SOPHIE-DOROTHÉE
Mais, qu'il ait aimé ou non, peu d'hommes certainement ont été plus aimés. Et si, malgré sa mort héroïque, les lecteurs de ses lettres ne peuvent se défendre de le mépriser, personne certainement ne pourra se défendre d'admirer et de plaindre, malgré sa faute, la malheureuse
SOPHIE-DOROTHÉE ET KŒNIGSMARCK *li
jeune femme qui s'est livrée à lui tout entière. Voici une des lettres qu'elle lui écrivait, la der* nière de ses lettres qui nous soit parvenue :
Vous êtes parti depuis six jours, et je n'ai pas encore reçu un seul mot de vous. Par quoi aî-je mérité d^être ainsi traitée ? Est-ce parce que je vous ai aimé ju^qii^à Tadoration, parce que je vous ai tout sacrifié ? Mais à quoi bon vous rappeler tout cela ? Mon incertitude est pire que la mort : rien ne peut égaler Jrs tourments qu'elle me fait souffrir. Quelle cruelle deâtînèË est la mienne, grand Dieu ! Quelle honte d'aimer ainsi» et sans être aimée ! Mais j'étais née pour vous aLriicr, et je vous aimerai tant que je vivrai. S'il est vrai que vous ayez changé, — et j'ai une infinité de raisons pour le craindre, — je ne vous souhaite pas d'autre punition que de ne jamais trouver une fidélité et un amour semblables aux miens. Je souhaite qu'en dépit du plaisir que vous pourrez prendre à de nouvelles conquêtes, vous ne cessiez point de regretter Tamour et la tendresse que je vous ai montrés. Je vous aime plus qu'une femme n'a jamais aimé un homme. Mais je vous répète trop souvent les mêmes choses, vous devez en être fatigué. I^e vous en fâchez pas, je vous en supplie, ne m'uteit pas la triste consolation de pouvoir me plaindre de votre dureté \ Je n'ai pas reçu un seul mot de vous : tout conspire k m'accabler. Peut-être, en plus du malheur de n'élre plus aimée de vous, suis-je à la veille d'être définitivement perdue ? C'est trop pour moi, d'un seul Luup ; jo n'y survivrai pas ! Adieu, je vous pardonne tout ce que vous me faites souffrir !
Oui vraiment, elle « était née potir aimer »
U'i I»EUX THAGKDIES
cet homme grossier et dur qui « la faisait souffrir ! a Et M. Wilkins a bien raison d'évoquer, à propos de son aventure, Timmortel souvenir de Tristan et d'Isolde. Comme Théroïne du drame de Wagner, la princesse de Hanovre nous apparaît victime d'une nécessité mauvaise qui, peu à peu, lui ote toute force de résister ot de se défendre. Mariée à un butor qui la déteste, entourée d'ennemis qui s'acharnent à riimnilier et à la tourmenter, longtemps elle n'a de pensée que pour son devoir : mais, du jour où Kœnigsmarck lui écrit pour la première fois, on sent qu'elle ne va plus cesser de lui appartenir. Elle-même le sent, avec un môlanjçe d'épouvante et de ravissement. Et de jour en jour elle s'abandonne davantage à la passion qui s'est emparée d'elle, de jour en jour ses lettres nous la font voir plus tendre, plus humble, plus docile, plus aveuglément résignée à subir la brutale domination de son infidèle et rruel ami; jusqu'à ce qu'enfin, comme Isolde, elle oublie, à force d'amour, tout le reste du monde, et s'expose, presque volontairement, aux pires dangers. Avec cela, toujours timide et douce, restant jusqu'à la fin « l'enfant » que Kœnigsmarck lui reproche d'être. Ses lettres, même dans la traduction anglaise, ont un charme, une grAce, im parfum délicieux. Puisse-t-on
SOPniE-JïOHOTHKK KT KŒ>'HiSM.VRCK tA'i
nous en offrir bientôt le texte français, de façon à nous rendre familière, dans son relief vivant, ratmable et tragique figure de la princesse Sophie- Dorothée !