‹ Quelques hommesChapitre 8 sur 13 · DERNIER AMOUR · texte numérisé non relu

DERNIER AMOUR

Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des coups de griffes aux coins des tempes proclamait ce jour-là plus cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait tous les deux, elle, usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle encore avide de vivre et de jouir.

Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage ; certes, oui, déjà touché par la vie, car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient déjà vers les tempes, striés par places de minces fils d'argent, et sous la moustache

d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister. Visiblement obsédé, il arpentaità grands pas rageurs cette haute et claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires blêmissantes, encadrées de délicates boiseries, que coupaient ça et là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de soc corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs.

Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.

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Ohl la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum musqué du lilas blanc s'entassant là pour étouffer de tenaces relents d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort.

Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé labadauderie de Paris, cette homme et cette , femme aujourd'hui muets et refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête; elle, tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué de

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sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune, riche de vingt-cinq ans et des se jeunes illusions. Sur la foi de ses larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans l'alcove sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois toute comme jamais elle ne l'avait tait encore, jouant avec sa chair, ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait, du jour au lendemain, dans Paris quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la veille.

Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques, était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde l Lors de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa quarantième année, l'âge ou la femme avertie par les regards moins désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable ardeur, qu'elle en

connaît la durée éphémère. Comme la phtisique dont les instants sont comptés, elle apporte dans tout, en amour surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est un châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents, qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre, l'éternelle agonie d'une âme par âme qu'on appelle l'amour.

Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle était, mourante de la tuberculose et d'une affection cancéreuse dans le ventre, la gloire et la fortune de son amant si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle, n'en était pas moins son œuvre et son chefd'œuvre : œuvre de quinze ans de luttes et d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour à tour implorante et coquette auprès

de leurs directeurs réveillant chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcove, faisant miroiter chez les autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de nerfs et de passion ! devant le public amusé des premières et la grosse foule des centièmes intéressée enfin aux racontars.

Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore que de àsa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis [usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite! Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la première venue : des figurantes prises derrière un portant de théâtre dans l'empuantissement des coulisses ; puis, la réputation venant à Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la figurante comme l'acteuse.

de chiper l'amant à Madame, à une grande qui touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans la vie de Morfels ; pour la plupart des folles, des vicieuses et des oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce bruissement autour de lui de noms cotés [et d'étoffes rares, avait accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées, plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même pas l'attrait de la jeunesse à ses sens fatigués de viveur.

Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie dans le milieu le plus cossu, le plus

rangé, le plus bourgeois, le plus offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels, maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de cœur.

« De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane, comme il arrivait parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de rancœur ; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie, acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jourlà, comme une fièvre de joie, de secrète revanche flambait dans le regard attristé de l'actrice, il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front

Il emplissait cette chambre de malade, d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage. (P. ["63. )

buté vers le tapis ; tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches, ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones du Japon posée sur ses genoux. « Vous souffrez, mon ami », sa voix rauque un peu lasse, venait de rompre le silence.

— Mais, non, je vous assure, répondit l'homme sans interrompre sa rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours. » A quoi la malade étouffant un bâillement : « Il y a langtemps que je ne rêve plus », et à un haussement d'épaules de son amant : « Savez-vous qu'il y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu ? Et comme il s'était arrêté brusquement : « Venez ici, Raoul », commandait la malade et de Morfels ayant obéi : « Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu? insistait-elle en le regardant jusqu'à l'âme. A cause de ceci. » Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la place du cœur. « Elle t'a lâché, hein ? et tu souffres à ton tour, pauvre ami? » Et comme l'homme, le visage tout à coup empoupré, balbutiait, cherchait une défaite : A quoi bon t'excuser ? reprenait la voix rauque, ne suis-je point au courant de toutes tes folies ? Ah 1 j'ai beau ne pas sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir

me voir et me faire expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché, cette petite Roncerolle pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché, elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin, sans pouvoir tenir en place. Encore un peu, tu pleurerais. Avoue que cela fait mal ? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait ? Pour un cabot de Montparnasse 1 et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà que tu vieillis à ton tour. »

Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels : « Pauvre garçon, murmura-t-elle caressante, cela va commencer

aussi pour toi et tu vas le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence. Oh 1 vieillir, quelle cruauté I lire dans les yeux d'autrui la pitié, le dévouement, plus jamais le désir... » Instinctivement l'homme avait ployé le genou et, le coeur tout à coup fondu dans un attendrissement bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux de cette agonisante ; et elle, comme en rêve, continuait son soliloque, tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son ami. « N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de cela que tu mourras aussi 1 Car je te connais, mon pauvre enfant, toi l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela, c'est n'exister plus. » Et tout à coup avec des inflexions de théâtre dans la voix : « Comme ces beaux cheveux, que j'ai connus si souples et si bruns, sont devenus raides au toucher 1 n'est-ce pas qu'ils blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais tu portes encore

beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne pleures pas mon chéri ! » Et comme l'homme prostré dans la peluche et dans les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés on eût dit sur l'enclume du cœur: « D'autres t'aimeront encore, toi, tu en aimeras d'autre aussi; mais, il y a longtemps que je suis une morte. C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul, ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais; ton chagrin, c'était le mien, c'est pour rire, console-toi, m'ami. »

CHEZ ARTONAI.

