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naturalisme perspicace et bien équilibré. Conformé pour voir le monde extérieur et traduire par des contours ce qu'il a vu, Rodo n'en pénètre pas moins, en psychologue avisé, dans le trétond et le « jardin secret » de ses modèles. Mais il n'affiche point la prétention (très en vogue, quand il débuta, dans les milieux soi-disant artistes) de figurer « des Ames ». Certes, nul ne traduit avec plus d'autorité que lui la pensée et l'émotion interne du sujet qui pose devant lui. Telles études pour une Ophélie au bord du fleuve d'après M"10 Chauvin, ki belle cantatrice de Gabriel Fauré, et ce Jérémie à qui Rodin lui-même décerne l'épithète de « chef-d'œuvre », attestent au plus haut degré, chez Niederhaùsen, ce don magnifique d'émouvoir et d'être ému. Il en est de même pour la Cheminée, où, sous le vaste manteau d'une royale ampleur, deux amants semblent réchauffer leur bonheur au double rayonnement de la flamme et de la volupté. Cette pièce magnifique, digne d'orner l'habitacle des rois, au temps où les souverains ne s'hébergeaient point dans des hôtels meublés, attend,
presque achevée, une commande princière.
Il en est de même pour le Temple du Bonheur, large composition, où la plus savante architectonique groupe, dans une sobre et majestueuse ordonnance, les ornements et les figures. Ainsi, la Porte de l'Enfer ou bien cette Glorification du Travail qui fait de Constantin Meunier l'égal de Pierre Puget. Niederhaûsen méditait encore ce monument représentatif, expression totale, somme et compendium de son génie. Il cherchait, en modifiait l'aspect général, poussait avec ardeur un certain nombre de morceaux.
Quelques-uns, taillés dans un grès particulièrement dur et d'une couleur enchanteresse, faisaient, il y a deux ans, l'admiration des connaisseurs.
Néanmoins Yopus magnum, la formule, comme on dit à présent, intégrale du penseur et du statuaire, pour la plupart d'entre nous restera cette image de Paul Verlaine, en qui l'artiste avait mis tout son cœur et son talent. Aux côtés de poor Lélian, Auguste de Niederhaûsen, maître en son art et grand parmi les plus fiers, n'était
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qu'un disciple, un admirateur enthousiaste et craintif. Dans la horde innommable dont s'entourait Verlaine, Kodo, comme la plupart d'entre nous, contemplait le rayonnement du poète; il cachait les défaillances de l'homme sous un voile infini de compassion et de respect.
Le premier buste qu'il en fit remonte, sans doute, à 1884, quand l'auteur de Sagesse, méconnu de tous, abandonné par la plupart de ses amis, revint d'exil et de prison. Depuis, Nicderhaûsen ne cessa de porter en lui-môme le simulacre divin, l'effigie auguste, chef-d'œuvre de sa maturité. Vingt fois il recommença le portrait de Verlaine. Employant le burin, le ciseau, il martela des reliefs, coula des bustes. Le bronze, l'argent, le marbre de Carrare lui servirent, tour à tour, dans cette recherche sans répit d'une stylisation vivante ou, pour mieux dire, d'une incarnation nouvelle du grand lyrique, du pasteur de rythmes qu'il aimait.
Verlaine, peu accessible à la tendresse, Verlaine qui, sous l'apparence bon enfant
et le débraillé de ses mœurs, nourrissait le plus parfait égoïsme, une froideur à la manière de Gœthe, pour tout ce qui ne touchait point directement ses intérêts, fut ému néanmoins de cette belle adoration.
Ne sais-tu que l'amour change en soi ce qu'il
Laime?
Il écrivit, pour Xiederhaûsen, un maître sonnet, une Dédicace. Mais il ne put résister à la tentation, dénigra un peu la statue et le statuaire. Dans un vers qui ne saurait compter parmi ses meilleurs, il déclara que le buste ne lui ressemblait point.
