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chaises composaient tout l'ameublement de cette mansarde à demi-lambrissée, et dont la croisée s'ouvrait sur le toit et donnait sur la rue. Nul objet d'art, si ce n'est le médaillon en bronze de Manuel, grand comme nature, le même qui figure aujourd'hui au tombeau du célèbre député. Je trouvai chez Béranger la simplicité populaire, c'est-à-dire la sobriété d'ameublement jointe à la plus exquise propreté. Je ne fus nullement surpris de cette manière d'être du poëte : j'y reconnaissais l'homme de ses œuvres. Béranger était chauve avant trente ans : il avait des yeux gros et à fleur de tête; dans l'emportement, ces yeux, d'un bleu céleste, charmaient et foudroyaient tout à la Fois; son crâne large, élevé, puissant; ses tempes solides, droites et dégagées; son nez quelque peu bourhonnien : sa tête forle et d'une forme à désespérer le statuaire; tout en lui décelait une intelligence où les calculs les plus plus positifs pouvaient s'unir aux méditations les plus élevées. Sa bouche était à elle seule toute une physionomie; elle était très-particulièrement remarquable : l'ironie mordante et tontenue, une certaine sensualité, que tempérait la bonhomie souriante, en faisaient les ca-
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ractères distinctifs ; ses lèvres, charnues au centre, accusaient aux extrémités une (inesse pleine de malice et de supériorité; quand une pensée railleuse traversait l'esprit de l'homme, ce qui n'était pas rare chez lui, sa bouche s'entr'ouvrait légèrement, un des coins se fermait comme pour fuir ou conlenir le mot railleur prêt à s'échapper dans un trait satirique; on voyait l'effort, on devinait le reste. Lamennais redoutait beaucoup celte expression chez le poëte. Il disait alors : « Béranger se moque de nous. » Quand cette bouche, si expressive, s'abandonnait au rire ouvert, toules les grâces de l'eufance, naïves, vives cl enjouées, voltigeaient sur ses lèvres. 11 n'était pas rare de voir cette physionomie pétrie d'intelligence, d'une mobilité insaisissable, se charger lourà tour de nuages, d'éclairs, de douleurs et de rayonnements, selon l'auditoire ou les thèmes qui l'inspiraient. Sa voix alors était profonde, sévère, grave ou tendre. 11 l'avait naturellement 1res belle, sonore. Sa parole, un peu stridente, n'était ni précipitée ni Lente, elle était celle de la réflexion. Ce n'était pas la parole tonnante du tribun, c'était la parole intime, celle d'une conversation mesurée et sage : elle
n'entraînait pas, elle persuadait. Je le verrai toujours, l'attachant causeur, la tête penchée à gauche, le iront méditatif, nous expliquant le passé, cherchant l'avenir dans les profondeurs de son regard et de sa haute raison. Quel charme on avait à l'entendre, et les plus grands d'entre les plus grands! Je le vois toujours dans sa robe de chambre bleue, coiffé d'une calotte grecque verte, en pantoufles de tissu brodé; ses longs cheveux blancs, blonds autrefois; sa physionomie pleine, encore colorée; les traits larges et accentués comme ceux du peuple. On eût dit un homme des anciens temps. C'était la noblesse rustique des vieux patriarches, jointe à la bonté évangélique des pères de l'Eglise.
«Une tète chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le poëte, » disait Chateaubriand en parlant de lui.
«Je repose, ajoutait-il encore, je repose avec plaisir mes yeux sur celte figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales. Je compare ces types si différents : sur les fronts monarchiques, on voit quelque chose d'une nature élevée, mais iïélrie; impuissante, effacée; sur les fronts démocratiques parait une
nature physique commune, mais on reconnaît une nature intellectuelle, haute. Le front monarchique a perdu la couronne, le front populaire l'attend. »
L'ordre qu'il a mis dans ses idées, il l'a apporté dans sa vie, dans son esprit de conduite : il était régulier pour les heures. D'un régime simple, il a conservé jusqu'à la fin de sa carrière un appétit extrême; sa tahle était sans recherche, quoique ahondamment servie. 11 mangeait vile, sans apprécier les mets, à moins qu'on attirât son attention. Il ne se connaissait nullement aux vins, à peine aurait-il distingué le bordeaux du mâcon. «Les bonnes pensées viennent d'un bon estomac, » disait-il en plaisantant. 11 estimait les gens qui avaient grand appétit et les rieurs. Il trouvait que la jeunesse devenait triste, les jeunes gens qui l'abordaient maussades. « Ils ont toujours l'air de s'élre tués la veille, disait-il; ceci est un mauvais symptôme. C'est là le fruit des impatiences maladives, des ambitions précoces. La jeunesse saule l'âge des plaisirs pour gag miles champs ennuyeux des honneurs. Bile passe devant la gloire, la salue quelquefois, mais elle court après la fortune. .Mauvaise génération,
qui ne vous donnera pas un homme et qui préparera, en revanche, le règne des laquais... »
Après le déjeuner, il sortait ordinairement sur les deux heures pour aller visiter ce que la mort lui avait laissé de ses vieux amis, devenus fort rares, ou bien pour solliciter dans quelque ministère, soit un emploi, soil quelque secours pour un garçon sans place ou une famille sans pain ; quelquefois il allait au bois de Boulogne, avant qu'on ne le lui eût gâté. A six heures, il rentrait pour dîner et ne ressortait plus. Il y avait toujours chez lui, une, deux, quelquefois trois personnes à dîner. Il n'aimait pas dîner seul. « La compagnie oblige, » disait-il. Un jour de la semaine, le jeudi, il donnait un grand dîner. J'y ai vu jusqu'à seize personnes dans sa petite salle à manger; et quelle gaieté, quelle amabilité dans sa personne alors! Sa vieille amie en faisait les honneurs avec une grâce et une réserve du meilleur goiït. Quelquefois on chantait, et il chantait lui-même. On y parlait de tout.
