‹ Que Suzanne n'en sache rien; comédie en trois actesChapitre 35 sur 38 · SUZANNE MAUBERT SUZANNE · texte numérisé non relu

SUZANNE MAUBERT SUZANNE

SUZAXNE

Dans le quartier? (Un temps.) Qa'est-ce que c'est?

MAUBERT, persuasif

Presque rien... un propriétaire qui me dérange pour... une réparation.

SUZANNE

A quel endroit?

MAUBERT

Dans... une boutique à louer. Toute réflexion faite, il vaudrait mieux que je m'en débarrasse immédiatement .. afin de te consacrer le reste de la journée... hein? Ça vaut

mieux! (lise lève.)

SUZANNE,, se levant en même temps.

Tu ne sortiras pas seul ; je t'accompagne. (Elle le rasseoit

près de la porte.)

MAUBERT

Pour quelle raison?

SUZANNE

Je ne te quitte pas de la journée.

MAUBERT

Je t'ai promis de ne pas donner suite à cette affaire. Tu doutes de ma parole ?

SUZANNE Oui. (Silence.)

MAUBERT, décidé.

'Ecoute... Tu es calmée.., parlons sérieusemetit. (ii u

mène au canapé.)

SUZANNE

Non...

MAUBERT

Si. Les affaires sont les affaires, môme quand elles sont d'honneur. Tu comprends que quand on s'est engagé, on ne peut pas désavouer ses témoins,

SUZANNE

Avec ça 1

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Ou bien on est un malhonnête homme! Tu veux que je passe pour un malhonnête homme?

SUZANNE

Ça m'est égal. Je ne veux pas qu'on me tue mon mari. Je n'ai que lui, moi !

MAUBERT

Tu sors de la question, on ne tue pas dans un duel.

SUZANNE

Si!

MAUBERT, passant.

Quelle blague! On se pique au petit doigt et dans le procès-verbal on met que la blessure intéresse le muscle extenseur de l'annulaire ; en réalité, elle n'intéresse que le public; le blessé n'a même pas un mal iDlanc.

SUZANNE

Ce Bozon t'en veut, il te tuerait I

MAUBERT

On ne tue les gens que quand on ne le fait pas exprès.

SUZANNE, allant à la table.

Si tu es si rassuré, pourquoi m'as-tu écrit dans ta lettre : « En cas de malheur! ! I » (Elle lui teud la lettre )

MAUBERT, embarrassé.

Une expression courante qui ne signifie rien.

SUZANNE

Tu penses qu'un malheur peut arriver et tu t'iinagines que je te laisserai partir! Jamais de la vie! (Elle barre la

porte du fond,)

MAUBERT, suppliant.

Mon petit chéri, sois raisonnable : ce monsieur m'adresse ses témoins, si je recule j'aurai l'air d'un taflfeur.

(il descend.)

SUZANNE, redescendant.

Tu as fait tes preuves, puisque tu l'as calotte.

Il a droit à une réparation.

SUZANNE

Tu lui as donné une gifle, l'honneur est satisfait.

MAUBERT

Le mien, pas le sien!

SUZANNE

Le sien, je m'en fiche!

MAUBERT

D'accord. Toutefois ça t'avancera bien qu'on dise que le mari de madame Maubert est un lâche !

SUZANNE

Ah! Voilà le grand mot! Tu te bats pour ne pas avoir l'air d'un lâche. Tu préfères désoler ta femme, la tuer d'anxiété plutôt que de lui sacrifier l'opinion du monde.

MAUBERT

Elle compte un peu, l'opinion du monde !

Un mari qui aime sa femme doit avoir le courage d'être lâche quand elle le lui demande.

MAUBERT

Mon petit, je t'çn conjure, n'exige pas ça.

SUZANNE, pleurant.

Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas! (Elle tombe assise

sur le canapé.)

MAUBERT

La démence ! *

SUZANNE

La première concession que je te supplie de m'accorder^ tu me la refuses!

MAUBERT

Encore une fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple formalité l

QUE SUZANNE n'eN SACHE RIEN GO

SUZANNE

Raison de plus pour me céder!

MAUBERT, près de la porte.