« C'est l'heure exquise. » Le crépuscule amortit ses dernières lueurs dans les ondes croissantes de la nuit. Malgré le soir étouffant, près du rosarium qu'enchante le parfum ambré des lumineuses fleurs, sous les allées de marronniers où tombe déjà l'or crespelé des feuilles mortes, le silence et la nuit entrent de concert. Les massifs, les quinconces, les charmilles, le Persée de Ben venu to,
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l'arête des palais se détachent en vigueur, tantôt sur le fond bleu d'ardoise ou d'hortensia fané, tantôt sur les rouges enfumés du couchant. Le jardin est presque désert : un nègre qui fume, assis au bord d'une pelouse, et s'harmonise avec l'ombre immanente, seul, avère le cosmopolitisme de ce lieu cher à notre matin. Voici la délicieuse minute des chauves-souris, ce jour après le jour fermé qui prête aux objets un charme de lointain et d'irréalité. Le buste de Verlaine, en pierre grise, émerge au détour d'une allée. Un peu ventrue et de style médiocre, la colonne qui le supporte s'érige dans une corbeille de violettes rustiques, dont les couleurs claires apparaissent à présent, un peu vagues, comme une étoffe obsolète, comme un tapis décoloré. Sur la tête olympienne, un pigeon bleuâtre s'est posé, dont le nid sans doute est fort prochain. Le poète rêve, tandis qu'à ses pieds trois « femmes de douleur », comme disait Rimbaud, mènent leur éternelle ronde. Ce ne sont ni les Grâces de Flaccus, ni les Nymphes de Virgile, ni les Vertus des Primitifs. Le commun appa-
remment les tient pour laides. Leur beauté romantique est tout entière dans l'expression de leurs visages douloureux. Quel deuil les fait gémir? Quel sauveur implorent leurs yeux désespérés ? La femme de trente ans, au milieu, celle de vingt, à droite, dardent vers l'horizon de nostalgiques prunelles. Une enfant de seize ans voile son front à gauche. De pudeur ? De douleur, en attendant
La pâle Séléné qui venge les amies ?
Tourments inavoués, peines secrètes, orages du cœur, elles demandent au poète l'ivresse éleuthérienne des rythmes et des sons. Elles vivent. Elles incarnent l'humanité pensante qui, meurtrie et douloureuse, tente les étoiles d'un chant sublime, qui puise dans les eaux vives, dans les eaux jaillissantes de l'immortelle poésie, un peu de joie et de réconfort.
Des merles attardés sifflent encore dans les lierres et les buis. Une odeur fraîche d'herbes en fenaison alterne avec le parfum des roses. Tout à coup, de sa bêtise admi-
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nistrative, le tambour déchire la paix vespérale. Des gardes se figent aux portes du Luxembourg, chassant les nocturnes promeneurs. *
Derrière la fontaine Médicis, éclate la note limpide et triste des crapauds.
Le buste solennel, à présent, se confond avec la nuit; la théorie élégiaque des femmes entoure l'image de poor Lélian, à jamais lavé de ses erreurs et de ses défaillances.
Près de lui apparaît une ombre encore, celle de l'artiste amical, enthousiaste et profond, qui, pour le triomphe de Verlaine, fit cet ouvrage sublime, de l'artiste qui vivra désormais, uni dans la mémoire des hommes au poète souverain, maître des pierres vives, couvert comme lui, par les ailes pacifiques de la Gloire, sous les rameaux d'un laurier permanent et fraternel.
Tout en haut de la rue de Rennes, dans ce quartier neuf et bête, où les Saint-Cyriens du dimanche traînent leur suffisance, où les étals de quincaillerie pieuse réjouissent l'œil par la coloration topinamboue des Notre-Dame en pastillage et des Sauveur à la crème, une sorte de chalet en retrait de l'alignement, pendu comme une guenille aux murs corrects des maisons voisines, avec, dans ces jours d'hiver, la tristesse des fleurs mourantes sous l'empoussièrement des tonnelles secouées par l'omnibus.
Grande ouverte, la salle d'un café vide à jamais de biberons et somnolente dans l'ordre uniforme des tables pâles, des verres et des fioleséchafaudés sur leur dressoir. Au-dessus, l'emplacement quitté des noces et festins, le
salon propice aux meuglements des sociétés chorales, aux entreprises dramatiques des calicots lettrés.
C'est là qu'au mois de septembre 1883 je vis Charles Cros pour la première fois. Sur un divan pisseux, entouré de sous-diacres, la plupart imberbes et tous d'une évidente malpropreté, Cros, très allumé, récitait des vers. Des cheveux de nègre et ce teint bitumeux que M. Péladan devait qualifier plus tard d' « indo-provençal » en parlant de sa personne; des yeux bénins d'enfant ou de poète à qui la vie cacha ses tristesses et ses devoirs; les mains déjà séniles et tremblotant la fièvre des alcools, ainsi m'apparut le fondateur des Zulistes, le praticien délicat dont le Coffret de santal délectait les curieux d'art, cependant que ses monologues, colportés au jour par la fantaisie de MM. Coquelin, éveillaient dans le grand public le goût de la drôlerie infinitésimale. A chaque strophe de ces pièces, connues pourtant et rabâchées dans l'entourage du grand homme, un frisson d'enthousiasme secouait la buée du pétun et les nidoreuses émanations de rassemblée.
