Cette lettre fut puWiée dans le Sillon du 25 juin
de la jeunesse du Sillon, vous inscrire en faux contre un système qui solidarise le catholicisme avec des théories opposées aux aspirations légitimes des contemporains. Laissez-moi vous féliciter de cette attitude. Une fois de plus vous avez montré que le groupe parisien du Sillon et tous ceux qui le suivent en France savent unir à une foi solide et intacte le plus ferme attachement à la cause du progrès social.
Et certes, vous avez, ou plutôt nous avons quelque mérite à nous prononcer de la sorte contre un tel auteur et contre un tel livre. Sans parler des relations personnelles qui nous ont attachés à lui, nous admirons plus que personne le talent de M. Paul Bourget; nous savons jusqu'oii va sa connaissance de l'âme humaine, et que son retour au catholicisme constitue à lui seul un véritable argument d'apologétique.
D'autre part, le roman qu'il vient de publier semble bien être, par le poignant intérêt du drame, par l'originalité des caractères, par l'éclat des peintures, un des plus remarquables qui aient paru ces dernières années; et nous ne croyons pas que M. Bourget lui-même, depuis Cosmopolis, ait rien écrit d'aussi « fort » que
SUR « l'étape ); DE M. BOURGET 26&
VÉtape. Enfin il s'y rencontre, en l'honneur du catholicisme, des pages qui resteront parmi les plus émouvantes, les plus justes, les plus belles de la littérature de notre temps : rappelons seulement la description du travail d'âme qui, pendant la veille douloureuse auprès de sa sœur blessée, fait tomber Jean Monneron à genoux dans une prière sans paroles.
Mais à nous aussi « la vérité est plus chère que Platon », et, pour autant du moins qu'il est en notre pouvoir, nous la voulons délivrer des confusions où on l'emprisonne. Même à nos maîtres les plus admirés nous ne laisserons pas dire, sans là-dessus nous séparer d'eux, que c'est une erreur de promouvoir l'instruction du peuple; que notre pays a un absolu besoin de la monarchie héréditaire; que des ascensions^ sociales comme celle d'un fils de paysan devenu professeur de lycée entraînent fatalement le désordre et l'immoralité ; qu'on ne saurait, sans contredire les lois naturelles, admettre pour tous^ les citoyens d'égales a possibilités » ; qu'enfin la Démocratie est antiscientifique, et constitue dans l'humanité une régression mentale.
Ce sont là pour nous autant de paradoxes en contradiction avec les nécessités du progrès humain, et avec la leçon même des faits sur lesquels on prétend s'appuyer. Les expériences qu'un roman nous oppose n'ébranlent pas notre
conviction. Je n'insisterai pas sur ce qu'elles sont, après tout, la conséquence d'une supposition arbitraire, puisque rien n'eût empêché l'auteur d'établir, s'il l'avait voulu, la famille Monneron en des conditions différentes. Mais ce qu'il importe de rappeler, c'est qu'il y a dans notre pays même un bon nombre d'exemples exactement contraires à celui du livre, et qu'en d'autres contrées, en Norvège, par exemple, ou aux Etats-Unis, le système démocratique fonctionne depuis longtemps à l'état normal sans produire de pareils méfaits. Au fond, M. Bourget n'a établi qu'une seule vérité, et à laquelle nous ne contredirons pas : c'est que la démocratie, cette nouvelle et inévitable forme des États civilisés, ne saurait se passer de vertu, et que la vertu ne tient pas dans les sociétés humaines sans la religion. A la famille Monneron, pour rester morale, il a manqué Dieu, comme il est dit dans le roman même; mais, si Dieu ne lui eût pas manqué, il n'y avait pas de raison fatale qui en conduisit les filles au déshonneur ni les jeunes gens au crime.
Ce qui nous a heurtés davantage dans les thèses « réactionnaires » de V Étape ^ c'est de les
SUR « l'étape » DE M BOURGET 267
voir tellement fondues avec une démonstration, souvent excellente, du christianisme, qu'elles pourraient sembler ne faire qu'un avec lui.
