PREFACE D'UN AMI
En réunissant, dans ce petil volume, Quelques écrits d'Adhélar Schwitzguébel, nous avons voulu, nous qui fûmes ses nis et ses compaf];nons de lutte dans Tlnternationale, mettre ms les yeux de la nouvelle génération ouvrière des vérités et es conseils qui ont gardé tout leur prix.
On pourra, en lisant ces opuscules, — manifestes, rapports, rticles, et aussi dialogues reproduisant avec une saisissante délité des scènes réelles de la vie ouvrière, — suivre la pensée ^ 5 notre camarade dans son évolution progressive, depuis le ' loment où*, en 1869, il cherchait encore quelle était la meilleure ictique à suivre dans la lutte des salariés contre le patronat, ksqu'à celui où on le voit arriver à la claire conception de ce a*OQ appelle aujourd'hui le « syndicalisme révolutionnaire». Adbémar Schwitzguébel, né en 1844 au village de Sonvillier, ans le Val de Saint-Imier (1), en Suisse (canton de Berne), était fils d'un petit patron graveur, qui appartenait au parti « li- 5ral » (radical) et qui avait pris une part active aux luttes Dlîtiques de 1847-1848, puis des années qui suivirent. Le jeune dhémar fit, dans l'atelier paternel, son apprentissage de graîur. Elevé dans les principes de son père, il s'intéressa de bonne
(i) Sa famille est originaire d'une commune de la partie alleande du canton de Berne, Saanen (en français Géssenay), située ma une haute vallée des Alpes bernoises, la vallée supérieure de . Sairine (en allemand Saane),
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heure aux affaire publiques, et partagea d'abord, comme nous tous, les illusions du patriotisme. Lorsqu'il dut commencer son service militaire dans la milice, en 1864, il y apporta au début un zèle et y fit preuve d'une intelligence qui lui tirent obtenir, dès l'âge de vingt-trois ans, le grade de sousmeutenant d'infanterie. Mais la création des premières sections de l'Internationale en Suisse vint changer le cours de ses idées, et lui ouvrir un monde nouveau. Il fît partie de celle de Sonvillier dès sa fondation (mars 1866), etlareprésentacom me délégué au premier Congrès général de l'Internationale II Genève (septembre 1866). En 1868, il alla travailler quelque temps à Genève, où il eut l'occasion d'accroître le cercle de ses connaissances. En janvier 1869, il représenta au Congrès romand de Genève, où fut constituée la Fédération romande, la section du district de Courtelary (Val de Saint-Imier) ; puis,retourné à Sonvillier, il prit résolument parti dans la lutte engagée aux Montagnes contre l'influence du « coullerysme » ou pseudo-socialisme bourgeois ; et, au meeting historique du Crêt-du-Locle (30 mai 1869), dont il fut l'un des vice-présidents (l'autre était Auguste Spichiger), il apporta au socialisme collectiviste l'aide de sa parole réfléchie et convaincue. En septembre 1869, il prit part au quatrième Congrès général de l'Internationale, à Bâle, comme délégué des sections du district de Courtelary, et y vota, avec la presque unanimité des délégués, çn faveur de la propriété collective. En mars 1870, il décida, par son influence, la Société de secours mutuels des ouvriers graveurs et guillocheurs du Val de Saint-Imier, dont il était membre (il travaillait comme ouvrier dans l'atelier de son père), à se transformer en société de résistance et à adhérer à Tlnternatienale ; et ce fut comme délégué de cette section et de la section de Granges (Soleure) qu'il vint au Congrès de la (^auxde-Fonds du 4 avril 1870, où s'opéra la scission de la Fédération romande en majorité collectiviste et en minorité anticollectiviste. Schwitzguébel, naturellement, fut avec les collectivistes, qui étaient l'élément révolutionnaire et qui voulaient substituer l'organisation fédérative, des corps de métier et la luUe sur le terrain économique international par la grève, à l'organisation en parti politique cantonal et national et à la lutte sur le terrain électoral, que préconisaient leurs adversaires. Trois semaines avant, le 13 mars 1870, il assistait, à Lyon, à la grande assemblée ouvrière présidée par Varlin, où se réunirent des délégués de l'Internationale venus de diverses régions de la Franc».