CHEZ ARTONIA

C'était il y a quatre ans, à Madrid même, le Madrid des noceurs de la grande fête et des demoiselles haut cotées, dont le porche s'ouvre presque triomphal là-bas à l'extrémité du Bois, derrière les hauts ombrages du Jardin d'acclimatation et de l'ancien parc de Neuilly.

Un grand seigneur de banque israélite, et dont les exploits depuis ont empli toutes les feuilles, le coupable insaisissable des affaires de Panama, et pourquoi ne pas le nommer, après tout ? Arton lui-même y avait installé, dans la fraîcheur des pelouses et la soie capitonnée des garnis de luxe, une belle et spirituelle créature que la verve de mon ami Bauër avait vite baptisé du nom d'Artonia.

Cette jolie fille condamnée à l'amour de ce juif, un peu comme l'Andromède sur son rocher aux caresses du monstre, attendait là, dans le calme factice

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de ce restaurant d'amour, que le tapissier et les peintres eussent mis la dernière touche au petit hôtel que son seigneur et maître venait de lui construire selon les us et coutumes des unions princières de son milieu. C'était, en vérité, une charmante nature que cette Artonia, foncièrement bonne en dépit des cruautés des débuts, frottée d'art, un peu artiste elle-même (elle avait abordé la scène) et adorant avec une espèce de frénésie de justice tout ce qui touchait aux arts et à la littérature, tout ce qu'oppriment en somme la sottise et le poids énorme de l'argent; on eût dit qu'elle se revenchait par là des avanies du sort qui la liait, elle jeune, de chair savoureuse et désirable, à ce vieux bouc judaïque. Il suffisait d'être peintre, sculpteur, écrivain, journaliste même et sans bien grande renommée pour être accueilli à bras ouverts chez la princesse d'Arton ; il n'y avait pas de fête cet été-là à Madrid sans parmi les nvités quelques noms connus de Tortoni, sinon du boulevard ; et c'était alors, de la part de la belle dame du logis, des coquetteries offertes et quasi féroces, tout un manège de cruautés à la fois inconscientes et piquantes étalées sous le nez de son entre-

Cette contrainte où elle vivait, à la manière des captives de harem, avait donné à sa beauté un caractère alangui. (P. 184.)

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teneur, à la barbe du juif haï, dont, avec une impudence rare, mais ma foi délicieuse, elle se vengeait ainsi à sa manière ; et quand le vieux forban outré verdissait dans sa barbe avec des yeux devenus couleur de fiel, en vérité cela vous rafraîchissait l'âme et l'on en voulait moins au sort en voyant ce louche tripoteurde millions, cet éventreur de fortunes assises, cet égorgeur de familles honnêtes torturé et réduit à quia à son tour et cela par cette insolente et capiteuse Artonia, qu'il payait très cher pour le faire ainsi rôtir à petit feu, le pauvre homme, dans les quatre cents louis par mois.

Nous étions bien une dizaine que ce jeu intéressait énormément : nous baisions en conscience .les bras frais et doux de la dame, ne ménagions pas les aveux chuchotes tout près de l'oreille rose, dans les petits cheveux follets de la nuque, et aurions volontiers joué les Lucien de Rubempré auprès de la belle Esther de cet épouvantable Nucingen; mais là s'arrêtait le roman de Balzac, et il ne fallait pas songer à conclure avec Artonia. Monsieur lui avait donné la nausée de l'amour ; les voluptés de l'alcôve et leurs plus fines délicatesses étaient devenues pour cette

jeune femme de vingt-cinq ans la corvée la plus ignoble, la plus écœurante, et, à notre confusion, si la pauvre créature ne rompit pas plutôt la corde, c'est que nous la prêchions tour à tour, l'exhortions à vaincre ses répugnances et à ne pas briser une si belle carrière, carrière difficile, nous en convenions, mais puisqu'elle l'avait choisie! Et, en effet, honni soit qui mal y pense, n'y a-t-il pas de par le monde, selon les milieux et les tempéraments, plus de morales que n'en inventa le regretté feu Nisard ?

