ACTE II. — SCENE [II
ROBERT
C'est mené militairement?
LE DOCTEUR
Vous ne vous en doutez pas.
Et cela donne de bons résultats ?
LE DOCTEUR
Excellents ! Je connais un confrère allemand qui garde les malades un an. Ce sont tous des gens très riches, pour la plupart des neurasthéniques, des épuisés,desgensayantabusédelavie, etc.. Pendant un an, il les nourrit très simplement et il leur assigne à chacun un métier : les uns sont maçons, terrassiers; les autres, plombiers, charpentiers, menuisiers, etc.. Tous ces gens-là travaillent à qui mieux mieux.
ROBERT
Et le résultat?
LE DOCTEUR
Le résultat? c'est que le confrère se fait construire de petites maisons qu'il sous-loue, qu'il a des fermes qu'il exploite, et que, la main d'oeuvre ne lui coûtant rien, il gagne beaucoup d'argent.
ROBERT
Ah!
LE DOCTEUR
Un autre, un Suisse celui-là, ne fait que suralimenter ses malades ; mais il neles suralimente qu'avec des pâles... Matin et soir, soir et matin, vermicelle et macaroni, macaroni et vermicelle.
ROBERT
Et c'est bon ?
LE DOCTEUR
Très bon! Le docteur est intéressé dans la maison
qui vend les pâtes aux malades et, à l'heure présente, il est plusieurs fois millionnaire.
ROBERT
Des charlatans, tout ça !
LE .DOCTEUR
Mon cher ami, il ne faut jamais traiter un confrère de charlatan... Vous êtes jeune; plus tard, vous seriez obligé de reconnaître que nous sommes tous des charlatans.
ROBERT
Nous obtenons, pourtant, des résultats quelquefois indéniables; il y a des opérations sûres.
LE DOCTEUR
Oui, il y a les autopsies, c'est vrai... Allez! j'étais comme vous, quand j'étais plus jeune, plein d'illusions; mais les médecins ont fini par me dégoûter de la médecine.
ROBERT
11 y en a de sérieux; vous-même, Monsieur Garin.
LE DOCTEUR
Oh! il ne s'agit pas de moi. Moi, évidemment, c'est différent. Seulement, voilà, il y a une raison à cela : c'est que je suis non seulement un médecin doublé d'un psychologue; vous l'avez remarqué, n'est-ce pas?
ROBERT
Certainement, patron!
LE DOCTEUR
... Mais un travailleur, un calculateur... Tous ces calculs auxquels je me livre fortifient le cerveau, activent l'intelligence, excitent la matière cérébrale. C'est la gymnastique de l'esprit.