Retracer en détail l'activité déployée par Schwitzguébel durant les dix années qui suivirent, ce serait raconter l'histoire de l'Internationale dans la Suisse française. Jo me borne à rappeler la guerre de 1870, pendant laquelle il dut faire du service, à la frontière dans un bataillon bernois ; l^ Commune, dont le
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contre-coup se fît sentir jusque dans les montagnes du Jura (on sa^it qu'après la Commune il se rendit à Paris, au commencement de juillet 1871, pour y porter des passeports destinés aux proscrits) ; le Con^ijrès de Sonvillier (12 novembre 1871), où fut fondée la Fédération jurassienne; le Congrès de la Haye (septembre 1872), où il fut délégué avec moi pour défendre les principes de Pautonomie et du fédéralisme contre les prétentions dictatoriales de certains membres du Conseil général de Londres ; le second Congrès de Genève (septembre 1873), où rinternalionale fut réorcjanisée sans Conseil général ;Jè second Congrès de Bruxelles (septembre 1874), où il représenta la Fédération jurassienne; la manifestation du 18 mars 1877, à Berne, où l'estime et l'amitié de tous Pavaient fait choisir pour
gorter le drapeau rouge. 11 n'y eut presque pas un des nomreux Con^s de la Fédération jurassienne auxquels Schwîtzguébel n'ait assisté et où il n'ait présenté quelque rapport, jusques et y compris le dernier, tenu à la Cliaux-de-Fonds en
Dans ses Mémoires^ Pierre Kropotkine a tçaoé un portrait d'Âdhémar Schwitzguébel qui le montre tel qu'il fut dans ces belles et trop fugitives années : t 11 avait un don étonnant pour démêler les plus difficiles problèmes d'économie ou de politique, qu'il exposait, après y avoir longtemps rétlcchi, du point de vue de Pouvrier, sans rien leur enlever de leur sens le plus profond. Il «tait connu au loin à la ronde dans les Montagnes, et, parmi les ouvriers de tous pays qu'il avait eu l'occasion de rencontrer, il ne comptait que des amis. »
Adhémar Schwitzguébel s'était marié en 1873 avec une jeune ouvrière franc-comtoise qui travaillait à Sonvillier. Il fut bientôt chargé d'une nombreuse famille (il n'a pas eu moins de neuf enfants, dont huit sont vivants, sept filles et un garçon). A la mort de son père (en 1879), il eut à liquider une situation difficile; et, aux prises avec les dures nécessités de Pexistence, après avoir dépensé sans compter son énergie et son talent au service de la cause ouvrière, il connut, pondant de longues et tristes années, les angoisses de la misère. En 1889, il émigra de Sonvillier à Bienne, où un de ses amis, plus jeune, devenu chef d'atelier, consentit à l'embaucher comme ouvrier graveur, il finit par accepter, en 1801, le poste d'adjoint romand au secrétariat ouvrier suisse, pour lequelil fut désigné par le vote des sociétés ouvrières.
L'Internationale avait cessé d'exister depuis 1880, et le mouvement se trouva, dans les années qui suivirent, dévoyé et
avec quelques aiftres militants, la Fédération ouvrière horlo
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gère, qui disparut après les crèves du Leberberg (Granges, So- '' leure) en 1895. Ses conceptions sociales d'avenir se rappro- \ chaient maintenant de celles du socialiste belge Do Paepe, notre ! ami depuis 1867 : mais l'idée de l'organisation ouvrière tenait I toujours la première place dans son esprit. Surtout, il recom- • mandait de bien se garder de compromettre la solidarité <(iii î doit relier eu un faisceau tous les salariés, en voulant faire pré- * valoir telle ou telle idée théorique : il pensait que tous, sans ! distinction d'école, devaient s'unir sur le terrain commun de 1 la lutte économique; il écrivait, en 1893, à un ami '< anar- '• chiste»,plus jeune, de Saint-Imier: «Si nous parvenons à mettre • debout la Fédération ouvrière horlogère, non seulement avec i une minorité de syndiqués, — ce qui est un fait acquis, — ; mais avec l'immense majorité, avec l'unanimité des syndicats existants, une période nouvelle commencera dans le mouvement ouvrier de notre contrée... Ayons pour mot d'ordre : l'organisation ouvrière générale ; les circonstances et la situation indiqueront logiquement la tactique à suivre. »
Epuisé avant l'âge par les fatigues et les soucis de la pénible ' existence qu'il avait menée dans les quinze dernières années, et atteint d'une maladie incurable, un cancer de l'estomac, Adhémar Schwitzguébel est mort à Bicnne le 23 juillet 1895. Sa mémoire est restée chère à ses amis.
Ils ont désiré l'associer au beau mouvement de rénovation qui se manifeste depuis quelques années au sein des masses ouvrières des pays de TLurope occidentale, en réimprimant quelques-unes des pages écrites par lui de 1869 à 1876. Nous espérons que nos camarades prendront plaisir à y retrouver les idées qui sont les leurs.
James Guillaume.