Quelques documents sur J.-P. Rameau et sa famille
es documents que nous publions ici, et qui concernent, outre la vie de Rameau, depuis l’époque de son mariage (1726) jusqu’à sa mort (1764), celle de ses enfants jusqu’à la Révolution, proviennent, pour la majeure partie, d’archives de notaires parisiens. Personne n’ignore plus l’intérêt que présentent ces archives, au point de vue de l’histoire documentaire, mais, en raison de la dispersion des actes entre les diverses études, les recherches effectuées chez les notaires sont longues et laborieuses. Il serait grandement à souhaiter qu’une législation rationnelle vînt, par la centralisation des anciennes archives notariales, mettre un terme au régime disparate et quelque peu incohérent qui leur est appliqué actuellement.
Dans un grand nombre d’actes signés par lui, Rameau prenait le titre de « bourgeois de Paris ». C’est en effet l’existence d’un bourgeois de Paris, fort appliqué à ses affaires, que nous révèlent, par le détail, les documents qui vont suivre (1). Ils touchent ainsi aux conditions économiques dans lesquelles se trouvaient les artistes au xviii® siècle, et, par là, leur intérêt
(1) M. Michel Brenet, dans une série d’excellents articles publiés dans le Guide Musical en 1898 s’est placé au même point de vue. Cf. Guide Musical 31 juillet 1898, pp. 578 et suiv.
dépasse de beaucoup la personnalité de l’auteur de Castor et Pollux, en nous montrant de quelle façon un musicien de ce temps-là plaçait son argent, et à quelles difficultés financières il se trouvait exposé. Ils nous fournissent enfin des renseignements sur les quatre enfants qui naquirent du mariage de Rameau avec Marie-Louise Mangot.
Nous suivrons, pour citer ces documents, l’ordre chronologique.
Rameau épousa le 25 février 1726, à Saint-Germain l’Auxerrois, la fille d’un musicien, Marie-Louise Mangot (1). Il avait alors 43 ans, (2) et sa femme n’était âgée que de 19 ans, ainsi qu’il résulte de son acte de baptême :
Extrait des Registres des Baptêmes de l’Eglise royale et paroissiale deVSaint-Germain l’Auxerrois.
Du jeudy, 27 janvier 1707.
Fut baptisée Marie-Louise, fille de Jacques Mangot, musicien et de Françoise de Losier, sa femme rue Saint Honoré ; le Parein, haut et puissant Seigneur Louis-Charles de Lévy, duc de Vantadour, pair de France, prince de Maubuisson, Comte de Tournon et de la Voûte, Marquis de Vigny et autres lieux, représenté par Martin du May, Escuyer dudit Seigneur de Vantadour ; la mareine, Dlle Marie Trumeaux, fille de Pierre Trumeaux, Banquier ; l’enfant est née le mardy vingt-cinquième du présent mois, et ont signé :
Du May, Trumeaux, Mangoi, Raufast.
(1) Le Dictionnaire de Jal donne, en partie, l’acte de mariage : « Le lundi vingt cinquième février 1726, Jean Philippe Rameau bourgeois de Paris, âgé de 43 ans, fils de deffunt Jean Rameau vivant bourgeois de Dijon et de Claudine de Martinécourt, de la paroisse St Eustache » épousa à St Germain l’Auxerrois « Marie-Louise Mangot, âgée de 18 ans passés, fille de Jacques Mangot, bourgeois de Paris et de Françoise De Lozier, demeurant rue Bailleul. » On voit que. dans cet acte, Rameau s’intitule « bourgeois de Paris », tandis que dans son contrat de mariage il prend le titre d’organiste ; de plus, l’acte de mariage le désigne par ses prénoms réels Jean Philippe, alors que le contrat lui donne par erreur ceux de Jean Baptiste. Nous verrons plus loin que Rameau tint à rectifier, au moyen d’un acte de notoriété, diverses erreurs de ce genre qui s’étaient glissées dans d’autres actes.
(2) Il avait été baptisé le 25 septembre 1683.
Approuvé un mot raturé comme nul à la dixième ligne. Délivré par moy soussigné, prêtre docteur de Sorbonne, curé de ladite Eglise le 6 may 1752.
Signé : Rausnay. (i).
Le contrat de mariage avait été passé trois jours auparavant, le 22 février 1726, par devant Delambon et son confrère, notaires à Paris.
« Contrat de mariage, 22 février 1726 :
Furent présents les Sieurs Jean Baptiste Rameau organiste demeurant à Paris, Rue des Petits Champs, paroisse Saint-Eustache, majeur, fils de deffunts Jean Rameau organiste à Dijon, et damelle Claudine de Martinécourt sa femme, ses père et mère, pour luy, en son nom, d’une part.
Et Jacques Mangot, Simphoniste du Roy, et dameIle Françoise de Lausier son épouse de luy authorisée à cet effet de représenter, demeurant rue Bailleul, paroisse Saint-Germain l’Auxerrois, stipulant pour damolIe Marie-Louise Mangot leur fille, demeurante avec eux, à ce présente, son consentement pour elle et en son nom, d’autre part.