D'ailleurs ce dégoût de l'entreteneur lui seyait à merveille; cette contrainte, où elle vivait un peu à la manière des captives de harem, avait donné à sa beauté, peut-être un peu opulente et trop en fraîcheur, un caractère alangui, une sorte de meurtrissure qui n'était pas sans charme; l'ennui l'avait comme affinée, maigrie, pâlie, et parfois, en la voyant évoluer chez elle toute blanche dans de merveilleuses robes d'intérieur plus blanches encore, et cela avec des lenteurs quasi douloureuses, des grâces convalescentes de princesse qui s'ennuie enfermée dans une tour, l'idée me vint à l'esprit de la comparer à Thaïs, la troublante et nostalgique Thaïs d'Anatole France,

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mais mon emballement était de courte durée. Artonia n'aurait jamais poussé le dégoût des choses de ce monde jusqu'à brûler ses robes et ses bijoux sur un bûcher, et si jamais elle eût quitté Arton, ce n'eût pas été pour ensevelir sa coupable beauté dans un cloître, mais pour suivre un amant plus jeune et ragoûtant, mais néanmoins [affligé de bonnes rentes, nous étions bien tranquilles là-dessus.

Les dîners qu'Arton donnait alors à Madrid et que présidait sa maîtresse n'en sont pas moins demeurés dans ma mémoire comme un des signes les plus curieux de ce temps; la composition en était toujours documentaire, parfois inquiétante. C'étaient, à côté de gens de Bourse plus ou moins compromis, hommes de toutes les besognes à figures d'espèces et d'une impeccable élégance, c'étaient des députés, tournures provinciales ou raideurs doctrinaires, attirés là dans l'antre d'Ali-Baba et des quarante voleurs et ne se croyant encore que chez Circé, les pauvres hères ! puis des ministres venus furtivement sur la promesse de quelques jolis minois (Artonia avait des amies), des directeurs de journaux en mal de subvention, tout cela pêle-mêle avec des reporters

douteux, des renégats du boulangisme et des publicistes équivoques, et, au milieu de toute cette bande, une dizaine d'artistes, des égarés, ceux-là, venus bien moins pour les chèques de Monsieur que pour le chic de Madame, et d'ailleurs invités, imposés par elle à l'humeur de bull de son entreteneur.

C'est dans cet étrange milieu qu'un hasard devait me rendre témoin d'une scène inoubliable, d'un drame muet de conscience que je n'ai d'ailleurs pas oublié : j'en ai les moindres détails demeurés si présents à ma mémoire que je pourrais les mimer presque. C'était en juin 1891, la semaine d'avant ou d'après le Grand-Prix, époque où il est d'usage de se remuer et de mener joyeuse et bruyante vie dans ce monde particulier. Arton avait réuni ce soir-là, dans le grand salon de Madrid, une vingtaine de convives plus recrutés cette fois dans le monde de la haute noce que dans celui de la politique; Artonia en avait elle-même dressé la liste et, à part deux ou trois hommes de Bourse flanqués de leurs maîtresses, toute la haute galanterie avait donné. C'étaient et nos plus beaux fils à papas, les plastrons les plus calamistrés du Paris qui muse et qui s'amuse, et, toutes voiles dehors,

les plus jolies d'entre les habituées de la pelouse d'Auteuil. Toutes, dans les robes légères, mousselines et batistes, qui étaient la mode de ce printemps, affectaient une simplicité ruineuse, tout le luxe réfugié dans la science des dessous, et, coiffées en bandeaux plats avec des physionomies volontairement ingénues, presque virginales, offraient le ragoût piquant, de tout temps apprécié des viveurs, de filles entretenues assaisonnant l'enluminure des teints et des sourires par des yeux frais de pensionnaires.

Mâles et femelles affichaient une correction de langage et de tenue à mettre à l'aise M. Ferdinand Brunetière; avec des femmes moins jeunes et moins jolies, on se serait cru, parole d'honneur, à la Revue des Deux Mondes; il y avait autour de la table, côté des hommes, tout autant de profils sémites qu'un soir de réception de Mme Buloz, mais le goût charmant des robes exhibées et la fraîcheur savoureuse des épaules ne permettaient pas de prolonger l'illusion, et l'on se serait cru tout au moins à un dîner d'ambassade, sans l'entrée en coup de vent, vers le second service, d'une demoiselle amie de la maîtresse de céans.

IÇ)0 QUELQUES HOMMES.

Margot (on peut risquer son petit nom) traversait alors une crise d'argent aggravée par l'abandon d'un entreteneur aimé, chose rare chez ces dames, et, toute intelligente qu'elle fût, peut-être à cause de cette intelligence même, demandait des consolations à la morphine.