Intarissablement, Charles Cros ressassait quelques poèmes, d'une voix brève et mate, dont le timbre découpait non sans vigueur la grâce un peu étriquée de ses compositions :
Mille étés et mille hivers Passeront sur l'univers, Sans que du poète-dieu Li-Taï-Pé meurent les vers Dans l'Empire du Milieu.
Les Ephèbes se pâmaient, et je conclus bientôt, les voyant si déchaînés, qu'ils ne tarderaient point à nous confier quelques élégies de leur façon. Ils étaient bien là une douzaine de bacheliers, hardis comme des pages et plus cuistres que des pions. Le linge absent et l'ongle en deuil, ils évacuaient des choses ninivites ou contemporaines, au grand contentement des donzelles préposées à leur bonheur.
Encore mal instruit des cénacles esthétiques, l'impudeur de ces jeunes hommes ne laissa point que dem'éberluer, et je demeurai sans parole devant la singulière obscénité
de leurs rondeaux. Les gaillards célébraient par le menu les agréments de leurs compagnes, avec un luxe de « seins nacreux » et de « hanches assouplies » que les corsages de ces dames paraissaient ne justifier pas. Tous, d'ailleurs, infatués en diable et mutuellement congratulatifs, daignèrent m'apprendre comme quoi les Maîtres antérieurs ne furent que pagnotte au prix de leurs intellects. J'ai depuis entendu traiter Henri Heine, qu'ils plagiaient, de crétin. Mais alors je débutais, et cette assurance m'étonna.
Les muses ne manquaient point à la petite fête. Je ne pense pas avoir jamais rencontré plus lamentable congrès de laiderons. Et les atours de ces infantes m'expliquèrent d'abord l'incurable bassesse des rhapsodes fainéants, accagnardés aux bonnes fortunes du ruisseau.
Parmi les guenipes investies de leurs tendresses, une femme qui goûta quelque renom, du quartier Saint-Michel à l'Observatoire, marivaudait les grandes coquettes, avec les poses afférentes aux Célimènes de brasserie.
Grande, grasse et déjà fort loin du matin, sur le piano édenté de ses dièzes, elle exé-
cutait volontiers des mélodrames dans le goût ingénu de M. Rollinat. Une légende glorifiait ses travaux. On prétendait que des appétits infra-littéraires égayaient la beauté de ses décamérons. Elle tenait bureau d'esprit dans un troisième de la rue Monge, où passaient les jeunes hommes curieux de parfiler des syllabes, et maint adolescent qui briguait la faveur d'être mûri par elle. Au demeurant, une excellente fille, moins sotte que la plupart des bas bleus, et qui suffisait aux rêveries passionnelles d'une génération que ne tourmentait point la sublimité de son orgueil.
Le café du Chalet, on les poètes ont amené la faillite, céda la place à un fabricant de confitures. La distillerie emplit de manipulations néfastes ce lieu jadis intellectuel, et Charles Cros a rendu Târne entre les bras de feu Salis, grand-prêtre de la limonade.
Bien avant l'école post-verlainienne, Charles Cros, qui, jeune, connut le Maître,
usita ses procédés en une série d'imitations habiles et d'un ton parfois heureux. Sans aucune personnalité bien définie, ces poèmes flottent de Verlaine à Coppée, avec, çà et là, des velléités parnassiennes promptement essoufflées. Mais ses rimes sèches et d'un tour pointu n'atteignent pas la caressante langueur des Romances sans paroles, si elles dépassent de beaucoup la bassesse rondouillarde, le coton dans les oreilles des Intimités.
Quelques morceaux valent d'être retenus : non les Sonnets, d'une facture assez piètre ; non le Fleuve, lourde composition qui magnifia son auteur d'un prix académique et fait songer aux pensums les plus massifs de Baour ou de Lemierre ; mais certaines légendes des Chansons perpétuelles cueillies dans cette forêt magique, où le poète àWtta- Troll poursuit le drack et la salamandre, où bleuit, sous les ronceraies, le myosotis des amoureux serments.