Lesquelles parties, en la présence de de Lausier, de Messire Alléon gentilhomme servant ordinaire du Roy, de la dame Marie- Anne Jallot, son épouse, de dlle Marie Marthe Alléon, leur fille, de CharlotteDufour, épouse d’un sieur de Saint-Jus(P), de dIle Marie Trumeau, fille, leurs amis»
font les conventions ordinaires de mariage, dans lesquelles on relève ce qui suit : après la clause habituelle relative aux dettes et hypothèques des époux:
« Le dit futur époux a doué et doue ladite future épouse de 200 Livres de rente de douaire préfixe, dont elle jouira en usufruit, suivant la coutume.
Le Survivant des futurs époux aura et prendra par préciput, suivant partage des biens meubles de la Communauté qu’il voudra choisir, suivant la prisée de l’inventaire qui sera fait et sans crue, jusqu’à la somme de 2000 Livres, ou ladite somme en deniers comptans, à son choix. »
Le reste du contrat est rédigé à T ordinaire et contient une donation entre-vifs au survivant des époux de tous les biens meubles et immeubles propres, acquêts et conquêts qui se trouveront appartenir au premier mourant au jour de son décès.
(1) Acte joint à l’acte de notoriété susvisé (8 mai 1752). Minutes Fortier, Vingtain successeur.
L’acte fut signé des parties et des amis indiqués ci-dessus (i).
La famille Mangot était une famille d’artistes ; le père de Marie-Louise, désigné simplement comme « musicien » dans l’acte de baptême de sa fille, puis comme « symphoniste du Roi » dans le contrat de mariage qui précède, est très probablement, ainsi que l’a montré M. Brenet (2), le Mangot qui figure sur la liste des musiciens défunts pour lesquels on célèbre une messe à Saint-Germain-l’Auxerrois au mois de décembre 1731 (3).
En outre, on relève au commencement du xviif siècle une danseuse du nom de Mangot qui danse lors de la reprise de Y Alceste de Lulli, le 25 novembre 1706 (4), dans la Semêlé de Marais, le 9 avril 1709, et lors de la reprise de Cadmus, le 28 août 1711 (5) Il y a même, parmi les « acteurs dansans » de cet opéra, un danseur du nom de Rameau, en lequel il faut vraisemblablement voir Pierre Rameau, auteur du « Maître à danser qui enseigne la manière de faire tous les différents pas des danses dans la régularité de l’art », ouvrage paru en 1725.(6) Pierre Rameau est inscrit sur les Etats de la Capitation de 1695, dans la 2e classe, et pour une somme de 4 livres (7). Bien plus, ce maître de danse avait une femme ou une fille qui se produit le 4 août 1714, dans les Fêtes de Thalie de Mouret, à côté de la Dlle Mangot, et, de la sorte, les noms de Rameau et de Mangot, que le mariage de Jean-Philippe devait réunir 12 ans plus tard, se trouvent ici déjà associés. (8)
(1) Minutes Delambon, Labouret succr. Ce contrat de mariage ne fut insinué que le 12 février 1760. (Arch. nat. Y 392, f° 160 v°).
(2) Art. cité. p. 579- Nous n’avons point trouvé de musicien du nom de Mangot dans les Almanachs royaux de 1722 et de 1727. Mais il existe dans les Mélanges de Rameau du fond Decroix (Bib. nat. Vm1 2 3 4 5 6 7 8 3620) un Duo de M. Mangot : « Qu'est-ce que l’amour, le connois-tu Grégoire ? » qui nous donne un échantillon du savoir faire de Jacques Mangot ou de son fils.
(3) Mercure , décembre 1731. p- 2888. Le fils de Jacques Mangot, Jacques Simon, eut une charge de hautbois et musette de Poitou en 1718. Cf. Brenet Loc. cit, et Ecorcheville: Quelques documents sur la Musique de la Grande Ecurie du Roi. S. I. M. 1901.
(4) Durey de Noinville. II. p. 102.
(5) Ibid. p. 103.
(6) Le Maître à danser est illustré de figures dessinées par Pierre Rameau lui-même qui, à cette époque, s’intitulait: * Maître à danser des Pages de Sa Majesté la Reine d’Espagne. »
(7) Capitation des Maîtres à danser et joueurs d’instruments ès la ville et faubourgs de Paris. 1695. Arch. nat. ZiH 657.
(8) Durey de Noinville, II. p. 109.
La Dlle Mangot danse encore à la reprise de Thésée , le 5 décembre 1720, mais son nom cesse de figurer parmi ceux des acteurs des ballets à partir de cette époque.
Au dire de Maret, Marie-Louise Mangot « joignait à des manières distinguées, et à une bonne éducation, beaucoup de talents pour la musique, une fort jolie voix, et un bon goût pour le chant. » (1).
Nous savons, en effet, que Mme Rameau chanta a la cour.