Tourbillonnante dans un envol de malines et de tulle rose, extraordinairement pâle sous ses bandeaux d'un châtain roux avec une étrange fixité de ses yeux noirs, elle fit une entrée à sensation, s'excusant à peine d'une voix brève et saccadée de son retard, acclamée par toutes les femmes et curieusement observée par les hommes émoustillés par cette névrose et cette pâleur. Elle s'asseyait avec une raideur d'automate, touchait à peine aux plats, mais vidait coup sur coup trois coupes de Champagne et, aussitôt grise, déjà intoxiquée de morphine, avec tout l'égarement du poison dans sa face contractée, elle se levait et, avec une verve endiablée qui ne l'a pas quittée d'ailleurs, prenait à partie tous les convives et, mêlant l'insulte à l'anecdote, l'extravagance à l'ironie et les plus désastreuses histoires, celles qu'on chuchote tout bas, aux inventions les plus invraisemblables, disait

Ets'emparant du bras d'un asse^ élégant cavalier :

« Un quadrille, jetait-elle en se retournant vers

l'homme installé au piano.... » (P. 193.)

à chacun son fait et cinglait en plein visage toute celte équivoque compagnie de filles avouées, et de princes du sport, et cela si cruellement qu'une colère sourde finissait par gagner toute la salle et que la crise de nerfs attendue et prévue arrivait juste à temps pour éviter de légitimes représailles.

Trois hommes emportaient sur leurs épaules Margot, qui se débattait, tout à coup déchevelée, avec des cris de bête qu'on égorge ; tout le monde s'était levé, on était heureusement au dessert, et tandis qu'Artonia toute pâle, au désespoir de la scène, s'excusait auprès de ses invités et nous faisait passer dans un petit salon voisin, la valetaille enlevait prestement le couvert, débarrassait en un clin d'oeil la salle, où nous rappelait presque immédiatement le prélude d'une valse.

Alors, Artonia : « On m'a promis les Tziganes pour dix heures, je suis désolée, croyez-moi ; sans cette sotte histoire nous serions encore à table *>>; et s'emparant du bras d'un assez élégant cavalier : « Non, un quadrille, jetait-elle en se tournant vers l'homme installé au piano, un quadrille et vite un visà-vis, je veux m'amuser ce soir. » Et, en femme

ig4 QUELQUES HOMMES.

surexcitée qui veut absolument distraire son monde en payant de sa personne, elle entraînait son danseur, s'élançait au milieu de la salle et piquait, parmi toutes ces femmes encore figées de stupeur, un épique chahut, une élégante et canaille pyrrhique, comme on n'en voit qu'au bal des canotiers par les beaux soirs de Bougival.

On avait fait cercle autour de la danseuse, et la belle fille surexcitée par les marques d'approbation avait retroussé ses jupes et, pointant son pied droit en l'air, les joues toutes roses, le sang fouetté par le plaisir, tourbillonnait maintenant sur elle-même un délirant cavalier seul.

Tout à coup un cri déchirant traversait l'enfilade des salles, un affreux cri parti du dehors et plus semblable, en effet, à un hurlement de bête qu'à une voix humaine. Toutes les têtes s'étaient instinctivement tournées vers les portes, et Artonia en train de tricoter délicatement des jambes, les dentelles de ses dessous relevées à hauteur des genoux, s'arrêtait avec un brusque : « Bon, la voilà qui gueule encore ! elle ne va donc pas nous foutre la paix, cette charogne », et un si soudain coup de tête en arrière que l'édifice

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La belle fille, surexcitée par les marques

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tourbillonnait sur elle-même. (P. 194).

de sa coiffure s'écroulait, entraîné par ie poids de ses cheveux. La belle créature se trouvait enveloppée jusqu'à la taille d'une lourde coulée de soie jaune, luisante et fluide comme de l'eau ; un peigne de diamants fiché dans son chignon suivait les cheveux dans leur chute et Artonia, qui s'était arrêtée aux écoutes, avait le temps de le saisir au vol et, du même geste instinctif arrachant une libellule de pierreries qui la gênait au corsage, elle jetait précipitamment les deux bijoux sur un coin de table ; puis, ramenant ses jupes autour d'elle : « On y va, on y va, gouaillait-elle avec un rire excédé et canaille. Malheur ! est-ce qu'elle va nous embêter comme ça toute la nuit ? J'en ai soupe, moi, des femmes saoules. » Et elle s'élançait, tête baissée, vers la porte où les cris se précisaient, des cris aigus de femme écorchée vive dont l'étranglement faisait mal.

Margot s'offrait le luxe d'une seconde attaque de nerfs, le salon s'était vidé en un clin d'oeil, tous les hommes attirés vers la morphinomane par cette curiosité de viveurs blasés, cette espèce de goût malsain et cruel que l'hystérie éveille toujours au cœur de la débauche, les femmes, en vraies connaisseuses du

iq8 quelques hommes.

pourceau humain, inquiètes et à la fois jalouses de leurs amants, leurs amants que cette fille était capable de leur soulever avec ses simagrées de cliente à Charcot, tous en somme émoustillés ou poignes autour de ce spectacle de la Salpêtrière.