L'Orgue, l'Archet, la Dame en peine, disent l'histoire des abandonnées mourant de leurs douleurs :
CHARLES GROS (Il
« Au bord du ruisseau croit uil saule qui mire ses feuilles grises daus la glace du courant. Avec ce feuillage, elle avait t'ait une fantasque couronne de renoncules, d'orties et de marguerites et de ces longues Meurs pourpres que des bergers licencieux nomment d'un nom grossier, mais que nos froides vierges appellent « doigts d'hommes morts ». Alors, comme elle grimpait pour suspendre la sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche envieuse s'est cassée, et tous ces trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau en pleurs. »
Ainsi parle Gertrude, annonçant à Lacrte la mort d'Ophélie. C'est la funèbre et suave idylle que Charles Cros a tenté de redire après elle, dans ce Nocturne navrant et doux comme une page de Chopin :
Bois frissonnant, ciel étoile, Mon bien-aimé s'en est allé Emportant mon cœur désolé.
Bois, que vos plaintives rumeurs, Que vos chants, rossignols charmeurs, Aillent lui dire que je meurs!...
Puisque je n'ai plus mon ami, Je mourrai dans l'étang parmi Les fleurs, sous le flot endormi...
Et je pense que, même auprès du divin modèle, ce « quadro » suffît à désigner son auteur parmi les plus nobles chrysographes de ce temps.
Outre ses monologues imités, sinon dépassés depuis, Charles Cros découvrit je ne sais quelle abomination photographique. Il s'agissait, je crois, de fixer les couleurs sur un iodure nouveau, de donner au Philistin un moyen plus parfait de reproduire son image. Beau souci, en vérité, bien digne d'occuper, entre deux absinthes, les rêveries d'un alcoolique déchaîné.
Charles Cros est mort à son heure. Depuis longtemps déjà le démon de l'intempérance hantait son cerveau, jetant sous les pieds de la « noire idole » tout ce qui fut l'orgueil des jours anciens. Comme Quincey, comme Poe, comme Verlaine et Musset, comme plus d'un vivant illustre, il a connu l'incomparable maladie de l'alcool et traîné dans les cabarets sa
généreuse vie. Plus favorisé que tout autre, il est tombé à la fin de sa jeunesse, ignorant les souillures dernières et les suprêmes expiations. Heureux certes! Et combien enviable la tin de la journée à nos angoissants midis! Sous le tertre vert, là-bas, dans le riant cimetière où s'apaise la chanson monstrueuse de Paris, les brises du printemps nouveau éparpillent leurs haleines. Les hyacynthes, les violettes, germent comme un précoce amour, et, dans le ciel bleu de perle, passent des oiseaux migrateurs, — telles des âmes de poètes, — l'aile tendue vers le soleil.
Celui-là fut un survivant de la bohème, telle que l'ont dépeinte Vallèset Murger, l'un, avec les couleurs tragiques de la réalité, l'autre, avec les roses et les bleus souriants d'une convention où se plaisent les bourgeois. Il y a vingt-cinq ans à peine, Alfred Poussin donnait au monde utilitaire d'à présent le curieux spectacle d'un poète nourri par son état. Sa misère en eût fait une sorte de Gringoire, plutôt que de Rodolphe, — car les pantins de la Vie de Bohème sont, avant tout, préoccupés d'aventures amoureuses; — il eût couché sous les ponts, ne « voyant du pain qu'aux fenêtres », si la prudence normande, qui servait de trame à ses destins, n'eût permis à cet original de régler avec un ordre bureaucratique les hasards dont il vécut pen-
dant plus de soixante ans. Bohème, il avait le tempérament d'un notaire. Il était propre, soigneux de sa personne, correct et médisant. Il buvait, mais sans tapage ni scandale, promenant dans les cabarets de sa prédilection une ivresse froide à la manière anglaise : elle contrastait fortement avec l'intempérance godailleuse de Verlaine, qui se mêlait parfois à ses pérégrinations. Long comme un jour sans pain, maigre, escalabreux, tout en os, large d'épaules et de traits, la face glabre et méticuleusement rasée, il arborait un faux air d'ecclésiastique en civil, avec sa redingote noire, son chapeau haut de forme, son linge d'une entière blancheur. C'était, lorsque nous le connûmes, un grand vieillard plein de vigueur et d'endurance, qui montrait à ses jeunes compagnons l'art de passer la nuit, d'engloutir des spiritueux sans malaise ni fatigue. Levé à l'heure où s'allument les premiers réverbères, ne voyant le jour qu'à la fin des brèves nuits d'été, l'aube verte de l'absinthe le tirait du lit. Minutieusement, il procédait à sa toilette et, sur-le-champ, se mettait en quête du dîner. Loin d'être un
réfractaire, un insurgé, de vivre, seul, dans son grenier, comme Alfred Jarry ou le «palikare » de Vallès, il recherchait les débutants : peintres, poètes, journalistes, pourvus de quelques sommes; il n'avait pas d'égal pour faire mettre son couvert chez des compagnons adroitement dépistés. Sans outrer l'obséquiosité, ce merveilleux parasite poussait dans le cramoisi les talents de son état. Nul ne savait écouter comme lui, flagorner sous prétexte de controverse, mettre en lumière les talents de son amphitryon. Son estomac de bas- Normand supportait les plus rudes crevailles; il eût égalé ce Vibidius Balatro qui délectait Horace par une désinvolture incomparable à gober d'une seule bouchée les croustades au sortir du four. Au dessert, il payait son écot en récitant les petits poèmes dont il s'était fait une spécialité.