En février 1734, l’opéra d 'Hippolyte et Aricie lui fournit l’occasion de se faire entendre et applaudir de la reine. Voici ce qu’on peut lire, à ce sujet, dans le Mercure :
« Les Delles Pelissier et Petitpas jouèrent les principaux rolles, et le Sr Jeliot chanta avec succès celui d’Hipolite ; la D,le Rameau, épouse de l’Auteur de la Musique, doubla le rolle d’ Aricie ; la Reine loua beaucoup sa voix et son goût pour le chant. » (2)
En 1738, Mme Rameau chante encore à Versailles dans Castor et Pollux; les comptes du trésorier des Menus-Plaisir nous disent qu’on a payé :
« Au Sr Rameau, la somme de 60 livres au sujet des Voyages qu’il a faits de Paris à Versailles et retour, pour faire exécuter l’opéra de Castor et Pollux, y compris les voyages que sa femme a faits pour chanter dans ledit opéra. » (3)
Enfin, en 1740, elle remplit un rôle des Talents lyriques (4).
Du mariage de Rameau avec Mlle Mangot naquirent, ainsi que nous le verrons, quatre enfants, deux garçons et deux filles ; d’abord un fils, Claude-François, né le 3 août 1727, dont Jala publié l’acte de baptême, (5) puis, en 1732, une fille, Marie-Louise :
(1) Maret, Eloge historique de Rameau , p. 74. Cf. Bulletin d'histoire et d' archéologie religieuse du Diocèse de Dijon , p. 172. 1 7 }. D’après Maret, Marie- Louise Mangot avait une sœur religieuse dominicaine à Poissy, dont la voix
était citée pour une des plus belles qu’il y eût en France.
(2) Mercure, février 17 34, p • 392.
(3) Arch. nat. O1 2 3 4 5 2863, f° 196 v°. Comédies et Concerts des Quartiers de janvier et d'avril 1738. On trouve aussi (O* 2863 f° 267 v°): «A la Dlle Rameau, pour ses appointemens ; 1000 livres. »
(4) Cf. Michel Brenet, Loc.cit . p. 579.
(5) Jal, p. 1036. L’enfant fut baptisé à St Germain l’Auxerrois, le même jour. Son parrain était Claude Rameau son oncle, organiste à Dijon, représenté par Jacques Mangot son grand-père ; la marraine était Françoise de Lozier, sa grandmère. Il est à remarquer que Jal est beaucoup moins bien renseigné que les anciens
Extrait des Registres des Baptêmes de l’Eglise Royale et paroissiale de Saint-Germain l’Auxerrois à Paris.
Du samedi, 15 novembre 1732, fut baptisée Marie-Louise, fille de Jean-Philippe Rameau, Bourgeois de Paris, et de Marie-Louise Mangot son épouse, rue du Chantre, le parain François Grou de Beaufort, écuyer, Directeur général du magasin des marbres du Roy, la maraine, demoiselle Marie Guillot, fille de Jean-Baptiste Guillot, Bourgeois de Paris; l’enfant est née du jour d’hier et ont signé :
François Grou de Beaufort, — Daydé Plre. — M. F. Guillot. — Rameau.
Délivré par moi soussigné, prêtre Docteur en Sorbonne, curé de ladite Eglise, le 6 May 1752
Signé : Rausnay. (i)
Cinq ans plus tard, à la fin de l’année I737> Rameau, qui avait quitté la rue du Chantre pour venir s’installer Hôtel d’Effiat, rue des Bons-Enfants, (2) établissait chez lui une « Ecole de composition de musique » ; trois fois la semaine, il se proposait de rassembler, de 3 à 5 heures, 12 écoliers, moyennant versement par chacun d’eux d’une rétribution mensuelle d’un louis (3). Nous pouvons nous faire une idée des leçons qu’il professait par son Code de musique pratique, publié en 1760, et qui en résume l’enseignement. Le Mercure de décembre 1757 l’annonçait dans les termes suivants :
Prospectus où l’on propose au Public, par voie de Souscription, un Code de musique pratique, composé de Sept Méthodes, par M. Rameau.
L’étendue de ce Prospectus et le peu d’espace qui nous reste ne nous permettent pas de l’insérer ici dans son entier, comme nous l’aurions vivement désiré, persuadés que tout ce qui vient de ce grand homme sur cette partie doit être précieux et consacré dans les archives des
auteurs sur le nombre des enfants que Rameau eut de son mariage. C est ainsi qu’il ne parle que d'une seule fille du musicien, et encore le fait-il de façon dubitative, tandis que Maret n’oublie que le second fils de Rameau, dont nous parlons plus loin.
(1) Arch. de la Seine. Reconstitution des Actes de l'Etat civil , N° 448 489, d’après un acte de notoriété reçu le 8 mai 175 2 Par Fortier.
(2) L’hôtel d’Effiat est actuellement le n° 21 de la rue des Bons Enfants. Au moment où Rameau l'habitait il appartenait au Marquis d’Artaguette. Voir : M^de Rochegude : Guide pratique à travers le vieux Paris , p. 133, et Cte d’ Ancourt : Les anciens hôtels de Paris , p. 70.
(3) L’Ecole de composition de Musique fait l’objet d’une annonce du Mercure (décembre 1737, p. 2648), que M. M. Brenet a publiée dans le Guide Musical , Loc. cit. p. 579.