Les cris de Margot commençaient, d'ailleurs, à s'étouffer dans une espèce de halètement rauque et, pris d'une tardive pitié, je me levai à mon tour du petit canapé, où je m'avachissais un peu étourdi, surtout écœuré par toute cette scène, et j'allais sortir, plus peut-être pour respirer l'air du dehors que pour aller prendre des nouvelles, quand, au seuil de ce salon où je me croyais resté seul, je m'aperçus que quelqu'un était demeuré et que, dans le désarroi de la sortie d'Artonia, un autre homme avait négligé aussi de le suivre.

L'homme installé au piano, un homme du monde, ma foi, physionomie assez effacée, mais d'une distinction discrète, rencontrée depuis dix ans dans tous les mondes, celui où l'on s'amuse et celui où l'on épouse; le monsieur toujours prêt à se mettre au piano pour y accompagner la chansonnette en vogue ou y rythmer la valse requise, le monsieur de

toutes les complaisances, que tout le monde connaît et dont personne ne sait exactement l'existence et les ressources, le monsieur dont les femmes disent : « Mon petit un. tel, soyez gentil, jouez-nous donc quelque chose; dont les hommes pensent : « On peut toujours l'avoir, il nous amusera après dîner » et dont les maîtresses de maison pensent : « Un tel, il est précieux, il ne faut pas que je l'oublie. » Le monsieur de toutes les fêtes et de toutes les villégiatures, l'amuseur exquis que l'on retrouve chez les Artonia comme chez les Mme Aubernon, toujours vêtu à la dernière mode, parfumé, linge comme un dandy de Londres, sans fortune connue, mais affichant presque du luxe, personnage un peu vague peut-être, parfois même un peu trouble, et dont il serait gênant d'approfondir la vie; glissez mortels, n'appuyez pas.

Il n'avait pas, lui non plus, quitté le salon, mais il avait quitté le piano et, debout, appuyé des deux mains en arrière sur le bord d'une table, il regardait indolemment du côté de la porte, attentif en apparence au bruit soulevé par la crise de Margot; mais sous ses paupières à demi baissées c'est mon regard que ses yeux singulièrement aiguisés épiaient; ils luisaient

comme une lame de couteau entre le grillage des cils, et c'est le froid de ses prunelles d'acier senti tout à coup près du cœur, qui me clouait malgré moi sur le seuil.

Je m'arrêtais à mon tour pour dévisager de X... et m'apercevais que la table au bord de laquelle il s'appuyait était justement celle où Artonia avait posé ses bijoux, la libellule de pierreries et le peigne ; un hasard imprévu en éteignait alors les feux, de X... avait posé dessus son chapeau claque.

La coiffe de satin blanc timbrée d'un tortil de baron s'étalait à plat sur la table, dérobant aux yeux une valeur d'au moins quinze à vingt mille francs, saphirs, émeraudes et rubis de la broche et diamants du peigne, et, tout en se jouant, le pianiste mondain appuvait des deux mains sur le claque, le dos tourné aux objets qu'il [tenait cachés... oh 1 par inadvertance et sans le savoir... et m'observait toujours de son regard oblique, devenu seulement un peu plus pâle avec des petites gouttes de sueur en perles sur les tempes.

Avais-je vu ou n'avais-je pas vu ? Telle était évidemment la question qu'il se posait. Un doute me

restait encore et, poigne ^soudain d'une passionnée curiosité pour ce drame de conscience, je m'arrêtais négligemment dans l'embrasure de la porte et j'allumais une cigarette, mais sans quitter de X... de l'œil. Il se passa là deux inoubliables minutes, deux minutes de gêne et de malaise croissant dans une atmosphère de cauchemar et dans quel épouvantable silence! Puis soudain, comme si rien n'était, mon pianiste se détachait de la table, où il semblait rivé, et, tout en s'éventant avec son chapeau claque, se dirigeait vers moi et, avec un sourire : « Du feu, vous permettez ? » Et quand il eut allumé sa cigarette à la mienne : « Quelle température ! On se croirait à Biskra, vous connaissez Biskra ? Il n'y a rien d'étonnant que Mademoiselle de *** se soit trouvée indisposée, on serait malade à moins. » Il s'épongeait maintenant le front avec son mouchoir, se servait de son chapeau comme d'un éventail, et tout un masque d'amabilité grimaçait sur son visage demeuré tout pâle et son dos s'arrondissait et sa bouche souriait, mais ses yeux ne pouvaient mentir, ils couvaient toujours, sous de rapides battements de paupières, les bijoux restés là-bas dans le salon.

Je ne m'étais pas trompé !