Poussin, fidèle au « Quartier Latin » des légendaires étudiants, ne traversa jamais les ponts ; il habitait, depuis vingt ans, rue de Seine, un hôtel meublé où sa réputation de locataire modèle était fortement établie. Une blanchisseuse d'âge canonique, dont il s'était
assuré les bonnes grâces, l'embarquait pour Cythère et prenait soin de ses chemises. Un ami de sa taille alimentait son vestiaire; un autre pourvoyait à son argent de poche, un autre à son tabac.
Il rencontrait la plupart de ses commanditaires dans une brasserie alsacienne de la rue Jacob, où fréquentait un monde hétéroclite d'artistes connus, de ratés, de faux ménages, de débutants et de calicots. La tenancière de l'endroit, ancien modèle de Feyen-Perrin et son amie, achalandait sa boutique par l'excellence des nourritures et la décoration artiste de ses murs. Bien avant les cabarets esthétiques, la dame étalait, en guise de horsd'œuvre, des toiles de maîtres. Feyen, Harpignies, toute l'École de Fontainebleau, avaient donné des pochades à Clarisse, laquelle en eût formé une collection rare, si, par trop de zèle, certain compatriote venu de Guebwiller, grand garçon balourd, godiche et rudanier qui lui servait defamulus, n'avait eu la coutume peu louable de savonner, tous les ans, quelques jours avant Pâques, les tableaux de la Galerie, avec une forte lessive.
Dans leur jeunesse, Paul Arène, Monselet dînaient volontiers chez Clarisse, dontlachoucroute, le kirsch, la bière et les tartes aux quetsches affriandaient un groupe d'amateurs. La maîtresse du lieu faisait l'article : Rébrenez ein peu te fiante. Manchez du chicot. H est très bon, le chicot. Vingt ans de Paris n'avaient pas atténué son pur accent des Vosges, dont la clientèle s'amusait. Un peu plus tard I.-F. Bladé, quand il résidait à Paris, afin de surveiller, chez Maisonneuve, l'impression de ses Contes Gascons, passait volontiers quelques heures en cet endroit, au milieu de jeunes hommes que sa causerie, encore que pleine de redites, amusait ; car I.-F. Bladé, malveillant et disert, avait, sur les gens du Second Empire, qu'il avait su voir, un trésor d'historiettes, de bons mots savamment calculés.
Parfois aussi, Armand Silvestre, qui gardait à Feyen-Perrin le plus amical souvenir, venait s'asseoir sur les banquettes de Clarisse : « Mais, disait-il, je ne m'y risque pas souvent; car, chaque fois que j'y passe, elle retrouve un reliquat de note, qui met à
cinq ou six louis la bouteille de bière ou le verre de Kirschenwasser. »
Poussin rencontrait aussi quelques rédacteurs du Mercure de France, alors dans sa fraîche nouveauté. Alfred Vallette, en un recueil que précédait une amicale et docte préface, avait colligé les Versiculets du vieux rhapsode. « Versiculets » à bon droit nommés de la sorte, car le plus étendu, parmi ces brefs morceaux, ne dépassait pas une vingtaine de vers. Sa pièce d'anthologie : la Jument morte, qu'il récitait plusieurs fois chaque soir, avait fait connaître Poussin dans quelques cénacles, d'où son étrange fortune était sortie. En ce temps-là, jeune et frais arrivé de sa Normandie, il avait brûlé un petit héritage de quelques mille francs, avec des poètes dévolus, par la suite, à la célébrité. Aussi longtemps que dura le bas de laine, ce ne furent que bombances et franches lippées. La gloire de Poussin rayonnait de la rue Monsieur-le-Prince au carrefour Buci. Et nul ne se lassait encore de la Jument morte. Le dernier écu volatilisé dans le serpentin aux liqueurs fortes, les grands hommes ne se
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montrèrent pas ingrats. Ils assurèrent au « petit poète, dont la chanson est courte mais bien faite », qui ne gênait en rien leur vanité ni leur ambition, le vivre et le couvert. Ainsi le mouvement tut donné. Aux anciens compagnons d'Alfred Poussin, une génération nouvelle succéda; puis une autre, puis une autre encore, pendant trois fois vingt ans. Si bien que, pour avoir dissipé à propos un pécule plus que médiocre, l'homme put vivre à l'aise, ignorant le besoin, les inquiétudes étroites de la vie, et cela, sans travailler un jour, sans autre peine que d'écrire, en un demi-siècle, trois cents vers de mirliton.