M. Bourget a eu lui-même conscience des dangers d'une telle confusion. Un changement significatif s'est produit dans son texte à l'endroit le plus important, et nous aimons à en prendre note, bien que, malheureusement, l'impression générale n'en soit pas modifiée. Voici quel est, dans la Revue des Deux-Mondes du 1" mai (pp. 125-126), le dialogue qui s'échange entre Crémieu-Dax et Jean Monneron lorsque celui-ci, qui semble bien être le vrai héros du livre, annonce sa conversion et en explique les causes : <( Que veux- tu dire? interrogea l'autre.
— Que je me suis cru socialiste, reprit Jean avec fermeté, et que je ne le suis pas; que j'ai été un partisan de 89 et de la Révolution, que je ne le suis plus... J'ai cru qu'il y avait une antinomie irréductible entre la Science et la Religion; je vois entre elJes un accord absolu. J'ai cru que la Démocratie était un progrès; j'y vois une dégénérescence et une rég?'ession mentale... Mais tout cela tient un mot : je suis
DÉCIDÉ a ME FAIRE CATHOLIQUE.
— Te faire catholique, s'écria Crémieu-Dax, ne me dis pas cela. »
Impossible, on le voit, de proclamer plus énergiquement l'incompatibilité absolue de
l'esprit catholique et de la démocratie. M. Bour-^ get a compris ce qu'une telle affirmation présentait de violent. Il a rectifié le passage en publiant son œuvre en volume, et il s'est contenté de faire dire au néophyte : « J'ai cru que la Démocratie s'' accordait avec la Science; fy vois une dégénérescence et une régression mentale... Nous ne savons pas ce que c'est que la Société, nous ne pouvons donc pas scientifiquement entreprendre de la réformer. »
C'est bien assez encore pour séparer de nous Jean Monneron; mais la barrière n'est plus aussi haute. S'il avait continué de voir dans le catholicisme la condamnation de la démocratie, nous lui aurions nettement fait entendre qu'il ne serait jamais reçu dans nos rangs. Puisque maintenant déjà il comprend que religion et réaction sont deux causes séparables, nous n'en ferons pas encore un de nos amis, mais nous le laisserons, s'il veut, prendre part à nos réunions, bien sûrs qu'avant peu il sera revenu de ses préjugés. Les folies et les méchancetés de son Union Tolstoï lui paraîtront un mauvais rêve, lorsqu'il aura fréquenté les réunions si cordiales du Sillon ou des Cercles d'études, et lorsqu'il
SUR « l'étape » DE M. BOURGET 269^
aura assisté à quelques-unes des séances publiques de notre Institut populaire du V^ Nous le présenterons à des prêtres tout aussi démocrates que l'abbé Ghanut, et il aura la surprise de voir que ni leurs idées ne sont aussi naïves ni leur mine aussi désolée. Nous le conduirons chez des professeurs de lycée et même d'Université tout aussi bons chrétiens que M. Ferrand, mais peut-être moins solennels et certainement mieux éclairés sur les besoins de leur temps. Nous lui ferons voir des initiateurs d'éducation populaire qui ne seront pas des Juifs névropathes, des ouvriers avides de s'instruire qui ne seront ni des envieux ni des anarchistes; et^ pour le reposer des mauvais phraseurs de son groupe, nous demanderons à quelqu'un de notre Jeune Garde de lui porter un toast ou de lui chanter une de nos chansons. Nous le ferons avec nous prier, étudier, enseigner, s'amuser et rire. Il reprendra confiance et belle humeur; il trouvera dans le catholicisme mieux compris l'épanouissement de son âme et la réponse satisfaisante à ses aspirations les plus généreuses. Que si M. Bourget, comme il est advenu, nous honore à nouveau de son amicale visite, ce sera, vous le verrez, Jean Monneron qui lui reprochera respectueusement ses préjugés contre la démocratie, et qui l'en fera revenir.
Envoyez donc votre article, cher ami, à cet excellent garçon ; et dites-lui que le Sillon es,i prêt à le consoler de VUnion Tolstoï. S'il a besoin d'un directeur, donnez-lui mon adresse.
