SCÈNE Vil FLINGAULT, MAUBERT
HAUBERT, amer.
Ilein? quelle belle chose que la reconnaissance!... Dévouez-vous donc!
FLINGAULT, sec.
Elle a raison, cette fille, tu lui fais perdre sa position,
MAUBERT
Bon ! Tu te retournes aussi contre moi?
FLINGAULT
Tu t'imagines que je vais te féliciter? tu te trompes.
MAUBERT
Qu'est-ce que ça te fait que j'aie giflé M. Bozon?
FLINGAULT
Ça me fait qu'il devait me prêter (Hésitant) sept louis..» .
FRANCIS, à part, à gauche.
Tiens, tout à l'heure il m'avait dit cinq louis I
Oui... sept louis... et je puis me bomber, maintenant, sept louis que je perds par ta faute I
MAUBERT
11 te les prêtera tout de même.
FLINGAULT
Il me prêtera la peau, voilà ce qu'il me prêtera. (Siieuce.)
HAUBERT, timidement.
J'avais l'intention de te demander d'être mon premier témoin.
FLINGAULT
Manquerait plus que cela ! . . .
MAUBERT
Tu me rendrais service, mon vieux Flingault !
FLINGAULT
Jamais de la vie! on me fourrerait en prison.
MAUBERT
Sous Louis XIII, plus maintenant. Quant aux sept louis, je t'en offre dix !
FLINGAULT
Allons donc !
MAUBERT, tirant sou portefeuille.
Et j'éclaire séance tenante, (ii M tend deux billets.)
FLINGAULT Tu es très gentil, mais. . . ( II met la maia sur les deux Lilljîi.)
Quoi.
FLINGAULT
J'ai peur que tu croies, si je te rends service, que c'est à cause de l'argent.
MAUBERT
Quelle blague! Es-tu susceptible? Allons, c'est dit, tu consens ?
26 QUE SUZANNE n'EN SACBE RIEN
FLiNGAULT, prenant les billets.
Brouillon qui s'en dédit ! Et on le conduira par des chemins où il n'y a pas de cailloux, ton M. Bozon.
MAUBERT
Je n'ai pas peur de lui; si ce duel m'embête c'est à cause de Suzanne.
FLINGAULT
Ta femme? ïu n'as pas besoin de lui conlier que tu te bats pour Fanny,
MAUBERT
N'importe, elle est très impressionnable, très nerveuse ; il faut lui cacher que je me bats.
FLINGAULT
Comment ?
MAUBERT
Ça te regarde, il faut que tout soit terminé dans la journée de demain. Ainsi,' tu as bien compris, il faut que Suzanne n'en sache rien I
FLINGAULT
Tu as raison; les femmes s'exagèrent toujours ces histoires-là.
MAUBERT
La mienne en deviendrait folle.
FLINCATLT
Tune recevras les ti'moins do ton adversaire que dc- *main matin, — et ton bureau ?
MAUBKRT
Je n'irai pas afin d'être là quand ces messieurs se présenteront et de te les adresser.- Ah ! où se traitent ces affaires d'honneur ?
FLINGAULT
Au café. Envoie-les ici. Vous vous battez au pistolet?
MAUBERT
Kon, non! Ce n'est pas prudent ; on est à la merci dun
armurier qui charge trop bien les armes et d'un maladroit qui vous attrape au jugé; pas de pistolet 1
FLINGAULT
L'épée alors ! est-ce que tu tires ?
MAUBERT
J'ai six ans de salle, je suis tranquille, on en sera quitte pour une piqûre au doigt.
Comme Jenny l'ouvrière.
MAUBERT
Autre difficulté ; Il me faut un second témoin ; je n'ai personne sous la main. Verrais-tu ça dans tes connaissances?
FLINGAULT
Ma foi, non... Ah! si, attends, j'ai ton afTaire : Gérald Louchepied.
MAUBERT, qui a mal entendu.
Le général Louchepied. Va pour Louchepied. Il est décoratif?
FLINGAULT
Il est attaché à l'ambassade Chilienne,
MAUBERT
Tu sais où le trouver ?
FLINGAULT
Dans le placard de ranticham])re.
MAUBERT
Il a une redingote, au moins ?
FLINGAULT
Certes; seulement, il te coûtera vingt francs.
MAUBERT
C'est cher.
Ah! c'est le prix qu'il prend dans le faubourg Saint- Germain.
28 QUE SUZANNE n'EN SACUE RTEN
MAURERT, tendant un louis.
Soit. Recommande-lui la discrétion.
FLINGAUI-T, se levant et partant par la gauche.
Il sait son métier ! Où se retrouve-t-on ?
MAUBERT, lui serrant la main.
Demain matin, chez moi, vers onze heures.
FLINGAULT
Rentre et couche-toi de bonne heure, (u désigne les soucoupes.) Je te laisse ça?
MAUBERT
Oui, oui... à demain.