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Beaux Arts ; nous sommes forcés, malgré nous, de nous borner à une simple annonce et d’avertir seulement le Public amateur que le Code de Musique pratique, composé de 7 Méthodes, formera 2 volumes in-40, dont un, imprimé en beau caractère et sur beau papier, l’autre gravé et imprimé sur papier pareil à celui des Opéra. Le prix des deux volumes sera, pour les souscripteurs, de 24 Livres, et de 30 Livres pour ceux qui n’auront pas souscrit. Les exemplaires seront livrés aux Souscripteurs à la S'-Martin 1758. Quoique cette entreprise soit de nature à exiger beaucoup de dépense, on ne demande aucune avance de la part des souscripteurs ; ils auront seulement la bonté d’envoyer ou chez l’Auteur rue des Bons Enfants, près le Palais Royal, ou chez Duchesne, Libraire, rue Saint-Jacques, leur Souscription, suivant la formule ci-après, avec leur adresse exactement écrite.
«Je promets payer la Somme de Vingt-quatre Livres pour un exemplaire du Code de Musique pratique par M. Rameau, pour lequel j’ai souscrit, et ce, en remettant ledit exemplaire. (1). »
Dans la Correspondance littéraire , Grimm, toujours acerbe, en apprenant à ses lecteurs l’ouverture de la souscription, ajoutait : «Je ne crois pas que cet ouvrage fasse fortune quoiqu’il soit prôné et annoncé avec emphase dans tous les journaux. » (2)
Mais, à côté du Rameau professeur et quelque peu revêche, il y avait le Rameau bon vivant. Nous savons, en effet, que le musicien d ’Hippolyte et Aride faisait partie du fameux Dîner du Caveau, où, à partir de 1733, il se rencontrait avec nombre de gens de lettres et d’artistes. Ces petites fêtes, qui alliaient aimablement la gastronomie à la littérature, se tenaient chez Landelle, à l’Hôtel de Bussy, et réunissaient 16 convives de fondation, parmi lesquels le rubicond Piron, les deux Crébillon, Collé, Panard, Gresset, Bernard, La Bruère, Duclos, Moncrif, François Boucher et le chanteur Jéliotte (3).
Toutefois, la bonne chère et les joyeux devis ne distrayaient pas Rameau de ses affaires. Grâce à ses leçons, aux subsides que lui fournissait son protecteur Le Riche de la Pouplinière, grâce aussi à ses émoluments d’organiste et aux honoraires qu’il touchait de l’opéra, notre musicien avait amassé quelque argent.Cet argent, il s’agissait de le faire fructifier. Mais, en raison
(1) Mercure. Décembre 1757, pp. 157. 158.
(2) Correspondance littéraire, décembre 1757, III, p. 457.
(3) Voir , à ce sujet, Laujon, Œuvres , 1811. IV. p. 225, et le très-intéressant article publié par M. Paul Fromageot dans le Bulletin de la Société du VI 6 Arrondissement de Paris , VI, i9°3» PP* 84* 85*
II 'S'îz&J
de la rareté des valeurs mobilières alors en circulation, Rameau n’avait à sa disposition qu’un nombre fort restreint de placements. Parmi ceux-ci, les créances hypothécaires sur de grands propriétaires fonciers, ou sur des officiers munis de charges importantes, les constitutions de rentes sur les aides et gabelles, ou sur l’Hôtel de ville, et les actions des Fermes étaient à peu prèsles seuls qui lui fussent accessibles. Les créances notamment, lorsque le remboursement pouvait en être assuré, se présentaient comme un placement des plus fructueux, susceptible de rapporter du 10%. Seulement, il arrivait plus d’une fois que les intéiêts restaient en souffrance et que le remboursement du capital ne s’effectuait que par autorité de justice. L’existence financière de Rameau et les tracas que lui cause la gestion de ses capitaux vont se révéler à nous, à partir de 1740.
Il débute par une heureuse inspiration ; le 10 juin 1740, il constitue sur les revenus du roi, à son profit et à celui de sa femme, sur la tête et pendant la vie de sa fille Marie-Louise, une rente viagère de 160 Livres. (1)
Puis il devient créancier, par transport , de M. de Blénac, et voici dans quelles conditions.
Un notaire parisien, Me Silvain Ballot, avait prêté à messire Gabriel-Madeleine de Courbon, chevalier, comte de Blénac et à sa femme Anne Garnier de Salins, demeurant à Paris, rue de Verneuil, une somme de 60.000 livres, qui faisait l’objet d’une obligation passée le 29 septembre 1733 devant Me Fortier, notaire à Paris. (2) Pour arriver à se faire rembourser, Ballot avait dû recourir à la justice, et, à sa requête, deux sentences intervenaient au Châtelet de Paris le 8 mai 1734 et le 14 décembre 1737 pour condamner solidairement Blénac et sa femme au paiement de leur dette et des intérêts de celle-ci (3)
Mais les débiteurs ne se libéraient pas intégralement ; par quittance passée devant Fortier, le 6 septembre 1738,
(1) Minutes Ballot, Josset succr. Les arrérages de la rente en question devaient être payés sur une loterie royale. Nous n’avons pu retrouver ce contrat de constitution de rente.
(2) La famille de Courbon était originaire de Saintonge.Voir La Chesnaye Desbois. VI, p. 320, 327. — Obligation du 29 Septembre 1 733, Minutes Fortier, Vingtain succr, et Arch. de Seine-et-Oise, E. 1026.
(3) La première de ces deux sentences fut notifiée à Blénac, le 14 mai 1734. Au cours de cette affaire, sa femme se séparait de biens d’avec lui. ( Sentence du Châtelet du 22 Décembre 1734. Arch. Seine-et-Oise, même dossier.)