Bien cordialement à vous
La mode est venue de dire qu'il y a dix ou douze ans les catholiques avaient vu se rapprocher d'eux beaucoup d'esprits éclairés, surtout dans la jeunesse universitaire et parmi les écrivains, mais qu'aujourd'hui rien ne demeure de ce mouvement ni des espérances qu'il avait suscitées. Jusqu'à quel point faut-il croire à ce mécompte? Et, petit ou grand, apparent ou réel, quelles résolutions nous doit-il inspirer?
1. Comme des Agneaux, cela peut sembler, dans la crise présente, un titre dérisoire. Lorsque furent écrits ces conseils, dans le Sillon du 10 février 1902, Tère des violences matérielles n'était pas encore ouverte, et il restait plus d'occasions qu'aujourd'hui de s'expliquer entre catholiques et incrédules. Nous tenons cependant à maintenir ces pages. Elles attestent, pour le passé, les dispositions pacifiques de la jeunesse qui les accueillait; elles représentent, pour l'avenir, cette action positive qu'il faudra bien reprendre un jour ou l'autre, si tant est que nous ayons jamais le droit de tout à fait l'abandonner. Même quand vient l'heure de se défendre, ce ne peut pas être le seul devoir des chrétiens, que de résister au mal.
Il n'est d'abord pas exact d'affirmer que l'Église n'a fait aucune sorte de conquêtes dans le monde instruit, — si l'on accorde qu'une telle expression se puisse appliquer à l'Académie française et que les Bourget, les Brunetière, les François Goppée, que nous admirons, du reste, sans les suivre en tout, occupent un rang appréciable dans le roman, la critique, la poésie.
Constatons ensuite que le nombre a été sans cesse grandissant des jeunes gens qui se sont , dès la sortie du collège, affirmés nettement catholiques dans leurs paroles, leurs premiers écrits, leur conduite personnelle et leurs actes d'intelligente propagande : ce n'est pas aux lecteurs du. Sillon qu'on a besoin de le prouver.
Parmi les jeunes avocats, médecins, ingénieurs, agriculteurs, industriels, hauts employés des entreprises privées, professionnels ou amateurs du journal, de la revue, du livre, il est difficile de savoir combien se rencontrent de vrais libéraux ou même de croyants. Mais certainement l'on ne saurait dire qu'il y en ait de moins en moins. Est-ce que, si la violence et la brutalité augmentent dans les feuilles spécialement anticléricales, presque tout ce qui s'imprime d'un peu savant ou seulement distingué ne respecte pas la religion plus qu'on ne faisait naguère ? Et à cette attitude de la presse du bon
ton est-il téméraire de penser que doit correspondre une disposition analogue chez ceux qui la lisent?
Mais, j'en conviens, des personnalités se sont éloignées de nous, que nous rêvions de nous attacher, sinon par la communion de foi, du moins par une bienveillance réciproque et par la collaboration à une même œuvre du progrès social. De cette déception, tâchons, quoi qu'il en coûte, de rappeler brièvement et discrètement les malheureuses causes.
Une première source de malentendus, et un perpétuel danger de rupture, c'était l'illusion que, malgré tous nos efforts, nous ne pouvions arracher aux néo-chrétiens et qui leur faisait croire que l'Eglise, pourvu qu'ils acceptassent sa morale, leur sacrifierait ses dogmes. Et pourtant Dieu sait si nous leur avons assez répété que la doctrine catholique n'est pas divisible, mais qu'au contraire notre morale est liée au dogme indissolublement, et que vouloir la gar^ der sans lui, c'est vouloir couper l'arbre sous prétexte que les fruits suffisent.
Une défection individuelle jeta le trouble dans tous les rangs... Elle fut durement exploitée contre ceux qui en étaient le moins responsables; et, comme, à tort peut-être, ils estimèrent plus chrétien de souffrir en silence, on eut beau jeu pour crier, à l'extrême droite,
qu'eux aussi branlaient dans la foi, à l'extrême gauche, que l'Eglise restait avec les violents.
Ai-je besoin d'ajouter que le procès qui bouleversait le pays entier, porta la confusion, aussi bien qu'ailleurs, sur le terrain où les incroyants de bonne volonté continuaient à interroger les chrétiens dignes de l'Evangile ?