Cette incroyable prospérité n'arrivait pas, néanmoins, à neutraliser, chez Poussin, le fiel du rimeur, offusqué par le succès d'autrui. L'éclosion du Symbolismel'exaspéra. Au fond, il jalousait Verlaine, encore qu'il le méprisât un peu. Le désordre, la saleté, l'aspect dépenaillé, lasordidebohème du«pauvreLélian», si semblable quant aux dehors à Bibi-la- Purée, induisait en réprobation le piqueassiette bien mis et tiré à quatre épingles. Poussin envieux de Paul Verlaine! Le suit
de lampion se trouvant offusqué par les étoiles! Cette chose se voit pourtant; l'orgueil du pou n'est pas moindre que celui du lion! Un jour, après boire, Poussin aborda le maître de Sagesse et, le prenant de très haut, malgré sa cautèle ordinaire : « Tu sais, Verlaine, on a beau parler de tes Vers. Ils ne m'épatent pas !» — « Moi non plus, répondit poliment son interlocuteur. Mais c'est peutêtre parce que je les ai faits. »
Qu'est devenu Poussin ? Dans quelle terre les os du troubadour vagabond se reposentils de tant de soupers et de médianoches ? Qui garde encore le souvenir de cet être falot, plein de ruses et de vanité? Quel mur a fixé la silhouette du vieux noctambule ? Et combien parmi ceux qui vivent ont encore dans leur mémoire les syllabes de son nom? Le crépuscule descend ; la nuit gagne ; demain, peut-être, la vague de l'oubli développera sur nous les plis de son linceul. Et c'est pourquoi d'aucuns trouveront peutêtre un mélancolique plaisir à l'évocation de cette ombre déjà confuse, tremblotante sur l'écran du souvenir.
Un portrait peint par Hennermais suggéré manifestement par le modèle et qui, drapé de velours écarlate, s'imposait aux regards de quiconque était reçu chez la Comtesse Diane, la figurait, non telle qu'au moment où parurent ses Maximes de la vie à la librairie Ollendorff, mais telle que, peut-être, elle s'était montrée aux gens du Septennat, vingt ans auparavant. La toile d'Henner, comme toujours beurrée et de ton limoneux, donnait l'image d'une femme presque jolie, atteinte à peine par la rouille d'automne : cheveux de cuivre, teints au henné, face de vieil ivoire, s'enlevant sur un fond de suieetde bitume, col souple encore, dans un carcan de velours noir et, sous l'ombre d'une légère dentelle — noire aussi — des épaules qui ne désavouaient
par aucune fâcheuse antithèse le mythologique pseudonyme dont la dame avait fait choix.
Au demeurant, elle ne ressemblait guère à l'effigie imprécise d'Henner. Obtenu par l'entremise de Sully-Prudhomme, ce morceau rappelait à peu près la Comtesse Diane, en 1890, comme le nuage de Polonius, une belette, un dromadaire ou un éléphant.
C'était, quant à elle, un être sans sexe ni âge, dont les épaules s'incurvaient et qui donnait au premier abord une impression tout à fait particulière de sécheresse, de vétusté. Son visage au type chevalin fortement accentué, décharné comme toute sa personne, armé, par surcroît, de dents jaunes, longues et menaçantes, avait plus de rides qu'au mois de mars une pomme de reinette oubliée dans le fruitier. La peau noirâtre, fardée et mal tenue, exagérait, par contraste, la teinte fulgurante des cheveux, dorés comme un ciboire. Mais, comme la dame était de la vieille école, professant pour les ablutions un mépris louis-quatorzien, elle gardait, sur ses tempes et sa nuque, pleines de clairières,
le stigmate des cataplasmes qui lui servaient à peindre sa chevelure : quelques sédiments de lausonia inermis transparaissaient fréquemment à travers les bandeaux « couleur de soleil ».