Arton rentrait à ce moment en coup de vent et, après un bref coup d'oeil jeté dans le salon désert : « Mais on ne danse plus, c'est désolant, il n'y a plus personne. Mon petit X..., soyez gentil. » Et il avait, lui aussi, la phrase banale et consacrée : « Je vous en prie, mettez-vous au piano, rappelez-nous ces dames»; et comme nous croyions devoir nous informer de Margot : « C'est passé, elle pleure maintenant ; on vient de faire atteler et Suzy va la mettre en voiture; c'est ce que nous aurions dû faire depuis longtemps. — En effet. — Mais on ne saurait penser à tout. Ah 1 voilà les tziganes ! enfin 1 Inutile de vous fatiguer, mon petit. » Et amical, presque caressant pour le pianiste homme du monde, Arton s'effaçait pour laisser entrer une demi-douzaine de dolmans et de kolbachs hongrois amenés par un maître d'hôtel. « Installez-les, je vous les laisse, je vais chercher mon monde. » Alors moi, d'une voix que j'aurais voulu plus ferme et dont je sentais monter le tremblement: « Mon cher ami, faisais-je à ce juif d'Arton, à mon tour presque caressant, ne laissez donc pas les bijoux de Suzy sur cette table, montez-les chez vous, cela

La table au bord de laquelle il s'appuyait,

était justement celle où Artonia avait

posé ses bijoux. (P. 200.)

peut tenter quelqu'un. Il y a ces Bohémiens, les servants, les garçons, c'est la bouteille à l'encre, une maison comme celle-ci. — Mais comment donc, cette Suzy est si folle ! » Et quand il se fut emparé du peigne et de la broche, émeraudes et rubis : « C'est qu'il y en a pour trente mille francs, un morceau de pain, comme vous voyez. — Non, une aubaine, insistai-je en souriant. — Encore une fois, merci.

— Comment! elle avait laissé ses bijoux ici? En effet, on n'est pas plus imprudente. » Et avec un effarement, cette fois parfaitement joué, de X... se penchait curieusement du côté de la table où pendant cinq minutes il avait tenu entre ses mains ces trente mille francs de pierreries et de diamants.

De X... n'a d'ailleurs jamais été cité ni compromis dans les affaires et les scandales qui éclatèrent depuis.

DOLMANCÉ

DOLMANCE

« Sadique, sadique, on croit avoir tout dit quand on a épingle cette épithète au dos du premier maniaque... je veux dire du dernier maniaque venu... Parole d'honneur, c'est à hausser les épaules ou à se tordre ?» Et d'un coup de pouce étalant sur la table le jeu de cartes qu'il était en train de battre : »« Les Anglais sont autrement forts que nous sur ce chapitre » et les lèvres tirées par un équivoque sourire, notre hôte Gérard Asseline continuait à échelonner sur le tapis vert les rois de cœur et les as de pique de sa réussite solitaire.

Dehors le vent soufflait en bourrasque et la mer striée d'écume, à la fois verte et blanche sous un ciel couleur d'écaillé d'huîtres, se démenait avec un bruit sourd entre les deux hautes falaises toutes ruisselantes de pluie : il pleuvait depuis le matin, il avait plu encore la veille et, retenus à la villa des Saules par de

torrentielles ondées d'équinoxe, voilà deux jours que nous nous cantonnions désespérément, mélancoliquement, essayant de tuer le temps et de tromper notre ennui par de successives parties de baccarat, dans le grand hall, transformé en salon de jeu, de la villa.

L'heure du courrier apportait seule une diversion à la monotonie de nos occupations, jetant au milieu de notre lassitude l'imprévu des lettres particulières et les racontars plus ou moins frelatés des journaux. Or, le courrier venait d'arriver : comme la veille, avides de nouvelles, nous avions déployé fiévreusement les feuilles, tandis qu'Asseline assez indifférent tentait une illusoire patience avec les cartes du baccarat soudain abandonné.

Georges Moor, Jacques de Tracy et moi, préoccupés de l'affaire Bloch, venions avec un ensemble touchant d'en lire le jugement et c'est ce jugement que nous discutions à voix haute, d'une extrémité du hall à l'autre, des divans respectifs où nous nous étions étendus, et c'est cette discussion, malgré nous passionnée et toute d'indignations frémissantes, que le flegme indolent d'Asseline venait de doucher de toute la froideur de sa phrase railleuse.

« Les Anglais sont autrement forts que nous sur ce chapitre. » Mais, comment rendre le geste fatigué de notre hôte et le dédain somnolent de sa voix.

Et, comme nous nous récrions tous, trop heureux et flattés, disions-nous, de céder là-dessus la supériorité aux sujets de sa gracieuse majesté.

Vous avez tous lu la Faustin, poursuivait tranquillement Asseline, question à laquelle Charles Moor, ayant répondu par un vibrant : « Ah ça, pour qui nous prends-tu donc ! » Asseline avait un mystérieux sourire et, tout en arrangeant ses cartes :

— Et vous vous souvenez tous de l'honorable lord Selwyn, l'inquiétant et fuyant 'personnage de la fin du volume, et du scandale soulevé, lors de l'apparition du livre, autour de ce nom !