« Oublions ce qui est derrière nous; étalions toujours de l'avant. » C'est du saint Paul : Quas quidem rétro sunt obliviscens, ad ea vero qnse sunt priora extendens meipsum.
Les devoirs de bonté, de zèle évangélique, de sympathie intelligente et affectueuse, restent pour nous toujours les mêmes. C'est dans ces sentiments que la jeunesse catholique doit accueillir ou doucement provoquer toutes les âmes que sur son chemin elle rencontrera en mal de doute, en souffrance de vide moral, en quête de la vérité. Elle leur répétera, de la part de Dieu, cette parole qu'entendait Pascal : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais pas trouvé, » Elle ne les regardera point du haut d'un orgueil qui s'estime seul bon, mais elle se dira que, dans les mêmes circonstances, elle
SIGUT AGNOS 271p
eût autant qu'eux sans doute perdu la foi, et moins qu'eux peut-être gardé la droiture humaine. Elle aura une terreur d'éteindre la mèche qui fume encore, un vif désir de rallumer et de nourrir d'huile la mèche non consumée. Elle saura que, pour gagner les âmes, il faut paraître sincère, généreux, désintéressé, et que, pour le paraître, il faut l'être réellement. Elle pensera au Christ, venu pour les malades, non pour les bien portants; et elle parlera comme lui, elle agira comme lui, elle aimera comme lui. Que si cette conduite lui vaut des épreuves, elle les subira comme lui-même subit à la fin les blâmes, les injures, la condamnation des scribes et des pharisiens, ou comme saint Paul souffrit les embûches du dehors et les calomnies du dedans.
Elle apprendra sa religion pour la mieux faire connaître, — je laisse de côté aujourd'hui le profit d'âme qu'elle en tirera pour elle-même. Elle se fera des idées exactes de l'histoire du christianisme. Elle aura lu et relu le Nouveau
Testament, surtout les Evangiles. Avant les autres Vies de saints ou livres de piété, elle aura étudié la Vie de Jésus-Christ. Elle possédera sa petite bibliothèque de doctrine, et elle saura, en cas de doute sur ce que dit ou ne dit pas l'enseignement authentique de l'Eglise^ quelles sources consulter.
Instruite, elle pourra instruire. Elle deviendra capable de démontrer, suivantles circonstances, que les croyances chrétiennes n'enferment rien qui choque la raison; que, bien comprises, elles la satisfont pleinement, si même elles ne la ravissent et ne l'enthousiasment par leur beauté, leur harmonie, leur transcendance; qu'elles concordent, dans leurs parties vérifiables, avec toutes les certitudes d'ordre scientifique, et que, dans les parties non vérifiables, elles confirment, amplifient, épanouissent de telle sorte notre connaissance naturelle, que jamais nous n'eussions trouvé par nous-mêmes des vues si hautes ni si magnifiques, mais que, les ayant reçues, l'esprit ni le cœur ne peuvent plus s'en passer. — Notre conviction, d'ailleurs, pour inébranlable qu'elle soit, ne tentera point de s'imposer de force. Jamais nous ne douterons de la bonne foi des autres, ni n'essaierons de précipiter la décision de leur libre arbitre. Nous nous souviendrons que Dieu les fit responsables, et que, lorsque nous avons mis à leur service nos petites lumières et nos prières secrètes, le reste n'est point notre affaire.
Dans nos relations avec les incroyants nous n'aurons pas à parler seulement de religion.
Qu'en n'importe quelle matière ils nous trouvent pleins de modestie et de bon vouloir.
Ne croyons pas, parce que nous sommes catholiques, posséder toute connaissance. Si, en fait de religion, nous ne devons point parler, dès qu'il y a opinion douteuse, comme étant nous-mêmes le Pape ou le Concile, à plus forte raison ne porterons-nous pas l'infaillibilité de l'Église hors de son domaine.