Le harnais s'harmonisait au visage. Qui, le matin, eût rencontré, descendant la rue d'Amsterdam, la Comtesse de Beausacq allant donner à plusieurs hommes d'affaires ses ordres pour la Bourse, eût volontiers gagé que c'était une plaideuse hors d'âge, sinon une cliente des Pieds-Humides. Il y avait dans sa mine de la chanteuse en plein air, de la marchande à la toilette et de l'actrice de banlieue. Avec un appétit singulier du clinquant, des fanfreluches, de la broderie, ayant, en outre, accoutumé de ravauder elle-même ses vieilles hardes, elle remplaçait l'étoffe ancienne par une effarante garniture d'empiècements bizarres, devants d'autel, débris de rideaux, housses de fauteuil, la hotte d'un chiffonnier en délire, épris d'art décoratif.
Joignez à cela toutes sortes de breloques, fétiches, gris-gris qu'elle portait en breloque, en tours de cou, en ceintures, suspendus à la
taille ou brinqueballant sur son estomac. Dans les temps froids, elle déployait sur le tout un mantelet en velours cerise, datant ou peu s'en faut du Coup d'État et bordé parcimonieusement d'une fourrure chauve. Ainsi accoutrée, il fallait, pour lui rendre hommage en plein air, la suivre dans la rue, une certaine force d'âme, le dédain bien affermi du « qu'en-dira-t-on ? ».
Chez elle, ce n'était plus Madame Eloa Cabestan, le professeur de guitare immortalisé par Gavarni, mais un personnage d'Hoffmann ou d'Edgar Poe : la Fée aux Miettes, la tireuse de cartes, la marraine de Cendrillon et de Peau-d'Ane.
Son avarice atteignait les hauteurs que Balzac, témoin unique de la vie au xixe siècle, avait seul découvertes. L'âme de Gobseck et de Grandet vivait dans cette femme d'esprit, qui en tenait bureau. Quand elle voyageait à la suite des congrès, qui, avec d'incontestables droits à la bousculade obtiennent un rabais important sur le viatique, ses amis, derrière elle, étaient forcés de faire le tour de la valetaille et de consolider ses pourboires, afin de lui
éviter quelque affront éventuel. Chez elle, on servait des poulets faisandés, acquis sous les portes cochères, des petits-tours invétérés et, vers la mi-novembre, des marrons ou des chocolats gardés précieusement depuis le premier janvier.
Avec cela, une ragede sortir, de se produire, un goût furieux de donner des fêtes. Les bals masqués, les veglione, comme elle disait, dans son appartement de la rue d'Amsterdam, ont laissé, n'en doutez point, une trace dans la mémoire des hommes jeunes en ce temps-là. On y voyait des gens étrangers et délicieux, la maîtresse de la maison ellemême, dont Carmen Sylva disait, après l'avoir hébergée à Sinaïa, dans son intimité royale : «Impossible d'imaginer un être plus charmant ni plus ridicule que Mme de Beausacq. » A l'un de ces bals, aux buffets érémitiques, il fut donné à quelques élus de voir en personne l'académicien Loti, en archer perse, agenouillé, pour une déclaration d'amour, — toute littéraire, au surplus, — devant Mmc Dieulafoy plus que jamais travestie en vieux monsieur, dans son
frac rouge et son inexpressible de Casimir noir.
Eh! bien, malgré ces dehors, et cette chieen-lit, et ces repas où la volaille sentait le lièvre en possession de tourner, Mme de Beausacq groupait autour d'elle, gens d'esprit, gens du monde, professional beauties, devant son àtre sans feu, sous les lampes fumeuses; car elle gardait ce don qui fut celui de la femme et l'orgueil de la France : elle savait causer. Marie de Suin, fille de l'amiral que l'on trouve dans les Châtiments, au détour d'une phrase juvénalesque :
... un troupeau De Suins et de Fourtouls qui vivent sur sa peau,
Marie de Suin, qui avait été bercée sur les genoux de Lamartine, après un mariage malheureux, brouillée avec son fils et veuve du Comte de Beausacq, imagina, sur le tard, de se rendre auteur. Elle écrivit des maximes, composa quelques volumes, dans le but avoué de faire connaître au monde sa belle àme. — « Non ! » rétorquait-elle à un benêt qui lui donnait du La Rochefoucaulden plein
visage. «Non! La Rochefoucauld n'était pas bon. Egalez-moi simplement à Vauvenargues!» — Sully-Prudhomme, qui, après une longue et toujours affectueuse liaison, était resté son ami, avait ainsi engagé, on ne sait pour quel motif, Mme de Beausacq dans cette voie. Il rédigea la préface des Maximes; il donna au vieil amour le bien qu'après l'argent elle convoitait plus que tout au monde : un salon académique.
