‹ Quelques hommesChapitre 2 sur 13 · UNE NUIT CHEZ DURAND · texte numérisé non relu

UNE NUIT CHEZ DURAND

Et quand les quatre hommes se furent attablés devant huit douzaines d'huîtres, Natives et Ostendes mêlées, les rideaux des fenêtres une fois bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de la bande, dont les cheveux près des tempes commençaient à se poudrer : « Je ne vous raconterai pas son histoire, je serais bien embarrassé de vous la dire et ce serait peut-être long, mais je connais quelques beaux coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus, mais suffisants pour bien camper le personnage, mes annotations de voyage, les menues remarques personnelles que j'ai pu faire sur l'individu, au cours de diverses rencontres, à l'étranger surtout ; car, si je suis resté un grand

pécheur, j'ai été encore un plus grand voyageur. — Le besoin de changer de climats. — Et de maîtresses. — D'imbéciles surtout. A l'étranger on a beau posséder la langue, mille finesses de la conversation vous échappent et c'est autant d'idioties et d'énervements que l'on s'évite. Ne pas comprendre les propos d'un voisin de table au cabaret et les réflexions stupides de la foule dans la rue ou dans un Musée 1 avez-vous jamais réfléchi, messieurs, combien cette incompréhension de la sottise ambiante pouvait alléger le poids des heures et' éclaircir un horizon ? La vie est très facile, je vous assure, à l'étranger. — Tu ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens. — Seul, non, mais par contre les autres m'ennuient presque toujours. C'est aussi votre cas? — Mais oui, pouffait le jeune Gamard, un des « fils à papa » les plus épanouis de P « Impérial » et des « Mirlitons », — et, tournant'; vers les trois autres la jovialité de sa face, d'Esshuard de Brides est dans ses bonnes. Je crois, messieurs, que ça va être un peu long. » A quoi l'interpellé, repoussant son assiette et faisant signe au maître d'hôtel pour le consommé froid à la Reine : « Henri, du clos-vougeot et du vin de la Moselle, nous

ferons des mélanges, ce soir. » Et, très courtois, avec un demi-salut esquissé vers les autres : « Vous désirez du style télégraphique ? A vos ordres, parfaitement. Par ordre de dates, vous y êtes ? Voyons, voyons, nous sommes en dix-neuf cent... » Et, comme parlant tout haut ses souvenirs : « En quatre-vingthuit, c'est cela, le Pietaposa doit avoir trente-cinq ans. Il en paraissait alors vingt-deux, c'est bien cela en quatre-vingt-sept ou quatre-vingt-huit, à Florence, pendant la saison.

«. Je le rencontre aux Cascines, dans le landau armorié de la reine de Galice, la grosse reine de Galice, qu'ont faite expulser,par son peuple, l'incapacité de ses ministres et l'audace de ses favoris. Toute déchue qu'elle fût, Mercedes Conceptione recevait encore une pension annuelle de trois millions et joyeusement, en déclassée de la couronne, promenait alors son exil à travers les capitales de l'Europe et toutes les villes où l'on s'amuse. Florence la possédait ce printemps, elle, les quelques favoris ordinaires les trois Infantes et même l'Infant, qui remonta plus tard sur le trône. Toute une petite cour bruyante, parée et chamarrée de Nice, où elle avait passé l'hiver,

était venue la rejoindre à Florence, d'où elle gagnerait Paris au printemps. Les Majestés en rupture de royaume ont cela de commun avec les courtisanes qu'elles font les villes dans leur saison.

« Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait homme, ornait les coussins du landau royal. En face de lui se prélassait la grosse reine déjà bedonnante, sanglée dans une de ses robes de couleur violente, dont l'Espagne a le monopole. Elle trônait la mantille nationale fixée par une rose rouge dans les cheveux, très carnavalesque en somme, et près de la reire, jolie et fine, un profil d'ambre sous des cheveux noirs aux luisances de satin, une des Infantes.

La robe lustrée des chevaux bai cerise, la livrie éclatante, le luxe agressif et brutal du harnais, le groupe du jeune homme et des deux femmes, tou. m'intéressa. Je m'informais, j'avais reconnu la grosse Altesse. A Florence, aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit, se connaît ; ce sont des Acacias plus intimes et, quiconque y porte un nom, e peuple se le montre au doigt.