L'Evangile sans doute et son interprète l'Eglise enseignent des principes qui sont indispensables au fonctionnement régulier de l'Etat et au bien social, par exemple : les devoirs de justice et de charité, le respect du bien d'autrui, la monogamie. Mais la religion n'est liée à aucun système de politique ou de sociologie. Républicains et démocrates nous-mêmes, parce que ces opinions nous paraissent répondre à l'idéal et aux nécessités de la France et du xx® siècle, nous admettrons qu'on ait là-dessus d'autres idées que nous. Du reste, les incroyants penseront presque tous comme nous sur ces deux questions, et ce nous sera un excellent terrain de rapprochement. De la manière d'entendre les détails pratiques, l'application, la mise en valeur de la république et de la démocratie, nous discuterons avec eux sur le pied d'une égalité parfaite. Pourvu que soient sauvegardées les lois de la morale intangible, nous chercherons avec
eux de bonne foi ce qui est le meilleur, tout prêts à nous rangera leur avis quand ils verront plus juste que nous.
Sur tous les autres sujets de discussion et en toute espèce de sciences, ils trouveront en nous même simplicité, même tolérance, même dé^sir de nous éclairer et de remplacer par des idées exactes celles qui nous seraient démontrées fausses. Jamais ne s ne ferons naître en eux cette impression funeste, que les catholiques ont sur tout problème des solutions préconçues
et qu'ils recourent à leur Eglise pour se dispenser de réfléchir ou de travailler. Ils verront au contraire, à notre liberté d'esprit, qu'aucune vérité ne nous fait peur, et que nous sommes prêts à admettre celles qui seront établies en histoire, en géologie, ailleurs, partout. Enfin chacun de nous, suivant ses forces, achèvera de prouver, par ses études personnelles, par ses découvertes, au moins par ses consciencieux efforts, que les catholiques ne le cèdent à personne en culture d'esprit ni en valeur scientifique. Voilà quels moyens de pacifique propagande j'ose recommander, en qualité d'ami de la première heure et de toutes les heures suivantes, aux généreux groupes du Sillon. Quand les disciples du Christ lui demandaient avec indignation de faire tomber le feu du ciel sur les cités, qui les avaient mal reçus, il leur répondait :.
« Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. » Quelques difficultés ou contradictions que l'on nous oppose, — et de n'importe quelle part, -^ n'en tirons jamais ni sentiment de vengeance ni prétextes de haine : sachons de quel esprit nous sommes.
Fût-ce au milieu des loups, marchons comme des agneaux ; c'est le conseil du maître. Et ne croyons pas du reste, à plus de loups qu'il n'y en a.
ut filii lucis ambulate.
Comme des fils — de lumière — marchez.
Eph. V, 8.
A chaque page des écrits de saint Paul, votre patron si bien choisi, les exhortations surgissent, lumineuses et enthousiasmantes, que l'on dirait tracées tout exprès à votre intention, jeunes chrétiens de l'heure actuelle ; et, pour vous montrer un programme opportun de vie, à vous qui êtes chargés d'élever à Dieu le
1. Paroles dites aux Etudiants de la Conférence Saint-Paul, à Paris, le 25 janvier 1903.
La Conférence Saint-Paul, dirigée par M. l'abbé Plazenet (14, rue de Bagneux), estcomposée d'étudiants qui se réunissent chaque dimanche pour entendre la messe et pour s'occuper d'œuvres charitables, chaque mercredi pour traiter de questions littéraires ou sociales et s'exercer entre eux à la parole publique. Relativement restreint en nombre, ce cercle est sans aucun doute l'un des plus intéressants et des plus laborieux de la jeunesse catholique de Paris. Le président actuel en est Charles d'Hellencourt, et le secrétaire, André Macaigne.
XX* siècle, c'est assez des conseils que donnait le
grand apôtre aux premiers convertis de l'empire
romain. Telle est l'éternelle jeunesse de ce qui
est vrai, de ce qui est bon, de ce qui est diyin !
Mais de tant de paroles admirables, je ne sais
s'il en est une qui mieux que celle de mon texte
s'adapte à ce qu'il y a en vous de plus généreux
et de plus profond, convienne à vos ardents
désirs de tendresse, de lumière et de progrès.