Pierre Loti, Jean Aicard, Joseph Bertrand, Paul Deschanel y rencontraient quelques jeunes écrivains. Paul Fuchs, Charles Martel, Wanda de Boncza, Mme Gautereau, Hélène Vacaresco, muse des Annales et de la Dambovitza, y firent entendre les plus beaux vers du monde, y régnèrent par le talent ou la beauté. C'est là que Mme d'Osmond, divorcée alors, et portant son nom déjeune fille, Marie de Maleyssie, nous raconta une histoire de Frosdhorffqui nous a valu, non sans raison, il est vrai, les anathèmes du vicomte de Reiset. Jacques de Boisjolin y groupait, chaque vendredi, quelques jeunes hommes ardents à recueillir scs
paroles fécondes. Ce grand inconnu fut, comme Socrate, un merveilleux accoucheur d'esprits, un maître pour les intelligences attentives qui eurent la haute fortune de le rencontrer sur leur chemin.
Quand les Maximes de la vie eurent fait leur apparition, Mme de Beausacq invita ses amis à lire, chaque semaine, les articles divers que les journaux publiaient là-dessus. Un plaisir à ce point sévère mit en fuite quelques-uns d'entre nous qui ne possédaient pas la suprême élégance de savoir s'ennuyer.
Peu après, la Comtesse Diane s'alita, prise d'une congestion. Elle mourut de froid, littéralement de froid. Dans son appartement, des objets d'art, quelques pièces dignes des plus hautaines collections, voisinaient avec des rideaux en tarlatane àpansements, oùdes applications de papier blanc représentaient la broderie. Mais il y manquait avant tout du feu ! Quandelle eut expiré son dernier souffle, on trouva, dans le tiroir de sa commode ouverte à n'importe qui, douze cent mille francs, soit d'or liquide, soit de titres au porteur, sans compter un nombre considérable
d'assez beaux diamants. Et la malheureuse n'avait pas eu le courage de faire monter un seau d'anthracite pour alimenter son foyer! Est-ce la peur de manquer, principe et fin de l'avare, qui lui avait inspiré l'agréable sentence que voici ? En tout cas, elle mérik? qu'on la sauve du grand naufrage :
Les parents pauvres sont toujours des parents éloignés.
JEAN MOREAS
La Mêlée symboliste, ainsi M. Ernest Raynaud qualifie, avec une rare justesse, le mouvement d'opinions esthétiques, sociales et même religieuses qui, de 1880 à 1890, caractérisèrent la réaction des jeunos écrivains contre le Naturalisme cher à leurs aînés. M. Jorris-KarlHuysmans, d'autantplusbatave qu'il employait, pour libeller ses élucubrations, des vocables français, avait, dans A Rebours, défini les dogmes de la jeune école. Des Esseintes fit fureur. Il dota la génération nouvelle de quelques ridicules assez bien venus; il apporta, dans « l'écriture artiste », un lot recommandable de contorsions inédites, et suggéra aux apprentis les formules d'un pathos que n'eussent désavoué ni Gongora, ni le chevalier Marin, ni les
attentifs de la belle Arthénice. Même il fallut, plus tard, quelques efforts aux gens bien doués, qui traversèrent, dans leur éphébie, les étangs de ce galimatias, pour en effacer jusqu'aux derniers vestiges.
Sous l'inspiration meilleure de Paul Verlaine, d'autres chapelles s'érigeaient, toutes célébrant à l'envi Péclosion d'une sensibilité jusqu'alors inconnue, en même temps qu'un renouveau prosodique et la refonte de la syntaxe, désormais à l'unisson d'un goût plus délicat, ayant banni toute forme vulgaire du langage. Les initiés recommandaient aux catéchumènes ce qu'on trouvait de moins intelligible parmi les vers des contemporains ou des aînés. Tantôt, ils psalmodiaient avec béatitude le tercet de Nerval :
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux. Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule, As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux?
Tantôt, le quatrain des Premières Communions :