SUZANNE MAUBERT SUZANNE
SUZAXNE
Dans le quartier? (Un temps.) Qa'est-ce que c'est?
MAUBERT, persuasif
Presque rien... un propriétaire qui me dérange pour... une réparation.
SUZANNE
A quel endroit?
MAUBERT
Dans... une boutique à louer. Toute réflexion faite, il vaudrait mieux que je m'en débarrasse immédiatement .. afin de te consacrer le reste de la journée... hein? Ça vaut
mieux! (lise lève.)
SUZANNE,, se levant en même temps.
Tu ne sortiras pas seul ; je t'accompagne. (Elle le rasseoit
près de la porte.)
MAUBERT
Pour quelle raison?
SUZANNE
Je ne te quitte pas de la journée.
MAUBERT
Je t'ai promis de ne pas donner suite à cette affaire. Tu doutes de ma parole ?
SUZANNE Oui. (Silence.)
MAUBERT, décidé.
'Ecoute... Tu es calmée.., parlons sérieusemetit. (ii u
mène au canapé.)
SUZANNE
Non...
MAUBERT
Si. Les affaires sont les affaires, môme quand elles sont d'honneur. Tu comprends que quand on s'est engagé, on ne peut pas désavouer ses témoins,
SUZANNE
Avec ça 1
QUE SUZANNE n'eN SACHE RIEN G7
Ou bien on est un malhonnête homme! Tu veux que je passe pour un malhonnête homme?
SUZANNE
Ça m'est égal. Je ne veux pas qu'on me tue mon mari. Je n'ai que lui, moi !
MAUBERT
Tu sors de la question, on ne tue pas dans un duel.
SUZANNE
Si!
MAUBERT, passant.
Quelle blague! On se pique au petit doigt et dans le procès-verbal on met que la blessure intéresse le muscle extenseur de l'annulaire ; en réalité, elle n'intéresse que le public; le blessé n'a même pas un mal iDlanc.
SUZANNE
Ce Bozon t'en veut, il te tuerait I
MAUBERT
On ne tue les gens que quand on ne le fait pas exprès.
SUZANNE, allant à la table.
Si tu es si rassuré, pourquoi m'as-tu écrit dans ta lettre : « En cas de malheur! ! I » (Elle lui teud la lettre )
MAUBERT, embarrassé.
Une expression courante qui ne signifie rien.
SUZANNE
Tu penses qu'un malheur peut arriver et tu t'iinagines que je te laisserai partir! Jamais de la vie! (Elle barre la
porte du fond,)
MAUBERT, suppliant.
Mon petit chéri, sois raisonnable : ce monsieur m'adresse ses témoins, si je recule j'aurai l'air d'un taflfeur.
(il descend.)
SUZANNE, redescendant.
Tu as fait tes preuves, puisque tu l'as calotte.
Il a droit à une réparation.
SUZANNE
Tu lui as donné une gifle, l'honneur est satisfait.
MAUBERT
Le mien, pas le sien!
SUZANNE
Le sien, je m'en fiche!
MAUBERT
D'accord. Toutefois ça t'avancera bien qu'on dise que le mari de madame Maubert est un lâche !
SUZANNE
Ah! Voilà le grand mot! Tu te bats pour ne pas avoir l'air d'un lâche. Tu préfères désoler ta femme, la tuer d'anxiété plutôt que de lui sacrifier l'opinion du monde.
MAUBERT
Elle compte un peu, l'opinion du monde !
Un mari qui aime sa femme doit avoir le courage d'être lâche quand elle le lui demande.
MAUBERT
Mon petit, je t'çn conjure, n'exige pas ça.
SUZANNE, pleurant.
Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas! (Elle tombe assise
sur le canapé.)
MAUBERT
La démence ! *
SUZANNE
La première concession que je te supplie de m'accorder^ tu me la refuses!
MAUBERT
Encore une fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple formalité l
QUE SUZANNE n'eN SACHE RIEN GO
SUZANNE
Raison de plus pour me céder!
MAUBERT, près de la porte.
