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L ESCURIAL

L'Escurial, le lieu de l'ascétisme et la traduction en granit de la discipline castillane issue d'une conception catholique de la mort.

Monté sur un rocher de cette sombre sierra où fut imposé l'énorme monastère, quel voyageur n'a subi le despotisme de ce paysage et d'une régularité si douloureuse dans cet horizon convulsé ! Mais la plupart, réagissant contre la contraction de leur âme, retournent très vite à la misérable auberge, en bouffonnant sur l'humeur mélancolique des maçons de Philippe II. Vains efforts pour renier le tremblement de leur être sous la prise du génie castillan J

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Ce roi qui installa sa toute-puissance dans un caveau met sous nos yeux que « la grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable. »

Penché sur l'immense Escurial que d'un tertre il dominait, Delrio s'abandonnait au vertige du gouffre ascétique ; il cédait à l'empire catholique de la douleur. Un crucifié en détresse, déchiré par les fouets, les outrages et les terreurs, impose ses couleurs à la terre ; et pour ébranler les ondes profondes de notre conscience, les cordes de l'idéal, rien ne vaut des beautés de léproserie. Ce paysage anarchique, tourmenté par de sombres passions et qui supporte le monastère royal comme une dalle écrasante de granit bleuâtre, lui semblait exactement la composition de lieu que présenterait à son imagination, pour la fixer, un Pascal qui médite.

Peu m'importe le fond des doctrines ! C'est l'élan que je goûte. Les ascètes d'Espagne ou de Port-Royal appelaient vivre pour l'éternité ce

que nous appelons s'observer, comprendre le néant de la vie. Ces états élevés seraient-ils perdus aujourd'hui ?

Tout le jour, Delrio essaya de communiquer ces réflexions à laPia, tandis qu'ils circulaient à travers les cours lugubres, sous des voûtes glacées où manque l'air. Ainsi tombés brusquement, du sans-effort de leur terrasse de Tolède, dans un formidable caveau scellé au milieu des sierras pour transmettre à l'éternité le tête-à-tête d'un despote et de Dieu, ils s'y trouvaient perdus comme des enfants dans la Somme, le Code et la Géométrie. Malaise d'âme pourtant, plutôt que physique ! Ce qui les oppressait, c'était moins cet impassible et monochrome labyrinthe que toute la conception de vie, la méthode morale, l'éthique qu'il symbolise. Bleu granit éternel, lignes inflexibles qui resserrent l'âme de telle sorte que, ne dépensant rien en gestes, ne perdant rien au dehors de son ardeur, elle soit toute tassée et brisante, comme une cartouche

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de dynamite placée dans la roche et qui ne peut s'évader qu'en rompant du côté du ciel !

A l'église, centre du monument, toujours ils reviennent, et quand la Pia, à travers les grilles de chapelles latérales, essaie de distinguer les richesses accumulées sur les ossuaires, ou, le long des couloirs, examine quelques portraits, sévères, mais qui, du moins, la rattachent à l'humanité dans cet épais brouillard d'ennui et d'ombre mortuaire, Delrio lui dit :

« Quel contre-sens ! des curiosités particulières ne doivent pas détourner nos esprits dans cette caserne de l'abstraction. Tu risques d'amoindrir ce milieu, prodigieux parce qu'il nousmethors le temps et nous donne un sentiment détaché de tout accident individuel. »

Il approuva que, sous ces voûtes pleines de pensées indéfinissables, il n'y eût d'objet à noter que deux groupes de statues royales, par Leone Leoni, plus grandes que nature, somptueuses comme des lingots d'or et si puissantes d'expres-

sion qu'à fixer leurs visages on croit entendre leurs aveux ou, mieux encore, derrière soi, dans l'ombre, le chuchotement de leurs valets de chambre. De l'or sur des charniers, c'est tout le divertissement que doit offrira l'imagination PEscurial.

Petite âme, esclave frémissante de ses sensations, la Pia défaillait de fatigue et de peur mêlées. Moins pour respirer cependant que pour s'évader de cette philosophie, où la mort dépouille même son romanesque, elle s'approchait des fenêtres.

Derrière leurs barreaux, elle voyait le bassin de l'Infante, auge misérable, avec des pivoines dans de sombres haies plus domptées encore que la pierre. Sous ces voûtes implacables, rien n'est donc à attendre que des jeux de sa pensée ! C'était trop de contrainte, elle parut défaillir.

Il la prit, l'entraîna et, quand ils atteignirent sur les terrasses un étang encadré de granit et que rasaient des hirondelles, elle pleura. Elle trouvait enfin, dans ce tragique implacable, quelque chose qui s'abaissât jusqu'à la mélancolie...

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