Etranger avait une mémoire extrêmement étendue, une mémoire prodigieuse : pas d'histoire qu'il ne sût. Il connaissait celles de toutes les grandes maisons, leur origine, ce qu'elles
avaient été, ce qu'elles étaient, même leur position de fortune. Dans l'intimité, il se plaisait à rappeler les jours de sa jeunesse. Il avait une grande faiblesse pour la chanson, en particulier pour les siennes; quand on le mettait sur ce terrain, il s'y étendait volontiers \
Voici quelques-unes des plus jolies anecdotes que nous raconte Savinien Lapointe sur Béranger :
C'était un matin, Béranger tisonnait au coin de son feu, qu'il faisait et allumait lui-même dans sa mansarde de la rue Vineuse, qui était tout à la fois sa chambre à coucher, son salon et son cabinet de travail. Il lisait les vers que lui adressaient les candidats à la postérité, quand on frappa doucement à la porte, sur laquelle était la clef, a Entrez, » répondit la voix de Béranger à ce léger frappement.
La porte s'ouvre, une charmante personne, la physionomie intelligente et vive, mis»' avec une grande sobriété d'ajustements, niais por-
1 Savinien Lapointe. Mémoires sur Béranger.
tés avec celte grâce, celte aisance qui n'appartiennent qu'aux femmes de tact et de goût exquis, se présente. A la vue du bon vieillard assis dans son fauteuil, l'émotion la gagne, son visage pâlit, ses jambes se dérobent sous elle; elle s'appuie aux panneaux de la porte, elle cache son visage de son mouchoir... et des sanglots s'échappent de sa poitrine; elle n'ose faire un pas de plus... elle n'ose plus entrer. Béranger se lève, va à la charmante et sensible personne, lui prend la main avec bonté et lui demande qui elle est, ce qu'elle veut.
«Je suis Déjazet, lui répond l'artiste, et je viens vous demander la permission de vous embrasser, » ajoute-t-elle en donnant un libre cours à ses larmes.
Le bon vieillard la prend dans ses bras, la rassure et la fait asseoir au coin du feu, avec celte bonhomie, cet esprit et cette grâce que lui connaissaient ceux qui avaient l'honneur de l'approcher : il lui parle du théâtre, de ses succès, du passé, du présent et beaucoup de l'avenir.
«Je connais voire bonté, lui dit-il; vos camarades s'accordent à vanter votre cœur, vos enfants vous ruinent, vous, une excellente
mère; mais il est temps de songer à vous, pensez à vos vieux jours, mon enfant, l'âge nous surprend si vite. Vous avez gagné beaucoup d'argent et vous n'avez rien. »
Mademoiselle Déjazet écoutait le poëte tout eu essuyant ses larmes, et, prenant confiance à mesure qu'il parlait, elle se prit à sourire et lui dit :
« Vous ne venez jamais au théâtre : Lisette obtient pourtant un grand succès.
» — Oui, grâce à son interprète, interrompit-il.
» — Eh bien ! continua Déjazet, je viens pour vous chanter la Lisette du bon Frédéric Bérat 1 . »
Cette histoire ne vaudrait pas sans doute la peine d'être raconlée, si elle ne laissait voir l'ascendant moral que cet homme si simple produisait sur mademoiselle Déjazet, qu'on est peut-être trop habitué à considérer comme une femme spirituellement frivole; un effet tel, que la vive et sémillante comédienne trouvait en elle ce sentiment pénétrant d'admiration et
1 Dérat devait à Bénnget L'emploi qu'il occupait ï
la Compagnie parisienne du gai lorsqu'il mourut.
de vénération qui semblait lui donner un nouveau baptême, et en quelque sorte l'élever en cet instant au niveau de la nature sublime du poète.