Assez d'enfantillages .. l'heure avance... je vais retrouver ces messieurs au café.
SUZANNE, le saisissant à bras le corps
Non! non ! Léon! Tu n'iras pas! Tu n'iras pas!
MAUBERT, se dégageant.
Non d'un petit bonhomme, c'est trop raide ! J'irai.
SUZANNE
Non!
MAUBERT, avec une énergie croissante*
Si! J'irai... j'irai... j'irai!... j'irai parce qu'il faut que j'y aille, entends-tu. Je ne tiens pas à me rendre ridicule, et pis encore, pour un caprice de femme, (u redescend.)
SUZANNE
Oh ! Léon !
MAUBERT, ouvrant la porie.
Fais ce que tu veux... Suis moi, ne me suis pas... je descends !
SUZANNE C'est bien ! (EUe va ouvrir la fenêtre.) MAUBERT, revenant.
Qu'est-ce que tu fais ?
SUZANNE
Rien... Descends... Je serai en bas avant toi. l'Eue se
penclie.)
MAUBERT, près d'elle.
Suzanne... tu es folle à lier!
SUZANNE
Mourir ainsi, ou mourir d'angoisse en t'attendant, ça revient au même!
MAUBERT, inquiet.
Ferme cette fenêtre tout de suite !
iO QUE SUZANNE n'EN SACHE RIEN
SUZANNE
Si tu fais un pas hors de cette chambre, je te jure... (Appuyant.) suF ta vie que je saute par la croisée.
MAUBERT, revenant en scène.
Bon dieu de bois! Elle a trouvé ça!
SUZANNE
Que décides-tu?
MAUBERT, persuasif.
Tu as dit cela pour m'effrayer?
SUZANNE
J'ai juré sur ta vie... Une fois? Deux fois ?
MAUBERT
C'est du chantage!
SUZANNE
Absolument !
MAUBERT, après un grand temps allant s asseoir sur le canapé.
Je cède !
SUZANNE
Vrai?
Il faut bien puisque je ne peux pas faire autrement.
SUZANNE
Il faut que tu jures sur ma vie que tu ne sortiras plus ! Allons, jure!
MAUBERT Je te le jure sur ta vie! (Suzanne quitte la fenêtre.) SUZANNE
Oh ! que tu es gentil !
MAUBERT
Tu es satisfaite, hein ? Ton mari va être la risée de tous
ses amis.
SUZANNE, le câlinant.
Mon chéri bleu, vert, rose, ne faites pas cette mine, votre femme vous adore I
QUE SUZANNE n'eN SACUE RIEN 71
MAUBERT
Mes témoins s'impatienteront, ils me relanceront ici. Qu'est-ce que je leur répondrai ?
SUZANNE
Tu leur diras : Messieurs, j'aime ma petite femme, elle me défend de me battre en duel, voilà !
MAUBERT, amer.
Voilà! (Se levant.) Non ! Non 1 Je ne peux pas ! (u va vers
la porte.)
SUZANNE, allautàla fenêtre.
Tu sais, juré!
MAUBERT, vivement.
Bon dieu de bon dieu! (Un temps). Deux heures!... Les autres seront là dans un instant... Comment m'y prendre?... pour leur glisser ça en douceur.
SUZANNE
Du courage !
MAUBERT
Du courage! C'est le mot! Tu as de la chance que nous habitions au 3« au-dessus de l'entresol 1
ADÈLE, entrant.
Monsieur, c'est encore ces messieurs mal mis de co matin.
MAUBERT
Déjà ! Je n'y suis pour personne I
SUZANiNE
Si... il vaut mieux t'en débarrasser tout de suite... Introduisez ces messieurs. (Adèle sort.)
MAUBERT, navré.
Qu est-ce que je vais prendre, mon Dieu! Au moins rentre dans ta chambre, que cette explication n'ait pas lieu devant toi !
SUZANNE
Tu laisseras la porte ouverte... J'entendrai toutes vos paroles. . .
MAUBERT, sortant avec Suzanne.
Faut-il que je t'aime! Et penser qu'un jour tu me reprocheras ce que tu m'obliges à faire...