Ballot reconnaissait avoir reçu, sur sa créance, une somme de 42.760 livres (1). Il restait donc à payer au créancier 17.240 li- \ res de capital, plus les intérêts de celui-ci qui, au 15 octobre 1740, se montaient à 1.742 livres, 11 sols et 6 deniers.
C’est alors qu’intervient Rameau ; il verse entre les mains de Ballot la somme globale de 18.982 livres, 11 sols, 6 deniers, montant du reste encore dû de la créance Blénac, contre transport de cette créance à son profit. Dans la circonstance, Rameau n’intervenait pas directement, en ce sens que le transport n’était pas fait en son nom, mais bien au nom d’un Sr Pasquier(2) qui jouait là le rôle de personne interposée, comme le montre l’acte suivant passé devant Fortier, le même jour que le transport fictif Ballot-Pasquier :
Aujourd’huy est comparu par devant les Conseillers du Roy, notaires au Châtelet de Paris soussignés, M® Jean Pasquier, premier huissier audiancier de la chambre royalle de la Maçonnerie au Palais, y demeur1 rue Saint-Louis, près le Palais, parroisse Saint-Barthélemy.
Lequel a volontairement par ces présentes reconnu et déclaré n’avoir et ne prétendre aucune chose au transport qui lui a été fait par M® Silvain Ballot, avocat au Parlement, conseiller du Roy, Notaire à Paris, par acte passé ce jour d’huy devant les notaires soussignés dont M® Fortier, 1 un deux a la minute, de la somme de 18982 Livres, n sols, 6 deniers due audit Me Ballot par Mre Gabriel Madeleine de Courbon, Marquis de Blénac, Grand Sénéchal de Saintonge, et Dame Anne Garnier de Salins, Marquise de Blénac, son Epouse, solidairement, savoir 17240 Livres de principal, 1742 livres, 11 sols 6 deniers pour intérests de ladite somme principale, échus depuis le 6 septembre 1738 jusqu’à ce jour, ensemble eS ^a s Par lcdt Me Ballot contre lesdits Seigneurs et Dame de lenac, le tout ainsi qu’il est plus au long énoncé audit transport qui contient subrogation par ledit Me Ballot en faveur dud' Sr Pasquier en tous ses droits noms, raisons, actions, hipotèques, poursuites, saisies oppositions et procédures contre lesdits Sr et De de Blénac.
Mais que ledit transport est pour et au profit de Sr Jean-Philippe Rameau, bourgeois de Paris, qui a fourni de ses deniers ladite somme de 18982 livres 11 Sols 6 deniers, ensemble la valeur desdits frais, et auquel le Sr Pasquier n a fait que prêter son nom à sa réquisition et pour lui faire plaisir. v
C’est pourquoi led' Sr Pasquier consent que led( Sr Rameau touche et reçoive ladte somme de 18982 Livres, 11 sols, 6 deniers, ensemble je montant desdits frais, ou autrement, passe et dispose de l’effet dudit
(1) Quittance du 6 Septembre 1738, Minutes Fortier, Vingtain succr.
(2) Transport Ballot-Pasquier, 15 octobre 1740, Minutes Fortier Vi ne-
tain succr. ’ 6
transport comme bon lui semblera, à l’effet de quoi ledit Sr Pasquier lui en fait par ces présentes toute déclaration et nouveau transport nécessaire...» (i)
Nous verrons, par la suite, que cette affaire causa bien des soucis au musicien.
Cette même année 1740, il naissait à Rameau un deuxième fils que tous les historiens ont jusqu’à présent complètement passé sous silence. Il est probable, d’ailleurs, que ce second fils mourut de bonne heure, mais il vivait encore en 1745, et c’est une constitution de rente viagère de cette époque qui nous a révélé son existence. Voici son acte de baptême :
Extrait du Registre des Baptesmes faits en l’Eglise paroissiale de Saint-Eustache à Paris.
« Le 6 décembre de l’an 1740, fut baptisé Alexandre, né d’hier, fils de Sr Jean-Philippes Rameau, bourgeois de Paris, et de Maiie-Louise Mangot son épouse, demeurants rue des bons F.nfans. Le Parein, Sr Alexandre Augustin de Saffray d’Engraville, Page de la petite Ecurie du Roy, La Mareine, Dlle Thérèse Deshayes, Epouse de M. Alexandre de Lapouplinière, fermier général, Lesquels et le père ont signé. (2).
On voit qu’ Alexandre Rameau avait pour marraine la fameuse Thérèse Deshayes, femme de ce La Pouplinière, dont la protection ne cessait d’entourer le musicien. Mme de La Pouplinière montrait ainsi tout l’intérêt qu’elle témoignait à l’hôte habituel de sa villa de Passy.
