LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE
faisait eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et faire jouer les pompes.
L’entre-pont , maintenant qu’on le pouvait regarder, était effroyable à voir. Le dedans d’une cage d’éléphant furieux n’est pas plus démantelé.
Quelle que que fût pour la corvette la nécessité de ne pas être aperçue, il y avait une nécessité plus impérieuse encore, le sauvetage immédiat. Il avait fallu éclairer le pont par quelques falots plantés çà et là dans le bordage.
Cependant, tout le temps qu’avait duré cette diversion tragique, l’équipage étant absorbé par une question de vie ou de mort, on n’avait guère su ce qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s’était épaissi; le temps avait changé; le vent avait fait du navire ce qu’il avait voulu; on était hors de route, à découvert de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu’on ne devait l’être ; on se trouvait en présence d’une mer démontée. De grosses vagues venaient baiser les plaies béantes de la corvette, baisers redoutables. Le bercement de la mer était menaçant. La brise devenait bise. Uue bourrasque, une tempête
peut-être, se dessinait. On ne voyait pas à quatre lames devant soi.
Pendant que les hommes d’équipage réparaient en hâte et sommairement les ravages de l’entre-pont, aveuglaient les voies d’eau et remettaient en batterie les pièces échappées au désastre , le vieux passager était remonté sur le pont.
Il s’était adossé au grand mât.
Il n’avait point pris garde à un mouvement qui avait eu lieu dans le navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux côtés du grand mât les soldats d’infanterie de marine, et, sur un coup de sifflet du maître d’équipage, les matelots occupés à la manœuvre s’étaient rangés debout sur les vergues.
Le comte du Boisberthelot s’avança vers le passager.
Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en désordre, l’air satisfait pourtant.
C’était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de monstres, et qui avait eu raison du canon.
LÿS DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE.
Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit :
— Mon général, voilà l’homme.
Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l’attitude d’ordonnance.
Le comte du Boisberthelot reprit :
— Mon général, en présence de ce qu’a fait cet homme, ne pensez-vous pas qu’il y a pour ses chefs quelque chose à faire ?
— Je le pense, dit le vieillard.
— Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.
— C’est à vous à les donner. Vous êtes le
capitaine.
— Mais vous ôtes le général , reprit Boisberthelot.
Le vieillard regarda le canonnier.
— Approche, dit-il.
Le canonnier fit un pas.
Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot, détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la vareuse du canonnier.
— Hurrah! crièrent les matelots.
Les soldats de marine présentèrent les armes.
Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta :
— Maintenant, qu’on fusille cet homme.
La stupeur .succéda à l’acclamation.
Alors, au milieu d’un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit :
— Une négligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-être perdu. Être en mer, c’est être devant l’ennemi. Un navire qui fait une traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais ne s’absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute faute commise en présence de l’ennemi. Il n’y a pas de faute réparable. Le courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie.
Ces paroles tombaient l’une après l’autre, lentement, gravement, avec une sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne.
Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta :
— Faites.
L’homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.
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