UtfUii lucis ambulate^ écrivait-il à ceux d'Ephèse ;
et c'est aussi ce qu'en son nom je viens vous
dire : « Comme des fils — de lumière — mar-
cbez. »
Ut filii!
Quelle belle théologie l'on pourrait vous faire, chers Amis, sur cette dignité d'enfants de Dieu, conquise à chacun de nous par le Seigneur Jésus, lorsque ce Fils éternel du Père daigna prendre pour lui notre humanité, devenant ainsi notre Frère et se proclamant tel par la bouche de saint Paul, primogenitus ex multis fratribus ; lorsqu'il fit de lui et de nous un seul être mystique, dont il est le chef et nous les membres, nous donnant part, dès lors, à ses droits, à son nom, à son héritage ; lorsque, enfin, il nous entraîna dans sa destinée sublime de Verbe In-
carné, d'Être complet, de Dieu uni à l'homme et d'homme un avec Dieu...
Mais ce sont là des sommets sur lesquels, à moins d'une longue préparation, il est difficile de s'élever, plus difficile de se maintenir ; la divine atmosphère en est trop vive pour nos poitrines d'hommes, et la lumière trop éclatante pour nos faibles yeux. Je souhaite qu'un jour, cependant, vous puissiez étudier ces très hautes doctrines; content, a cette fois, devons les avoir indiquées du geste, je préfère insister sur la leçon qui en découle pour vous et qui revient tout entière à dire que vous devez traiter Dieu finalement, traiter les hommes fraternellement.
Vous êtes des fils pour Dieu ; il est pour vous un Père : vos relations avec lui doivent donc êtrç pleines de tendresse et de simplicité. Vous êtes de la maison dans l'Église et chez Dieu : leurs intérêts, ce sont les vôtres ; quand on nuit à leur cause, à vous s'adresse l'offense. Vous n'êtes plus des esclaves, et le devoir ne doit plus vous apparaître comme une obligation rigoureuse. Vous n'avez plus peur de Dieu :
sans oublier jamais qu'il est juste, vous savez surtout qu'il est bon; et c'est pour lui plaire que vous agissez. Vous arrive-t-il de manquer à votre devoir, vous vous en désolez moins pour les conséquences du mal que pour le mal
284 QUELQUES MOTIFS b'eSPÉRER
lui-même et pour la peine ou bien l'injure faite au Père qui vous aime; vous revenez à, vous, vous demandez pardon, vous vous relevez plus forts, régénérés, souriant à travers vos larmes, et ne gardant de vos péchés qu'un plus vif sour venir de la douceur de Dieu, avec une pitié plus grande pour la faiblesse des autres hommes.
Vous ne vous égarez pas en de vains scrupules. Les lois de Dieu et les lois de l'Eglise, -rtoutes les lois de Dieu et toutes les lois de l'Eglise, — vous sont sacrées, au sens où les promulguent les ministres de l'Église et de Dieu ; mais vous ne vous perdez point en de mesquines arguties : votre sabbat et vos abstinences sont ceux du Christ et de saint Paul, non ceux des Pharisiens ou des judaïsants.
Fidèlement vous observez les préceptes positifs, mais vous ne croyez pas qu'ils dispensent des lois naturelles. Vous n'êtes pas pour les autres plus sévères que pour vous.
Vous ne faites point passer la lettre avant l'esprit et vous n'oubliez pas ce qu'a dit votre saint Paul : qu'on aurait beau parler comme des anges, connaître tous les mystères, avoir une foi à transporter les monts, donner beaucoup et se mortifier, si l'on n'a pas la charité, tout cela ne sert de rien.
Or, d'après lui, « la charité est patiente et douce ; elle ne porte pas envie, elle n'agit pas
insolemment, elle ne s'enfle point; elle n'est pas ambitieuse et ne cherche pas son propre intérêt; elle ne s'irrite point, elle ne pense pas le mal... » J'abrège cette admirable page. Vous la connaissez bien, et je suis sûr que de toute votre âme vous y adhérez ; je suis sûr qu'avant tout vous tenez à aimer Dieu et votre prochain, à trouver de sincères tendresses quand vous parlez au Père du ciel, à vous montrer sincèrement bons pour tous les hommes sur terre.