Quatre ans plus tard, la famille de Rameau s’augmentait d’une deuxième fille, Marie- Alexandrine, que Maret, et aprèsluila plupart des auteurs, ont fait naître en novembre 1744, mais dont la naissance doit être reportée au mois de septembre de cette année. Bien que nous n’ayons pas retrouvé l’acte baptistaire de Marie-Alexandrine Rameau, il nous est, cependant, possible de fixer la date de sa naissance, et cela, grâce aux Lettres d’émancipation qu’elle îeçut le 14 septembre 1764. Aux termes de ces lettres, Marie-Alexandrine avait alors, « vingt ans moins quatorze jours », et était née, par conséquent, le 28 septembre 1744 (3)-
(1 ) Minutes Fortier — Arch. de Seine et Oise, E 1026. Acte du 1 5 octobre 1740,
(2) Extrait délivré le 4 janvier 1745. Rente viagère du 4 octobre 1745» citée plus loin. Minutes Ballot, Josset succr.
(3) Voir plus loin ces Lettres d'émancipation
Elle fut le dernier enfant de Rameau dont nous pouvons dès lors établir, comme il suit, la progéniture : i° Claude-François, né le 3 août 1727 ;
2° Marie-Louise, née le 14 novembre 1732 ;
3° Alexandre, né le 5 décembre 1740 ;
4° Marie-Alexandrine, née le 28 septembre 1744.
Il existe une lettre de Rameau datée du 29 mai 1744, et sur laquelle nous croyons utile d’attirer l’attention en raison du grand intérêt qu’elle présente à l’égard de l’esthétique de l’auteur de Castor et Pollux. Cette lettre, adressée à un jeune musicien qui sollicitait les conseils de Rameau au moment où, plein d’ardeur, il se préparait à écrire lui aussi des opéras, complète la lettre célèbre à Houdard de la Motte que le Mercure publia au mois de mars 1765. On y constate avec quels scrupules, avec quelles précautions, avec quelle conscience Rameau envisageait la carrière de musicien dramatique:
« Je suis très sensible, Monsieur, à l’honneur que vous me faites, et, en même temps très mortifié de ne pouvoir vous être que d’un faible secours, tant parce que mes affaires ne me permettent pas de m’en détourner, que parce que ce que vous souhaitez demande un bien plus long détail que vous ne vous l’imaginez peut-être. Il faut être au fait du spectacle, avoir longtemps étudié la nature, pour la peindre le plus au vrai qu’il est possible ; avoir tous les caractères présens, être sensible à la danse, à ses mouvemens, sans parler de tous les accessoires ; connoitre les voix, les acteurs, etc. Le ballet vous conviendrai mieux que la Tragédie pour début, je crois, d’ailleurs, M. Panard plus capable de l’un que de l’autre (i);ila du mérite, mais il ne nous a point encore donné de lyrique. Il faudrait, avant que d’entreprendre un si grand ouvrage, en avoir fait de petits, des cantates, des divertissemens, et mille bagatelles de cette sorte qui nourrissent l’esprit, y échauffent la verve, et rendent insensiblement capables de plus grandes choses (2). J’ai suivi le spectacle depuis l’âge de 12 ans ; je n’ai travaillé pour l’Opéra qu’à 50 ans, encore ne m’en croyois-je pas capable ; j’ai hasardé, j’ai eu du bonheur, j’ai continué. Je suis, avec toute la considération possible. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Rameau. (3).
(1) On remarquera le jugement que Rameau porte sur Panard.
(2) Ceci est à rapprocher de ce que Rameau, dans sa lettre à Houdard de la Motte (1727), dit de ses propres Cantates.
(3) Cette lettre était adressée à un S1 Mongeot «ci devant attaché à l’éducation de Mme la Princesse de Guéménée. et à présent, à celle de sesenfants.» Mongeot, en communiquant cette lettre à M. de la Place. auteur du Mercure, ajoutait :
C’est là, certes, pour un homme qui comptait alors à son actif Hippolyte et Aride, Castor et Pollux et Dardaniis, une profession de foi aussi éloignée de l’orgueil que de la réclame, et le « Veni, vidi, vici » du musicien semble exprimé de façon bien modeste quand on le compare aux déclamations tapageuses de triomphateurs plus récents. Rien ne saurait mieux mettre en lumière un des traits distinctifs du caractère de Rameau, à savoir la probité artistique.
Voltaire venait d’être désigné avec Rameau pour composer les divertissements de la Cour, et ce choix n’allait point sans exciter des jalousies dans le monde des lettres, et surtout de la part de Roy, le vieil ennemi de Voltaire, comme en témoigne l’entrefilet suivant :
Roy jette feu et flammes contre Voltaire à l'occasion du choix que le Roi a fait de ce poète et de Rameau pour la composition des divertissemens qui seront exécutés à l’avenir à la Cour, (i)
Nous savons en outre, par la correspondance de Voltaire, que sa collaboration avec Rameau fut marquée à maintes reprises par des discussions que l’autoritaire musicien suscitait dès que les droits de la musique lui paraissaient méconnus.
Le 4 mai 1745, après la représentation de la Princesse de Navarre (2), Rameau reçoit du roi une pension de 2.000 livres, avec le titre de compositeur de la Chambre du Roi :
Brevet de 2000 livres en faveur du Sr Rameau et qui luy permet de prendre le titre de compositeur de la chambre du Roy.
