LES DEUX FONT LA PAIRE
Puisque l'on est fervent partisan de la guerre au "Courrier du Canada", que ne parton pour l'Afrique du Sud ? Ecrire des palinodies sur la loyauté, au coin du feu, les deux pieds sur les chenets, est chose simple et facile.
Lettre de M. Henri Bourassa à Sir Wilfrid Laurier 0)
A Sir Wilfrid LAURIER, P.C., G.C.M.G.,
Premier Ministre du Canada.
Monsieur le Ministre,
Dans une déclaration publiée le 4 octobre par le " Globe ", de Toronto, vous avez dit, à propos de l'envoi de milices canadiennes au Transvaal :
44 Suivant mon interprétation de la loi sur la milice, et je puis dire que j'ai étudié cette loi ers jours-ci, nos volontaires sont enrôlés pour la défense du Dominion. Ils
forment des troupes canadiennes destinées à combattre pour la défense du Canada
Le Canada n'est pas menacé, et bien que nous puissions désirer envoyer des troupes, je ne vois pas comment nous pouvons le faire. Et, de plus, comment pourrions-nous le faire sans que le Parlement nous votât les deniers nécessaires? Nous ne pourrions rien faire. En d'autres termes, il nous faudrait convoquer le Parlement."
En face de cette déclaration, j'attendais la convocation imméitiate des Chambres où chacun des représentants du peuple aurait pu exprimer ses vues sur la situation très grave qui nous est faite en ce moment sans le consentement ni la participation de ceux dont vous tenez le pouvoir.
Au lieu du décret de convocation, les journaux de samedi nous apportent la nouvelle que le ministère fédéral a pris sur lui de constituer un corps de milice volontaire, de les vêtir, de les armer et de les expédier au Sud-Africain, aux frais et dépens des contribuables de ce pays. Et cette démarche sans précédent s'accomplit, non à la demande du gouvernement impérial, mais en réponse à une dépêche du Secrétaire des Colonies acceptant des offres de service dont nous ne connaissons ni l'origine, ni les termes, ni le motivé.
Si des offres ont été faites, d'où et de qui venaient-elles ? L'Empire britannique est-il vraiment en péril et réclame-t-il nos armes pour le sauver ? Ou sommes-nous en présence d'une tentative de fédération militaire de l'Empire, projet cher à M. Chamberlain ?
Voici des questions que le peuple canadien a le droit de poser et d'entendre résoudre nettement avant de se laisser entraîner dans une guerre dont je ne veux apprécier maintenant ni les causes ni la légitimité. II me suffit de dire aujourd'hui que cette guerre n'est pas le fait du peuple anglais; qu'elle a été condamnée d'avance par plusieurs des hommes d'Etat les plus distingués du Royaume-Uni; qu'elle n'affecte en rien les intérêts propres du Canada ni les intérêts communs de la Grande-Rretagne et du Canada ; que de l'aveu des impérialistes les plus bruyants, elle ne met nullement en danger la sécurité de l'Empire.
L'arrêté ministériel qui décrète l'enrôlement et l'expédition de nos troupes réserve, parait-il. l'avenir et empêche cette action d'être considérée comme un précédent.
Le précédant, Monsieur le ministre, c'est le fait accomoli.
Le principe en jeu est l'axiome par excellence du libéralisme anglais, c'est la base même du régime parlementaire : NO TAXATION WITHOUT REPRESENTATION. Et l'impôt du sang constitue la forme la plus lourde des contributions publiques.
Il s'agit de savoir si le Canada est prêt à renoncer à ses prérogatives de colonie constitutionnelle, à sa liberté parlementaire, au pacte conclu avec la métropole après soixante-quinze ans de luttes — et à retourner à l'état primitif de colonie de la Couronne.
Il s'agit de décider si le peuple canadien sera appelé à prendre part à toutes les guerres de l'Empire sans que les portes du cabinet et du parlement impériaux lui soient ouvertes, sans même que ses représentants et son gouvernement soient consultés sur l'opportunité de ces luttes sanglantes.
Je ne consentirai jamais à appuyer cette politique rétrograde.
Citoyen britannique, fier de ses droits et jaloux de sa liberté, loyal à l'Angleterre et à son auguste souveraine, je suis prêt à payer de ma personne et de mes deniers, de ma parole et de mes actes, pour défendre le. drapeau britannique dans toute l'étendue de la confédération canadienne. -
(1) Reproduite de la Patrie, du 20 octobre 1899.
Mais loyal avant tout, par-dessus tout et toujours au Canada, j'ai promis aux électeurs de mon comté de travailler au progrès de mon pays sans déroger à l'esprit fondamental de sa constitution. Pour accomplir cette promesse, j'ai donné mon appui à votre gouvernement tant que vous êtes resté dans les limites que le peuple canadien vous a tracées. J'ai approuvé et j'approuve encore votre politique administrative. Mais je vois dans ce dernier acte l'inauguration d'une politique constitutionnelle que la majorité de vos partisans a toujours dénoncée et sur laquelle vous n'avez jamais consulté ni le Parlement ni l'électorat.
Tels sont les principes que j'aurais posés, les opinions que j'aurais fait valoir à la Chambre des Communes.
Privé de ce droit, il ne me reste qu'un moyen d'affirmer et de justifier mon attitude. Il m'en coûte d'y recourir, à cause de l'admiration personnelle que vous m'inspirez et de mon attachement aux autres prinicpes politiques qui vous ont toujours guidé et que je veux continuer à défendre.
Mais la conviction profonde qui m'anime m'empêche d'hésiter davantage. Je me démets donc, aujourd'hui, de mon mandat parlementaire et je me présenterai de nouveau devant les électeurs de LabeMe ; je leur exposerai loyalement la situation et confiant dans le résultat de l'épreuve, j'attendrai leur réponse avant de reprendre mon siège à la Chambre des Communes.
Agréez, Monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération.