‹ Quelques considerations sur les temps actuelsChapitre 5 sur 7 · DE L ADMINISTRATION ACTUELLE · texte numérisé non relu

DE L ADMINISTRATION ACTUELLE

" Celui qui aime sa patrie, a dit un sage, fait tous ses efforts pour qu'elle soit respectée au dehors et tranquille au dedans."

Eien de plus vraie que cette sentence, et elle semble avoir été parfaitement comprise par notre jeune et brillant homme d'état actuel, l'Honorable J. A. Chapleau.

Affligé des discordes qui régnaient parmi nous, et sentant l'extrême nécessité de faire disparaître cet esprit de division qui aurait infailliblement perdu notre race, il s'est mis à la tête de tous les hommes éclairés qui voulurent s'unir à lui, et inaugura la belle politique nationale dite de "conciliation."

La pensée du chef actuel de notre province était noble et d'une haute aspiration. Il voyait ses compatriotes s'acheminer vers la ruine, perdre tous les jours de leur prestige ; les diverses nationalités qui nous entourent tenir des propos railleurs au sujet de nos vaines disputes, et en profiter pour augmenter leurs richesses et leur influence : ils avaient beau jeu et faisaient très bien. Mais il n'en devait pas être toujours ainsi.

Quelqu'un, cédant à un mouvement de généreuse inspiration, survint, portant un nouveau drapeau et indiquant la voie du salut.

La vue de ce nouveau labarum, conviant à la paix et à la concorde, valut au Premier- Ministre un grand nombre d'adhérents.

Tous les hommes modérés des deux partis, et aimant leur pays, répondirent à son appel. La devise, " l'union fait la force " fut adoptée ; la grande idée patriotique du chef de notre province devint celle de la nation et produisit de bons fruits.

Il ne prétendait pas que ses adversaires vinssent à partager ses manières de voir sur tout. Il faut et il y aura toujours une opposition sous une constitution de la nature

de celle qui nous régit. Mais ce qu'il voulait, c'était une opposition loyale et aux idées larges, une politique éclairée, la réunion de toutes les nationalités dans une pensée commune d'intérêt et d'estime, la modération et le calme si nécessaires dans la discussion des mesures législatives, sauvegarder la dignité et la morale publique.

Voilà ce qu'il désirait pour le bonheur et l'avantage de tout le monde.

A nous, Canadiens-Français, il voulait nous faire comprendre nos plus chers intérêts : la nécessité où nous étions de ne pas consumer en vain nos forces, et savoir, à l'exemple de nos concitoyens d'origine britannique, nous unir chaque fois qu'il s'agit de protéger un des nôtres, ou de mesures

vitales pour notre nationalité. Il voulait inspirer à chacun de nous la glorieuse ambition de contribuer à cet édifice qui s'appelle " grandeur nationale" et à l'extension de l'influence française en Amérique.

En un mot. il voulait l'ensemble et non les détails, sauver la barque avant que la tempête la réduisit en épaves, indiquer aux divers bataillons qui forment la phalange, une route commune et large où l'ennemi n'oserait l'attaquer, au lieu de suivre des sentiers isolés et dangereux dans lesquels ils s'aventuraient.

Son gouvernement a constamment tendu vers cette politique éclairée et de progrès, et c'est là que consiste le secret de sa force et de sa popularité.

Sous ce souffle do vie, l'industrie, l'agriculture et la colonisation ont pris un nouvel élan, et la province entière est entrée dans une ère de prospérité et de grandeur.

Le fait que l'émigration a diminué d'une moyenne de 27,000 Canadiens depuis le mois de février 1S81 à février 1882, comparée aux mômes époques des années pré-, cédentes, tel qu'il appert par les statistiques du Bureau d'Emigration à Washington, témoigne assez éloquemment, je crois, en faveur de l'administration actuelle. A quelle cause faut-il attribuer cet heureux résultat, si ce n'est à la politique nationale et pratique du gouvernement, au soin qu'il apporte au développement de l'agriculture et de l'industrie, à l'espoir, cette fois fondé, de jours meilleurs.

On n'entendra plus dire non plus que les Canadiens-Français sont inhabiles en ma-

tière d'industrie et de chemins de fer ; nous avons une voie ferrée qui prouve bel et bien le contraire.

Notre chemin de fer provincial, le french road of the North, comme disent les Américains, est un sujet d'orgueil pour nous et d'étonnement pour les étrangers, tant à cause de l'admirable régularité du service, du fini du matériel, que du confort dont on jouit en voyageant sur ce chemin.

Elle fait grand honneur aux Canadiens- Français chargés cle son administration. ^

] Si les Canadiens-Français semblent être en arrière des antres nationalités sous le rapport de l'industrie, ce n'est 'pas faute d'intelligence et de bonne volonté, mais à cause du manque de moyens : l'instruction et, l'argent, pour concourir avec une égale chance de succès dans la voie du progrès.

Ce qui nous a fait défaut jusqu'ici, c'est une école, qu'elle s'appelle " école polytechnique " ou autrement, où les hautes sciences pratiques seraient enseignées.

Uu établissement de ce genre serait un des plus grands

Nous avons vu un gouvernement ami et protecteur des arts, reconnaître le mérite là où il est.

bienfaits pour notre province en ce qu'il créerait plusieurs nouvelles carrières qui ne sont maintenant que des exceptions, vu qu'il n'y a que quelques-uns parmi nous qui peuvent avoir l'avantage d'aller étudier eu Europe, et devenir des spécialistes.

Alors, et alors seulement, nous aurons des artistes en peinture eu sculpture et eu architecture; des chimistes, des géologues distingués qui feraient partie des diverses sociétés scientifiques de l'Amérique ) des mécaniciens et des industriels, des agriculteurs habiles et dévoués à leur noble état ; des ingénieurs, qui ignoreraient peut-être l'art de faire une version grecque ou latine, mais qui seraient v capables de tracer nos chemins de fer, nos canaux, et d'en surveiller l'exécution.

Cette lacune, écrivait naguère quelqu'un, doit être comblée sous peine de u déchéance nationale. " Eu effet, les efforts seuls ne créent pas le progrès et la richesse ; il lui faut de toute nécessité la lumière et l'application de la science, et plus celle-ci est développée, plus la production est variée et abondante. La science appliquée à l'industrie est le baromètre de la prospérité et de la force d'un pays.

— Un de mes amis me disait ces jours derniers qu'il avait uu jeune frère, âgé de 20 ans, employé comme dessinateur dans une compagnie de chemiu de fer de la Colombie Anglaise, à raison de $120 par mois, ses frais de voyages payés.

Il a su protéger les hommes qui, par leurs talents et leurs capacités, pouvaient ajouter de l'éclat à son époque et à son administration.

Non satisfait d'avoir érigé à l'intérieur le monument d'une politique nationale, modérée et pratique, gage de la prospérité de notre province, notre premier-ministre a encore concouru, en véritable homme d'état qu'il est, à lui assurer la part d'influence qu'elle doit jouir dans la Confédération.

Peines, voyages, fatigues, rien ne l'a arrêté du moment qu'il s'est agi de faire connaître au dehors notre province et d'en rehausser le prestige.

Nous l'avons tous vu à l'œuvre, et les louanges que lui décernent les étrangers

sont bien propres à flatter notre orgueil national.

Sans doute que tout grand homme qu'il puisse être, il n'est pas parfait et exempt de l'instabilité inhérente à notre nature.

Il peut se tromper dans quelques détails, errer sur des points de stratégie ou de discipline, mais soyons fiers au moins des éloges que lui accordent les étrangers, et ne lui refusons pas l'hommage de notre admiration pour ses talents, et de notre reconnaissance pour les services qu'ils nous a rendus.

Si on ne confère plus, comme au temps des Romains, le titre de " Père et Sauveur de la Patrie " à celui qui en avait bien mérité, n'allons pas bannir notre nouveau Oiceron pour le redemander plus tard, *

* Ciceron (106-43 av. J.-C. ) après avoir déjoué les intrigues de Catiliua, et sauvé la patrie de l'anarchie, est salué

Sachons, à son exemple, reconnaître le mérite et le talent chez nos adversaires de quelque opinion et origine qu'ils soient. Soyons fiers de notre nationalité ; que le souvenir de notre origine nous remplisse d'une généreuse émulation qui se manifeste autrement que par des démonstrations extérieures.

Ne divisons pas nos forces et prêtons nous mutuellement secours. Ne cherchons pas, par esprit de jalousie, à dénigrer aucuns des nôtres. Sachons encourager ceux qui commencent dans la vie, et être bienveillants à leur ésrard.

du titre de " Père de la patrie ". La jalousie de ses concitoyens l'ayant fait peu après coudamuer à l'exil, il fut rappelé au bout d'un an, tant sou concours était nécessaire au maintien de l'ordre dans la République.

Ne prenons ombrage des succès de nos compatriotes, et lorsqu'ils se distinguent dans les arts ou n'importe quel état, et contribuent à l'honneur de notre pays, si leurs moyens de fortune leur procurent une condition indépendante, contentons-nous de les admirer et d'en dire du bien. Mais si vous rencontrez le talent pauvre, timide, aux prises avec les difficultés de la vie, venez sans retard à son secours, vous qui le pouvez, pendant que brille encore dans son âge une lueur d'espérance, et ne négligez aucuns moyens de le faire arriver.

La nation vous en sera reconnaissante, et, celui que vous aurez ainsi protégé, associant votre gloire à la sienne, transmettra peut-être votre nom à l'admiration de la postérité.

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