‹ QuatrevingttreizeChapitre 19 sur 45 · L\ PAROLE, C'EST LE VERBE · texte numérisé non relu

L\ PAROLE, C'EST LE VERBE

— Comment tous appelez-vous? dit le vieillard.

— Je m’appelle Halmalo, mais vous n’avez pas besoin de savoir mon nom pour être tué par moi.

En ce moment le soleil se leva. Un rayon frappa le matelot en plein visage et éclaira vivement cette figure sauvage. Le vieillard le considérait attentivement.

La canonnade, qui se prolongeait toujours, avait maintenant des interruptions et des saccades d’agonie. Une vaste fumée s’affaissait sur l’horizon. Le canot, que ne maniait plus le rameur, allait à la dérive.

Le matelot saisit de sa main droite un des pistolets de sa ceinture et de sa main gauche son chapelet.

Le vieillard se dressa debout :

— 'fu crois en Dieu? dit-il.

— Notre Père qui est au ciel, répondit le matelot.

Et il fit le signe de la croix.

— As-tu ta mère ?

— Oui.

QUATREVlNaT-TREIZB.

• Il lit un deuxième signe de croix. Puis il reprit :

— C’est dit. Je tous donne une minute, monseigneur.

Et il arma le pistolet,

— Pourquoi m’appelles-tu monseigneur?.

— Parce que vous êtes un seigneur. Cela se voit.

— As-tu un seigneur, toi ?

— Oui, et un grand. Est-ce qu’on vit sans seigneur.

— Où est-il ?

— Je ne sais pas. 11 a quitté le pays. Il s’appelle monsieur le marquis de Lantenac, vicomte de Fontenay, prince en Bretagne ; il est le seigneur des Sept-Forêts. Je ne l’ai jamais vu, ce qui ne l’empêche pas d’être mon maître.

— Et si tu le voyais, lui obéirais-tu?

— Certes. Je serais donc un païen, si je ne lui obéissais pas ! on doit obéissance à Dieu, et puis au roi qui est comme Dieu, et puis au ^ seigneur qui est comme le roi. Mais ce n’est pas tout -ça, vous avez tué mon frère, il faut que je vous tue.

Le vieillard répondit : '

LA.TAROLB; C’BST LE VERBE. 105

' — D’abord, j’âi iuë ton frère, j’ai bien fait: ^

. Le matelot crispa son poing sur son pistolet.

■ — Allons, dit-il. ' .

' — Soit, dit le vieillard. . ■ . "

Et, tranquille, il ajouta :

— Où est le prêtre?

Le matelot le regarda.

' — Le prêtre ?

— Oui, le prêtre. J’ai donné un prêtre à ton frère, tu me dois un prêtre.

— Je n’en ai pas, dit le matelot. ■

Et il continua ;

— Est-ce qu’on a des prêtres en pleine mer ?

On entendait les détonations convulsives du combat de plus en plus lointain.

— Ceux qui meurent là-bas ont le leur, dit le vieillard.

— C’est vrai, murmura le matelot. Ils ont monsieur l’aumônier.

Le vieillard poursuivit :

— Tu perds mon âme, ce qui est grave.

Le matelot baissa la tête, pensif.

— Et en perdant mon âme, reprit le vieillard, ■tu perds la tienne. Écoute. J’ai pitié de toi. Tu

QUATREVINOT-TREIZB.

feras ce que tu voudras. Moi, j’ai fait mon devoir tout à l’heure, d’abord en sauvant la vie à ton frère et ensuite en la lui ôtant, et je fais mon devoir à présent en tâchant de sauver ton âme Réfléchis. Cela te regarde. Entends-tu les coups de canon dans ce moment-ci? Il y a là des hommes qui périssent, il y a là des désespérés qui agonisent, il y a là des maris qui ne reverront plus leurs femmes, des pères qui ne reverront plus leur enfant, des frères qui, comme toi, ne reverront plus leur frère. Et par la faute de qui? par la faute de ton frère à toi. Tu crois en Dieu, n’est-ce pas? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce moment; Dieu souffre dans son fils très-chrétien le roi de France qui est enfant comme l’enfant Jésus et qui est en prison dans la tour du Temple; Dieu souffre dans son église de Bretagne; Dieu souffre dans ses cathédrales insultées, dans ses évangiles déchirés, dans ses maisons de prière violées-. Dieu souffre dans ses prêtres assassinés. Qu’est-ce que nous venions faire, nous, dans ce navire qui périt en ce moment? Nous venions secourir Dieu. Si ton frère avait été un bon serviteur, s’il avait fidô-

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