« Le jeune homme assis était le prince Luidgi Pietaposa. Il s'émanait de sa beauté un tel rayon-

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nement de jeunesse et d'assurance que j'avais cru un moment à la présence de l'Infant lui-même, à Don Pedro Allonzo d'Hiberia. « Le prince des Asturies est souffrant, m'était-il répondu, mais ce jeune hcmme est son intime, ils ne se quittent pas. La reine de Galice l'a attaché à la personne de son fils, :'est le favori du jour. La Reine, l'Infant, les Infantes ellesmêmes, tout le monde ici aime le prince Pittaposa. « Quanto bello ! » « Il est si beau! » ajoutait mon interlocuteur avec une idolâtrie tout italienne.

« Mais le soir, au Cercle des Étrangers et au Paliis Fontebuoni, chez la comtesse Davantzina, j'eus et des renseignements plus précis et des détails de circonstance. Le jeune Pietaposa n'était pas que l'ami du fis, la reine étendait jusqu'à lui son affection maternelh et de plus intimes complaisances. Les jours suivants le bruit public me confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de la grosse Majesté et du jeune prirce italien était le scandale dont pouffait, cette année- à, toute la société florentine : on l'appelait courammem « le péché de la Reine ». Avec la chaleur de tempérament, qui l'a rendue fameuse à travers toute l'Europe, et le flair aiguisé de son expérience, la reine de

Galice avait accueilli immédiatement cette fleur en bouton : pas de loge à l'Opéra, pas de promenade aux Caséines où à la villa Boboli, pas de visite aux Uffizi, sans la présence auprès de la reine de son péché chéri.

« Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «. Un Xapo- « litain, déclaraient avec un haussement d'épaules, « les autres hommes consultés, ça va de soi « Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y sont « princes et aucun gentilhomme. Napolitain, ruf- «. fiane, lazzarone ou catin ! »

Le favori de la reine était désavoué par la ville du Dante ; on l'accueillait et on lui faisait fête pourtant. Plus que partout ailleurs, la beauté règne en souveraine à Florence ; trop de souvenirs de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux; ces gens-là ont Botticelli, le Benvenuto et Léonard dans les sens et dans le sang, et le Pietaposa (vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait alors à un saint Georges du Carpaccio ou à un saint Sébastien du Sodoma.

« Mais l'auguste amante? Quel effondrement de chairs sous ses plastrons de satins et de jais et quelles chairs boutonneuses, soulevées partout comme une

peau d'orange, et dénonçant des rougeurs des joues à celles de la nuque, l'orage et l'ardeur du tempérament.

« C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, « déclarait, en riant, la marquise Pepoli. C'est un « volcan, « el povero caro » n'a pas changé de pays, « il fait toutes les nuits l'ascension du « Vésuve. »

Je quittais Florence et le couple en pleine lune de miel, non, en pleine éruption. Ce fut ma première rencontre avec cet homme intéressant : elle date au moins de douze années. C'étaient les débuts du prince dans les cours d'Europe. Deux ans plus tard, ayant retrouvé la marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres amants. « Cela a duré encore six mois après « votre départ, me fut-il répondu, et puis cela a fini « comme cela devait finir, par la disparition de quel- « ques diamants. Un beau matin, la reine constatait « qu'il manquait dans son écrin une rivière de famille « et quelques perles, quatre-vingt mille francs au bas « mot, que Pietaposa doit encore à la Galice; la police « intervint, mais la reine d'elle-même fit arrêter les * poursuites. L'entourage était plutôt sujet à caution ; « les joyaux heureusement, n'appartenaient pas à la « Couronne ; il n'y eu pas d'incident diplomatique, il

« n'y en eut même pas de judiciaire : il y a des cas où « cela est plus prudent. »

— Et depuis ? interrogeait Gamard.

« Depuis., j'ai retrouvé trois ou quatre fois, dans diverses postures, non, dans divers avatars, le beau Napolitain. Ce fut d'abord à Corfou, vers 1891, oui, en janvier 1891, il était à bord du yacht de l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre toqué, lui et quelques seigneurs de moindre importance, cueillis par l'Altesse au cours de ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto! Vous connaissez le prince héritier d'Illyrie qui a renoncé au trône et, du vivant même de l'empereur, a solennellement abdiqué en faveur de son cousin pour se livrer tout entier à la passion de la navigation et de l'astronomie ? Il découvre des constellations inconnues et des poissons nouveaux. — Et le Pietaposa, il l'avait découvert à quel titre? interrompait l'incorrigible Gamard. — L'Histoire ne le dit pas. L'archiduc Otto est un exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis sûr qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un bibelot précieux, une statue rare ou un beau portrait ; l'équipage de la « Yungfrau » offrait alors les spécimens les plus accomplis du littoral