Vous n'êtes pas des esclaves, et ce n'est pas la crainte qui vous guide; vous êtes des fils, et c'est l'amour qui inspire tous vos actes : des fils aimants pour Dieu, et des frères aimants pour les autres enfants de Dieu... (jt filii.
Mais vous devez être pour le Père céleste des fils qui lui fassent honneur, pour le prochain des frères qui le puissent aider. Vous devez voir clair et vous devez éclairer les autres. Ut filii lucis.
« Dieu est lumière, écrit saint Jean, et il n'y a pas de ténèbres en lui : si nous disons que nous sommes avec lui, tout en marchant dans les ténèbres, nous mentons, nous sortons du vrai. » Messieurs, il ne faut jamais marcher
dans les ténèbres ! Dans les ténèbres, on ne sait pas où l'on va, on ne sait pas ce qu'on fait ; on se heurte, on se blesse à tout ; on brise sans le vouloir des existences précieuses; on écrase les choses délicates, des fleurs qui ne se relèveront plus, des plantes qui seraient devenues des arbres. Dans les ténèbres, on suit l'ornière, ou le ruisseau; on piétine dans la boue, parfois dans le sang. Dans les ténèbres, Messieurs, on recule croyant avancer.
Allez toujours où vous voyez de la lumière!
Allez-y en religion, et ne soyez pas de ceux qui, oublieux du mot profond de saint Paul, rationabile obseqidum, se contentent de croire sans savoir ce qu'ils croient. Ne soyez pas de ceux qui ignorent tout de leur christianisme, et qui se prennent pour des chrétiens; qui, ayant prononcé de grands mots très exacts, mais faits pour être compris, s'estiment quittes envers notre dogme, s'ils disent Trinité sans réfléchir à la vie intime de ce Dieu en trois personnes, qui a la gloire d'être un sans la tristesse d'être seul; s'ils disent Incarnation^ sans admirer la splendide rencontre, en une personne unique, de Dieu et de l'homme, du Créateur et de la créature, de l'Infini élevant le fini jusqu'à lui-même; s'ils disent Grâce sanctifiante^ et ne savent pas que ce mot représente notre union absolue à Dieu, union d'intelligence et de volonté pour
penser et vouloir comme lui, union de cœur pour aimer ce qu'il aime et réprouver ce qui lui déplaît; s'ils disent Vie éternelle^ et ne devinent pas sous cette formule la définitive et consciente possession de Dieu, notre entrée en jouissance de sa perfection, de sa lumière, de son amour, de sa félicité, le but suprême et l'idéal enthousiasmant, le seul but, le seul idéal. N'ayez pas peur. Messieurs, de regarder bien en face les enseignements de l'Église : mieux vous les connaîtrez, plus vous les trouverez beaux ; plus vous y verrez clair, plus vous vous y attacherez.
Mais ce n'est pas en religion seulement, c'est partout, mes Amis, que vous devrez vous montrer des enfants de lumière. Partout vous aimerez ce qui est lumineux et vrai. Dans vos études personnelles, vous ne vous tiendrez contents que lorsque vous aurez vu, lorsque vous aurez compris ; et les vérités que vous y trouverez réjouiront votre cœur en même temps qu'elles illumineront votre intelligence. C'est un triste soleil que celui qui éclaire et ne réchauffe point.
Etudiez avec toute votre âme. Dans la science même soyez des fils, non des esclaves : iit filii lucis. Aimez-la pour le bien qu'elle a fait au monde, et ne soyez pas de ceux qui la calomnient; ne soyezpasdes chrétiens qui déshonorent
l'Eglise en se laissant prendre pour des adversaires de la science. On peut se servir mal de la science, comme on peut abuser des exercices qui fortifient le corps ; mais la science est bonne, toute vraie science est bonne ; plus nous posséderons de science, plus nous aurons de valeur et d'utilité; plus il y aura de science dans le genre humain, plus augmenteront ses chances d'être heureux et d'être bon, de dignement remplir les destins que Dieu lui a tracés.