Assez d'enfantillages .. l'heure avance... je vais retrouver ces messieurs au café.

SUZANNE, le saisissant à bras le corps

Non! non ! Léon! Tu n'iras pas! Tu n'iras pas!

MAUBERT, se dégageant.

Non d'un petit bonhomme, c'est trop raide ! J'irai.

SUZANNE

Non!

MAUBERT, avec une énergie croissante*

Si! J'irai... j'irai... j'irai!... j'irai parce qu'il faut que j'y aille, entends-tu. Je ne tiens pas à me rendre ridicule, et pis encore, pour un caprice de femme, (u redescend.)

SUZANNE

Oh ! Léon !

MAUBERT, ouvrant la porie.

Fais ce que tu veux... Suis moi, ne me suis pas... je descends !

SUZANNE C'est bien ! (EUe va ouvrir la fenêtre.) MAUBERT, revenant.

Qu'est-ce que tu fais ?

SUZANNE

Rien... Descends... Je serai en bas avant toi. l'Eue se

penclie.)

MAUBERT, près d'elle.

Suzanne... tu es folle à lier!

SUZANNE

Mourir ainsi, ou mourir d'angoisse en t'attendant, ça revient au même!

MAUBERT, inquiet.

Ferme cette fenêtre tout de suite !

iO QUE SUZANNE n'EN SACHE RIEN

SUZANNE

Si tu fais un pas hors de cette chambre, je te jure... (Appuyant.) suF ta vie que je saute par la croisée.

MAUBERT, revenant en scène.

Bon dieu de bois! Elle a trouvé ça!

SUZANNE

Que décides-tu?

MAUBERT, persuasif.

Tu as dit cela pour m'effrayer?

SUZANNE

J'ai juré sur ta vie... Une fois? Deux fois ?

MAUBERT

C'est du chantage!

SUZANNE

Absolument !

MAUBERT, après un grand temps allant s asseoir sur le canapé.

Je cède !

SUZANNE

Vrai?

Il faut bien puisque je ne peux pas faire autrement.

SUZANNE

Il faut que tu jures sur ma vie que tu ne sortiras plus ! Allons, jure!

MAUBERT Je te le jure sur ta vie! (Suzanne quitte la fenêtre.) SUZANNE

Oh ! que tu es gentil !

MAUBERT

Tu es satisfaite, hein ? Ton mari va être la risée de tous

ses amis.

SUZANNE, le câlinant.

Mon chéri bleu, vert, rose, ne faites pas cette mine, votre femme vous adore I

QUE SUZANNE n'eN SACUE RIEN 71

MAUBERT

Mes témoins s'impatienteront, ils me relanceront ici. Qu'est-ce que je leur répondrai ?

SUZANNE

Tu leur diras : Messieurs, j'aime ma petite femme, elle me défend de me battre en duel, voilà !

MAUBERT, amer.

Voilà! (Se levant.) Non ! Non 1 Je ne peux pas ! (u va vers

la porte.)

SUZANNE, allautàla fenêtre.

Tu sais, juré!

MAUBERT, vivement.

Bon dieu de bon dieu! (Un temps). Deux heures!... Les autres seront là dans un instant... Comment m'y prendre?... pour leur glisser ça en douceur.

SUZANNE

Du courage !

MAUBERT

Du courage! C'est le mot! Tu as de la chance que nous habitions au 3« au-dessus de l'entresol 1

ADÈLE, entrant.

Monsieur, c'est encore ces messieurs mal mis de co matin.

MAUBERT

Déjà ! Je n'y suis pour personne I

SUZANiNE

Si... il vaut mieux t'en débarrasser tout de suite... Introduisez ces messieurs. (Adèle sort.)

MAUBERT, navré.

Qu est-ce que je vais prendre, mon Dieu! Au moins rentre dans ta chambre, que cette explication n'ait pas lieu devant toi !

SUZANNE

Tu laisseras la porte ouverte... J'entendrai toutes vos paroles. . .

MAUBERT, sortant avec Suzanne.

Faut-il que je t'aime! Et penser qu'un jour tu me reprocheras ce que tu m'obliges à faire...

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