«Ma liaison avec M. Rameau le fils (Claude-François) qui m’a demandé instamment de faire connaître ce que je sais de son père, justifie, Monsieur, la liberté que je prends de vous envoyer cette lettre, dont je vous prie de passer l’incorrection en faveur de mon respect et de ma reconnaissance pour la mémoire de cet illustre Musicien que la France regrette à si juste titre. A Versailles, le 6 avril 1765. * — (Mercure, Juin 1765, pp. 51 et suiv.)
Decroix dans L’Ami des Arts ou justification de plusieurs grands hommes, Amterdam, 1776 (pp. 177. 178, en note), reproduit textuellement
la lettre ci-dessus, dont M. A. Pougin a donné une autre version déjà publiée par J. Janin dans l’ Indépendance belge (A. Pougin : Rameau, essai sur sa vie et ses œuvres, 1876, pp. 80, 81). Mais il semble bien que cette dernière version ne soit qu’une paraphrase de celle que nous transcrivons, et que Decroix a puisée lui-même à la même source que nous, c’est-à-dire au Mercure.
(1) Gazette à la main, 25 Mars 1744. Bib. de la Ville de Paris.
(2) La Princesse de Navarre, dont le livret était de Voltaire, fut représentée à Versailles, à la Grande Ecurie, le 23 février 1745, à l’occasion du mariage du Dauphin avec l’infante Marie-Thérése. Voir Tome XI des Oeuvres complètes de Rameau.
Aujourd’hui, quatre may r745, le Roy étant à Versailles, voulant faire connaître l’attention que Sa Majesté a toujours de donner des i écompenses honnorables à ceux qui excellent dans les arts auxquels üs se sont dévoués, personne n’a paru à S. M. plus digne de recevoir une marque particulière de son estime et de sa bienveillance que le Sieur Rameau, dont les ouvrages qu’il a donnés au public et dans lesquels on a reconnu l’étendue de son génie et de ses talens, ont été universellement aplaudis. A cet effet, S. M. a permis et permet aud* Sr Rameau de prendre les titre et qualité de Compositeur de la musique de la Chambre de S. M. et voulant encore ajouter à cette grâce, S. M. a accordé et fait don aud* Sr Rameau de la somme de 2000 Livres de pension annuelle pour en jouir et en être payé sa vie durant et sur ses simples quittances, à commencer de ce jour par les Gardes de son Trésor Royal présent et à venir, suivant les Etats ou Ordonnances qui en seront expédiés en vertu du présent Brevet . (1).
Un peu plus tard, le 4 octobre 1745, Rameau fait de nouveaux placements, et trois constitutions de rentes viagères ou tontines interviennent à cette date. On sait que ces tontines, créées pour la première fois en France par le banquier napolitain Lorenzo Tonti, en 1653, consistaient en loteries sur la vie. Les sociétaires mettaient en commun des fonds ou des revenus qui, après le décès de l’un d’eux, se partageaient entre les survivants. Ces souscripteurs étaient divisés en 10 classes, suivant leur âge, et au fur et à mesure de l’extinction des actions, l’Etat devenait propriétaire du capital (2).
Voici le texte de la première de ces Constitutions de rentes, laquelle est établie sur la tête de Mme Rameau :
Constitution viagère du 4 octobre 1745.
N° 95. 8e classe. Toutes les 10 Divisions.
Tontine, Edit de Novembre 1744.
Je Rolland-Pierre Gruyn, Conseiller du Roy en ses Conseils, Garde de son Trésor royal, confesse avoir reçu comptant en cette ville de Sr Jean Philippes Rameau, Bourgeois de Paris, pour Jouir par luy sur la tête et pendant la vie de Marie-Louise Mangot sa femme à laquelle après le décès dud* Sr son mary, la rente, les accroissements d’icelle. Et lesdits Arrérages qui en seront lors dus et échus apartiendront à ladite Epouze âgée de 35 ans passés.
(1) Arch. nat. O1 2 89 f° 177 et O1 634. Pensions, (mois de juin).
(2) Il fut créé successivement 10 Tontines jusqu’en 1759. On les supprima le S juillet 1770. Cf. Lalanne : Dictionnaire historique.
La somme de Trois mil Livres.
en louis d’or, d’argent et monnoie pour le principal de 290 Livres ck‘ rentes viagères qui luy seront constituées par MM. les Prévôt des Mar " chands et Echevins de la Ville de Paris, en conséquence de l’Edit dil 2 3 4 mois de novembre 1744, registré où besoin a été sur les 877 200 Livrer de rentes viagères dites Tontines, créées et à eux aliénés par Sa Majesté sur ledit Edit, assignés sur les Droits d’ Aides, Gabelles et Cinq grosses fermes, Pour jouir, par led' Rameau, de ladite rente de 290 Livres, à raison de 10 actions, sçavoir une dans chacune des 10 actions de la 8e classe de lad'* Tontine, ensemble de la portion qu’il doit avoir dans les accroissements qui surviendront par le prédécès des Rentiers desdites 10 divisions de ladite 8m* classe, à commencer la jouissance du Ier octobre 1744, conformément audit Edit, et ainsi qu’il luy sera plus au long déclaré et énoncé par le contrat de constitution qui luy sera expédié de lad'* rente ; De laquelle somme de 3000 Livres à moi ordonnée pour employer au fait de ma charge, je me tiens content et en quitte ledit Sr Rameau et tous autres.