méditerranéen. Il y avait des matelots turcs, des Grecs, des Siciliens, des Espagnols, et jusqu'à des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach ! D'abord c'est de [famille; on n'a pas impunément un Louis II de Bavière dans ses consanguins. D'ailleurs esthétisme purement cérébral, jamais un soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est le mari le plus fidèle et l'archiduchesse Gisèle n'a jamais pleuré. — Et le Pietaposa dans tout cela ? — Le Pietaposa était à Conou parce que la « Yungfrau J» y avait fait escale. L'archiduc avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice de Hongrie, qui y passe tous ses hivers. — Et le Pietaposa était reçu chez l'impératrice ? — Parfaitement, dans l'ombre de l'archiduc. Ah ! l'aigrefin a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de la souplesse, plus, de l'audace, une race énorme avec cela ! — Pas dans les mains. Vous avez vu ces écianches ? — Dans l'allure et dans la vie, ce qui est un autre atout dans son jeu. La preuve est qu'il força l'entrée des salons et des clubs de Vienne, et la noblesse autrichienne est demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par ces temps de veulerie et de Iàchez-tout universel. — Quelques scandales de club

à Vienne ? — Non, heureux joueur et beau joueur. Quelques duels, mais pour des femmes; une liaison affichée avec une danseuse et le sujet d'Opéra, là-bas, c'est le « nec plus ultra », la crème, bref la situation la plus en vue, la plus assise. — Eh bien, alors ? — La débâcle commence en 1893, à Ems.

« Le Pietaposa y accompagnait en cavalier servant la grande-duchesse Sophie de Meinichenge, cette jolie blonde pas toute jeune qui promenait cet hiver, à travers les ministères et les réceptions officielles, le tragédien Chastenay Dosan et le peintre Dario de la Psara. La grande-duchesse avait alors sept ans de moins, et, moins connue, moins démodée aussi par tant de séjours dans les Ritz et Bristol Hôtels de tant de capitales, la blonde Altesse était alors au début de longues et fantasques absences de six mois qu'elle fait tous les ans, loin du duché et du palais conjugal: la plus honnête femme du monde au demeurant, mais pas cousine pour rien, non plus, des Mittelbach. — Alors il ne changeait pas de famille, le Pietaposa ? — Oui. Il a surtout cultivé les déplacements d'Altesses. Rien ne pose comme de soi-disant liaisons royales. — Les bourgeoises suivent, — Les parvenues surtout.

Une société de cuistres rampe à genoux devant tout ce qui a blason. — Une époque des domestiques. — A qui le dites-vous ! Les peuples se révoltent, et tous les républicains sont maîtres d'hôtel ; voyez les Suisses l — D'ailleurs, on n'est bien servi maintenant qu'à l'auberge. — Et on ne mange plus qu'au cabaret. — Résultat : toutes les Altesses démissionnent. L'impératrice de Hongrie vit à Corfou, la reine Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, le roi de Finlande à Aix-les- Bains et le roi Oloran au tripot. — Mais la grande-duchesse ? Vous vous égarez, d'Esshuard. — En effet; mais vous permettez. Très altérantes, ces biographies de Majestés en vacances. Si nous changions un peu nos vins ? Henri, une Saint- Marceaux pour ces messieurs et moi, et du Roederer pour M. de Clarens, qui n'en supporte pas d'autre. »

Et quand le maître d'hôtel eut servi les coupes de cristal taillé et fait sauter les capuchons dorés des bouteilles :

« L'aventure de la grande-duchesse Sophie et du Pietaposal Elle a été plutôt ridicule. L'Altesse ne sortait que flanquée du bel Italien, très en cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses cravates et des

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bagues à tous les doigts. Il s'est calmé depuis et sans la cambrure accusée de l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne peut trop demander à un Napolitain. Napolitain, il l'était alors outrageusement dans ses allures et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude et de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, avec des oeillades incendiaires et des sourires de langueur, un vrai ténor, et compromettant à plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se laissait aimer, non courtiser et vivre, toute à la vanité d'avoir enchaîné ce phénomène à sa daumont et toute au plaisir esthétique de le voir. Le Pietaposa, d'ailleurs, payait royalement les collations et les promenades offertes, tenait table ouverte à la Restauration du parc et perdait et gagnait à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur; la duchesse Sophie, élevée dans l'économie de sa petite cour allemande, n'en croyait pas ses yeux de Gretchen. Pietaposa Péblouissait. Mais il y eut le revers de cette éclatante médaille, et, un beau matin, le sigisbée magnifique présenta la note à l'Altesse. »

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