Nous nous étions tus tous les quatre, ne sachant où voulait en venir Asseline ; lui s'était levé, était allé à sa bibliothèque, et prenant dans un rayon une merveilleuse reliure en peau de truie, feuilletait une minute, et d'une voix devenue mordante, il lisait maintenant, détachait et mettait en valeur tous les mots, l'épaule accotée à l'angle de la bibliothèque.

— Au fond, décidément, qu'est-ce votre ami Selwyn ?

Lord Annandale, occupé à allumer son cigare, en tira lentement une bouffée, regarda sa tnaîtresse en plein visage, et dit :

— Georges Selwyn... c'est un sadique.

Et sur une muette interrogation des veux de Faustin, il ajouta :

— Oui, un homme aux amours... aux appétits des sens déréglés, maladifs... Mais qu'est-ce quevous..., qu'est-ce que nous Jait sa vie ?

Et il se mit à se promener dans le salon en laissant tomber de sa bouche :

— Une grande... une très grande intelligence... un savoir immense et un vieil ami de jeunesse.

Et puis, là-dessus, un silence.

— Sortez-vous aujourd'hui, Juliette? fit-il au bout de quelques instants.

— Non !

Sur ce non, lord Annandale se dirigea vers les écuries.

Et avec un bruit mat Asseline refermait le livre de M. de Goncourt. Le charme évocatoire de ces quel-

QUELQUES HOMMES. 2l3

ques lignes lues à voix haute avait opéré. Nous avions tous maintenant présent à la mémoire, et dans les moindres détails, le louche et mystérieux ami de lord Annandale : nous revoyions tous et la fleur rose de sa boutonnière à la queue baignant dans un flacon plat caché sous le revers de l'habit, et son front d'hydrocéphale et sa figure de vieille femme, jusqu'à ses vêtements prétentieux et tachés et ses mains desséchées se terminant aux deux petits doigts par deux ongtes enfermés à la chinoise dans un étui de métal.

Entre temps, la pluie avait cessé de tomber et par la large baie window de l'atelier, la plage, tout à coup baignée de soleil entre la double avancée des falaises, celle d'amont et celle d'aval, apparut lumineuse et comme transparente dans le brusque bleuissement du large 1

— Et dire que dans ce décor d'opéra comique, ricanait notre hôte et lecteur Asseline, on est parfaitement exposé à croiser le spectre à demi rassurant de l'honorable Georges Selwyn !

— Comment ici, à Étretat même, entre la silhouette autrefois romantique d'Hamlet Faure et le vivant souvenir de Guy de Maupassant ?

— Mais oui, mais oui, persiflait Asseline avec un clignement d'yeux à mon adresse, il y a quelque trente ans, un homme d'allures étranges venait s'établir à Étretat, pas PÉtretat d'aujourd'hui, où les femmes se baignent en bas de soie de couleur, mais Étretat simple hameau de pêcheurs, des masures et des vergers; et c'est dans une vraie chaumière à toit de chaume, au beau milieu d'un préau de pommiers que s'installait notre inconnu. Mais devant les yeux s'étendaient l'horizon que voici et tout à l'entour de profonde cavées, les chemins creux ombragés et toujours frais, même au moment de la canicule, que forment les hauts talus, plantés de hêtres et de frênes, de ce pays.

« En pleine verdure, comme je suis ici, à mivallée et déjà loin de la mer, une vraie retraite d'artiste ou de grand seigneur épris de solitude.

« Aucun changement ne fut opéré par le nouveau propriétaire, l'extérieur de la chaumière demeura le même... seulement à l'intérieur s'épanouit, dit-on, un luxe d'ameublements et de tentures bizarre, luxe de sorcellerie ou tout au moins d'hystérie pure. On n'en parlait d'ailleurs que d'après les furtifs regards

coulés par les fenêtres ouvertes, car personne dans le pays, pas même les fournisseurs, ne pénétrait dans Dolmancé; Dolmancé, le nom désormais inscrit en lettres noires sur la porte charretière de ce lieu de mystère. Dolmancé, j'abandonne à vos appréciations, Messieurs, le choix de ce nom pour une villégiature ; nous avons tous lu ou du moins essayé de lire l'œuvre du divin Marquis.

« C'était, paraît-il, entre autres merveilles, dans une longue, étroite et haute pièce tendue de soie violâtre, un squelette d'enfant ailé, comme un Eros, au crâne ceint de myrthe, voilé de gaze noire et ricanant, debout, au milieu d'un taillis de lauriers roses en fleurs. Dans une autre salle, celle-ci nue comme une allée de catacombes, un buste de bronze vert aux yeux d'argent bruni incrustés d'une émeraude, tête de femme Renaissance aux regards de pierreries, émergeait d'un flot de clair brocart et de bruissantes étoffes avec, sur le front, un hennin.