Mademoiselle Déjazet n'a peut-être jamais tant apprécié le mérite de la vertu que ce jourlà. Peut-être était-ce là aussi la véritable cause de son émotion et de ses larmes.
Bonne Déjazet!
«J'aime ces natures-là, disait Béranger. C'est bon, humain, charitable, et ça n'a rien à soi. Combien de nos honnêtes gens ne les valent pas! »
Un pauvre homme se présente un jour chez Je chansonnier : c'était un colporteur en librairie.
« Monsieur, je viens vous prier d'avoir la bonté d'écrire deux ou Irois lignes sur cet album.
» — Qu'est-ce qui vous envoie?
» — Monsieur, c'est une personne qui ne vous connaît pas ; mais qui serait bien heureuse d'avoir un autographe de vous.
v — Je n'écris jamais sur les albums ; j'en
suis bien fâché, mais je ne puis faire ce que vous me demandez. Allez vous promener!
» — Ah! monsieur, cette personne serait si contente.
» — C'est possible, mon garçon, j'en suis très-honoré ; mais à aucun prix je ne ferai ce que vous me demandez.
» — Pourtant, monsieur, ça me ferait plaisir aussi à moi.
» — Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous ?
» — Ça me fait beaucoup, monsieur, attendu que je ne suis pas riche, que j'ai des enfants, et que cela me ferait gagner une bonne journée.
» — Comment?
» — La personne m'a promis cinquante francs, si vous vouliez écrire deux lignes sur cet album.
» — Cinquante francs!
» — Oui, monsieur; et comme nous approchons du terme, ça m'aiderait bien.
» — Vous avez une femme et des enfants"
» — Oui, monsieur. »
Béranger prend aussitôt la plume en disant :
« Oh ! alors, c'est bien différent ; » puis il
écrit :
c II est un Dieu devant qui je m'incline, » Pauvre et content sans lui demander rien...
» que la suppression des albums. »
On le suppliait d'écrire une lettre aux journaux pour recommander la candidature du général Cavaignac.
« Je suis trop vieux, répondit-il, pour monter derrière son carrosse. »
On lui parlait des juges du maréchal Ney.
a Je ne voudrais pas avoir celte tache-là sur mon habit. » Puis, faisant un retour sur sa pensée : « Bah! ajouta-t-il: ils l'ont débarbouillé dans son saogl »
kprès lévrier 1848, il se trouva un jour avec
M. Armand Marrast à l'Hôtel-de-Ville. ML Marrast se plaignait amèrement des divisions du parti républicain.
a Ce qui vous divise, répondit Béranger, c'est moins la dissemblance des opinions, que la ressemblance des prétentions. »
M. Louis Blanc avait remporté une foule de prix au collège, dans toutes les académies, dans tous les concours pour les prix de poésie. Il avait quelque raison, conséquemment, de se croire un véritable poète, sinon un grand poëte. Plein de cette croyance, qui est celle des jeunes gens enthousiastes qui prennent souvent leur exaltation pour une lyre, il adresse ses vers à Déranger et va le voir.
«Laissez-là les vers, lui dit Déranger; ce n'est pas votre affaire. Vous me paraissez plutôt destiné à écrire l'histoire. D'ailleurs, Clio est une muse aussi. Prenons de ces dames celle qui s'accommode le mieux à notre humeur. Croyez-moi, laissez-là les vers.»
M. Louis Blanc réfléchit un moment aux avis du chansonnier, qui alors demeurait à Passy.
S'en revenant à Paris, M. Louis Blanc traversait les Champs-Elysées ; là il se jura qu'il ne ferait plus jamais de vers, et il tint parole.
M. Louis Blanc nous donnait plus tard Y Histoire de Dix ans.
« Mon fils Dumas, disait-il en riant ; je l'appelle mon fils, puisqu'il me fait l'honneur de me nommer son père; seulement, je voudrais Lien savoir à quoi tient notre lien de parenté. Mon 01s Dumas, qui est certainement un des plus abondants conteurs de ces temps-ci, même le plus amusant, aurait certainement trouvé un style, s'il n'eût pas gaspillé d'admirables facultés. Personne de nos jours n'entendait mieux le théâtre que lui ; il a de la chaleur, une certaine générosité de sentiments qui va au public, et de la mesure quand il veut. Mon fils Dumas a prodigué son talent, comme certaines demoiselles leur beauté, et j'ai bien peur que, comme les Frétillons, M. de la Pailleterie ne finisse sur la paille. »