Fait à Paris, le 31 Décembre 1744.
Signé Gruyn. (i)
Les deux autres constitutions sont établies, dans les mêmes conditions, l’une sur la tête d’Alexandre Rameau (2), au capital de 1.200 livres productif de 80 livres de rente à partir du i8r octobre 1744, l’autre sur la tête de Marie-Louise Rameau,
« âgée de 10 ans passés », au capital de 1.200 livres productif de 38 livres de rente, à partir de la même date (3).
Rameau habite alors rue Saint-Honoré, paroisse Saint- Eustache. L’année suivante, 1746, sa belle-mère Françoise de Lausier meurt, et on procède à la liquidation de sa succession ; le 15 juin 1746, par devant Ballot et De May, notaires à Paris, Marie-Louise Mangot, agissant tant en son nom qu’en celui de son frère Jacques Simon Mangot (4), donne reçu à Esprit Philippe Chédeville, « l’un des hautbois de la chambre du Roy, demeurant à Paris, rue de la Monnaye, paroisse Saint-Germain l’Auxerrois», d’une somme de 800 livres pour le remboursement
(1) Minutes Ballot, Josset successeur. Les actions étaient au capital de 300 livres chacune. Rameau avait donc souscrit io actions.
(2) L’acte de baptême d’Alexandre Rameau que nous avons signalé plus haut est joint à cette constitution (N° 23, iere classe, iere et 2® divisions)
(3) L’acte de baptême de Marie-Louise Rameau est joint à cette constitution (N° 66, 3e classe, les 4 Divisions). (Les 2 constitutions ci-dessus : Minutes Ballot, Josset succr.)
(4) Par procuration passée devant Eyraud et Hazard, notaires à Marseille, le ro mars 1740.
et le rachat de 40 livres de rente faisant partie d’une rente de 75 livres constituée à défunte Françoise de Lausier, veuve Mangot, par contrat passé devant Boivin et son confrère, notaires à Paris, le 15 janvier 1738 (1). Trois mois après, le 27 septembre 1746, devant les mêmes notaires, Marie-Louise Mangot reconnaît avoir reçu du même Chédeville 739 livres 18 sols 2 deniers pour le remboursement et le rachat des 35 livres de rente qui restaient à rembourser à ce dernier.
Nous apprenons, par les pièces de cette liquidation, l’existence d’un autre frère de Marie-Louise Mangot, Albert Mangot « Receveur des Droits de l’Amirauté en l’Isle et Colonie de Cayenne, y demeurant ordinairement, étant de présent à Paris, logé chez M. Rameau son beau-frère, rue de Richelieu, paroisse Saint- Roch», qui, en sa qualité de cohéritier, décharge Esprit Chédeville de 1.564 livres 13 sols 9 deniers par acte du 12 décembre 1751. (2). Au pied de cet acte, Albert Mangot rendait hommage à la parfaite exactitude avec laquelle Rameau et sa femme lui avaient rendu leurs comptes.
Rameau, en effet, était un homme rangé, minutieux en affaires, et si ennemi de la dissipation et du désordre qu’il devaits’ acquérir une solide réputation d’avarice. On conçoit dès lors sans peine que les frasques de son neveu, Jean François Rameau, n’allaient pas sans lui tenir fort à cœur, et quelques documents nous révèlent les ennuis que le musicien eut à supporter de ce chef.
Jean François, fils de Claude Rameau, était un personnage indiscipliné, de caractère fougueux et fantasque (3). Après une jeunesse des plus agitées, il vint se fixer à Paris, où il s’adonna lui aussi à la musique (4), et où il s’assura une clien-
(1) Arch. de Seine et Oise. E 1026
(2) Acte passé devant les mêmes notaires.
(3) Voir sur J. François Rameau sa biographie par Ernest Thoinan dans l’édition Mon val du Neveu de Rameau . La Correspondance littéraire traite le neveu de Rameau d’espèce de fou. « C'est, dit-elle, un fou quelquefois amusant, mais la plupart du temps fatigant et insupportable. » ( Corr . litU juin 1766, VII, p. 61) Jean François Rameau était l’auteur de la Raméide , poème en 5 chants.
(4) Voir Thoinan, Loc . cit9 p. 197. Le Mercure de juin 1757, en annonçant des Nouvelles Pièces de clavecin distribuées en 6 suittes de Rameau le neveu (Op. I), ajoutait avec une bienveillance excessive : « Nous dirons à l’avantage de l’auteur qu'il possède les deux qualités qui caractérisent le plus l’homme de talent, un grand feu d’imagination et le courage de sortir de la marche commune et d'oser tout risquer pour tâcher d'ètre original.» ( Mercure , juin 1757, p. 156). L’originalité de J. F. Rameau consistait à écrire dos pièces de clavecin intitulées : Les Gens du bon ton , le Général d* armée , etc.
tèle d'élèves assez nomDreu^c. Jv.an Philippe, loin de le délaisser, s'était, au contraire, occupé à lui procurer une bonne éducation, mais le drôle ne le payait point de retour. A la suite d'une algarade survenue à l'Opéra, et au cours de laquelle il insulta les directeurs, le neveu de Rameau fut incarcéré au Fortin' Evêque, ainsi que le montre la correspondance que nous publions ci-après :