UNE MORT GLORIEUSE
En présence de Dieu qui habite le saint tabernacle, au chant suave d'un chœur de femmes caché derrière la grille du monastère, je me suis souvent agenouillé sur cette tombe et je me suis souvent demandé quel sera le jugement définitif de la postérité sur cet homme remarquable.
Faut-il Tadmirer sans restriélion, et fermer complètement les yeux sur ses fautes? Ou faut-il juger ses erreurs avec une implacable sévérité, et les grossir au point de voiler sa gloire?
Non, il faut se garder de Tun et de l'autre excès. Si la justice a des droits, la miséricorde a aussi les siens. Il faut se rappeler que Dieu a pardonné, et que la fragilité humaine est très grande et universelle.
Tout homme a deux centres de gravitation, parce qu'il y a en lui deux éléments de nature différente. Son âme gravite vers le ciel, et son corps vers la terre. Il flotte entre ces deux attraélions, obéissant tantôt à l'une, tantôt à l'autre, s'élevant parfois à une grande hauteur, puis retombant lourdement sur le sol.
Pendant toute sa vie, l'homme est soumis à l'aélion de ces deux forces, et jamais il ne peut s'en affranchir entièrement. Saint Paul, saint Jérôme, et bien d'autres, parvenus aux plus hauts sommets de la vertu, sentaient encore la chaîne invisible qui les retenait à la terre. Comme des ballons captifs, ils pouvaient monter très haut, mais la mort seule, en venant briser leur chaîne, leur permettait de s'envoler définitivement aux cieux. De même aussi les plus grands pécheurs ne peuvent se soustraire
à Tattraélion d'en haut, et c'est pourquoi ils souffrent. Ils font des efforts inouïs pour rompre le lien invisible qui attire leurs âmes vers Dieu ; mais c'est en vain. La gravitation céleste les tient et les déchire, même quand ils obéissent à celle de la terre.
Ce double phénomène psychologique est très sensible dans la correspondance de Montcalm, et certains côtés de la vie privée s'y montrent trop ouvertement, au milieu des grandeurs et des aéles glorieux de la vie publique.
Certes, je ne suis pas de ceux qui croient qu'il y a deux morales, une pour la vie publique et une autre pour la vie privée, une pour les grands hommes et une autre pour les petites gens. Je crois même que plus un homme est élevé dans l'échelle sociale et plus il doit donner l'exemple d'une conduite morale irréprochable.
Mais, s'il est vrai qu'il doit être jugé aussi sévèrement et même plus sévèrement que les autres, il faut néanmoins tenir compte des circonstances particulières de sa vie et des dangers plus grands qui l'entourent.
Il ne faut pas fermer les yeux sur ce fait que, plus il a de puissance, de prestige et de gloire, plus il est tenté. Il est environné, assiégé par les tentateurs et les tentatrices. Dans la vie sociale, les femmes les plus belles et les plus séduisantes lui font la cour. Et, loin d'être moins sensible, il est plus sensible qu'un autre. Car l'extrême sensibilité est un des traits caractéristiques de l'homme d'élite.
J'en conclus, tout en condamnant Montcalm pour ses fautes graves de conduite morale, qu'il faut tenir compte des circonstances atténuantes, et surtout qu'il ne faut jamais oublier que Montcalm est mort pour son pays.
S'il a été beaucoup pardonné à Madeleine parce qu'elle a beaucoup aimé le divin Maître, n'est-il pas juste de pardonner beaucoup à celui qui a versé son sang pour l'amour de son pays? Ses fautes n'ont-elles pas été lavées dans ce sang qu'il a répandu jusqu'à la dernière goutte pour défendre le sol de la patrie?
Il ne faut pas trop se souvenir, quand Dieu a oublié, et quand, à titre d'expiation peut-être, il l'a violemment séparé de sa famille et cloîtré dans un couvent de vierges.
3o6 LA VILLE DES MORTS
Voilà ce que la postérité dira, je pense ; et le jour viendra où elle lui élèvera un monument digne de sa carrière glorieuse et de Téclat qu'elle a jeté sur sa race dans le nouveau monde.
Voici le pompeux éloge que T Académie des inscriptions a fait de lui dans une épitaphe composée en 1763, et gravée sur une tablette de marbre, qui n'a été posée dans la chapelle des Ursulines qu'en 1859: