éloigner de la corvette sans être aperçu. Et puis, il va y avoir de la fumée qui achèvera de le cacher. Sa petitesse l’aidera à se tirer des bas-fonds. Où la panthère est prise, la belette échappe. Il n’y a pas d’issue pour nous ; il y en a pour lui. Le canot s’éloignera à force de rames ; les navires ennemis ne le verront pas ; et d’ailleurs pendant ce temps-là,
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nous ici, nous allons les amuser. Est-ce dit?
— Oui! ouil oui! cria l’équipage.
— Il n’y a pas une minute à perdre, reprit le capitaine. Y a-t-il un homme de bonne volonté?
Un matelot dans l’obscurité sortit des rangs et dit :
— Moi.
Échappe-t-il?
Quelques instants après, un de ces petits canots qu’on appelle you-yous et qui sont spécialement affectés au service des capitaines s’éloignait du navire. Dans ce canot, il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à l’arrière, et 1e matelot « de bonne volonté » qui était à l’avant. La nuit était encore très-obscure. Le matelot, conformément aux indications du capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Alinquiers. Aucüne autre issue n’était d’ailleurs possible.
On avait jeté au fond du canot quelques provi-
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sions, un sac de biscuit, une langue de bœuf fumée et un baril d’eau.
Au moment où le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le gouffre, se pencha par-dessus l’étambot du gouvernail de la corvette, et ricana cet adieu au canot :
— C’est bon pour s’échapper, et excellent pour se noyer.
— Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.
L’écart se fit vite et il y eut promptement
bonne distance entre la corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d’accord avec le rameur, et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et cachée par les grands plis des vagues.
Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.
Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l’océan, il s’éleva une voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d’airain de la tragédie antique, semblait presque surhumaine.
C’était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole. , . . . . >