« Ailleurs, une cire peinte aux yeux inanimés, aux lèvres entr'ouvertes, chef de sainte décapitée, saignait accrochée à la muraille au-dessus d'un large bassin de cuivre débordant de lys rouges, comme d'une floraison

de sang ; autre part enfin, un grand portrait de femme, qu'on eut dit du Vinci, vous offrait l'énigme de son sourire au fond d'un .vieux cadre d'argent bossue de fruits d'agate et de raisins d'onyx. Et, partout, des voiles de gaze jetés compliquant les êtres et les objets de trouble et de mystère, puis dans des vases de forme hiératique une éternelle veillée de fleurs hostiles et symboliques, des liliums, des anthuriums et des orchidées, toute une flore méchante, posée, comme une offrande, au pied de chaque idole..., tout un intérieur empreint d'un mysticisme sombre à la fois catholique et païen, installation de fou ou de vieux Goppelius entrevue à de rares intervalles par l'entrebâillement des vitraux émaillés de devises archaïques sur fond d'azur glauque sablé d'or.

« Et dans le logis personne..., personne autre que l'homme aux allures étranges, promenant ses épaules voûtées et sa ricanante figure de vieille derrière la haie vive du préau. Cependant parfois deux êtres de rêve ou de cauchemar, tout au moins aussi inquiétants que leur maître, un enfant et une guenon.

« Une grimaçante et minaudière guenon, presque féminine de coquetteries et d'attitudes, presqu'hu-

Devant lesyeux, s'étendaient l'horizon que voici,

les chemins creux ombragés et toujours frais.

maine de laideur et toujours blottie dans le clair-obscur des pièces somptueuses dans quelque pose énamourée.

« Au cou un collier de métal bossue de turquoises, des bracelets autour de ses petites mains noires, une vraie macaque aux allures d'infante et, comme une infante, sachant au besoin porter la robe espagnole et bouffante et jouerde l'éventail.

« Quant à l'enfant, une merveille de beauté, un vrai page de Memling, quatorze ou quinze ans au plus, un de ces boys, comme l'Irlande seule en produit, aux yeux bleus flore, aux cheveux clairs nimbant le front d'un reflet de soie, le régal de chairs blondeset fraîches..., mais vivant là solitaire et farouche, plus invisible encore que la coquette guenon, comme dérobé avec un soin jaloux, caché à tout regard, l'air d'un Ariel captif ou d'un jeune prince envoûté de légende.

« Tout a été depuis supposé, imaginé et dit sur le trio... Mais alors la guenon constellée de bijoux et minaudant, affublée de craquantes étoffes, indignait surtout l'opinion des campagnes ; les paysans ont des chèvres et un érudit du lieu cita à l'appui du Balzac. Une Passion dans le désert.

« La vérité dans tout ceci ?

« Une nuit la chaumière de Dolmance, ordinairement murée de silence, s'emplissait de vacarme et de cris : c'était des jurons exaspérés, des voix de colère, des sanglots et des plaintes, puis un bruit de dispute et des appels déchirants, puis un grognement rauque, un râle... Tout le village, une angoisse à la gorge, avait passé cette nuit-là, debout, les fenêtres ouvertes, le cou tendu dans la direction de Dolmance.

« Le lendemain, le menuisier du pays était mandé à la chaumière ; il recevait du propriétaire la commande d'un cercueil d'enfant en cœur de chêne et, le cercueil livré, payé le double de son prix, trois jours après, la chaumière était fermée, volets clos, porte condamnée et l'honorable disparu... Une chaise de posta était venue le prendre dans la nuit.

« Quant au Memling et à la guenon, depuis la nuit des plaintes et des appels, personne ne les avait revus 1 Pour qui le cercueil ? pour l'enfant blond ? pour la macaque ? Mystère ! Un crime à n'en pas douter avait été commis. On a parlé longtemps de jalousie et de vengeance 1 Quels liens pouvaient unir entre eux ces

trois êtres bizarres ! Quel caprice sinistre avait bien pu les désunir I

— Un conte d'Hoffmann, concluait de Tracy.

— Ou une farce à la Vivier, insinuait Georges Moor : Londres est le pays du fini. Le fun, la farce à froid, sinistre, exaspérante, l'Angleterre est la patrie de ces gaietés affilées et coupantes comme l'acier : l'honorable Georges Selwyn n'était peut-être qu'un mystificateur macabre, ayant pioché son Swift et son Poe.

— Toujours est-il, reprenait Asseline, que deux mois après une voiture de déménagement venait emporter le mobilier de Dolmancé, le nom du domaine disparaissait de la porte charretière et la masure, le pré et le verger, tout était mis en vente chez M0 Récipon, notaire à Criquetot, où mon père s'en rendait acquéreur... La villa des Saules est l'ancien Dolmancé; vous êtes, mes amis, sur les lieux du Mystère... »

Nous regardions tous Asseline dans les yeux ; il

avait repris tranquillement place à la table de jeu ; la

pluie retombait de plus belle et les grands hêtres du

jardin, secoués par la bourrasque, courbaient éper-

dûment leurs cimes bruissantes.

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