Il y eut un temps, Messieurs, il y eut des siècles, où, de l'aveu de tous, c'étaient les enfants de Dieu qui étaient, même en science humaine, les enfants de lumière; où les chercheurs de vérité s'asseyaient aux pieds des prêtres et des moines dispensateurs de la sagesse ! Et tel fut le prestige de ces hommes d'Eglise, qu'il rayonne aujourd'hui encore sur les collines où ils enseignèrent. Y pensez- vous, étudiants de Paris, que votre Sorbonne et vos écoles de la montagne Sainte-Geneviève doivent leur plus belle gloire à Thomas d'Aquin et à Albert le Grand ?
Regrettez-vous le temps..., m'écrierais-je, si j'étais poète. Et avec vous, je répondrais : Non, nous ne regrettons rien, mais nous admirons.
Nous admirons nos vieux maîtres dans la foi, qui étaient aussi des maîtres de lumière ; et nous voulons, comme eux, étudier, chercher, travailler; nous voulons,. comme eux, découvrir de la
vérité, toujours plus de vérité, et en éclairer le monde, toujours plusradieusement, car nous sommes des enfants de lumière, les fils du Dieu des sciences, les frères de Jésus-Christ, Verbe incarné, vrai Dieu de vrai Dieu, lumière de lumière, lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Ut filii liicisî
Ut filii lucis — amhulate.
Quand la lumière brille sur la route, eh bien, Messieurs, on en profite pour avancer. Pas n'est besoin d'y voir clair pour l'inaction et l'immobilité. Les enfants de lumière sont aussi des enfants de progrès.
Si j'en avais le temps, comme j'aimerais vous montrer dans votre saint Paul celui de tous les hommes, peut-être, qui a le plus fait avancer le monde ! — je dis tfe tous les hommes^ car Jésus-Christ n'était pas qu'un homme. Lisez le beau livre d'un jeune prêtre, Saint Paul et la cité chrétienne ^ : vous verrez avec quelle sagesse et quelle fermeté, avec quelle force et quelle modération Je grand Apôtre, sans excéder sa mission religieuse, a tracé le plan
\. Par l'abbé Calippe. Un vol. in-12, chez Bloud et Barrai.
d'une civilisation plus belle que celle de la Grèce et de Rome. Oui, dans ses lettres d'il y a deux mille ans, vous trouverez, Messieurs, les principes de justice et de fraternité, de droit des travailleurs et de devoir des possédants, de dignité des femmes, d'obéissance volontaire à l'autorité, de liberté publique et de liberté individuelle, d'association et de solidarité, tous ces principes, enfin, qui devaient à la longue bouleverser le monde antique et dont les effets continuent, sous nos yeux, d'améliorer, sans que nous soyons près de toucher au terme, la condition des sociétés. — Sachons, dans tous les progrès, reconnaître des fruits de l'Evangile, et regardons comme une apostasie de récriminer contre eux, de les maudire, de les combattre. Servons-les, au contraire, et marchons pleins de confiance, pleins d'entrain, dans le même sens que les leaders les plus éclairés, à la découverte et à la conquête sans cesse renouvelées d'un sort toujours plus beau pour notre race humaine.
Mais je ne vous donnerais qu'une partie du système progressiste de saint Paul, et non pas celle qui lui tient le plus au cœur, si avant de finir, je ne vous exhortais mes bien chers Amis, au perpétuel avancement de vos âmes dans les chemins de sainteté.
Ecoutez-le parler aux Philippiens : Fratres,
ego non arbitror comprehendisse : uniim autem^ quœ quidem rétro sunt obliviscens, ad ea vero quœ sunt priora extendens mevpsum... <( Je ne me considère pas comme arrivé au but. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'oublie tout ce qui est derrière moi, pour tendre à ce qui est en avant et continuer ma course vers le terme sublime où je me sens appelé de Dieu en Jésus- Christ. » Et aux Romains : « Faites-vous une âme toute neuve, revêtez l'homme nouveau qui est créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté du vrai. » Renovamini spiritu mentis vestrœ^ et induite novum hominem. Aux Romains encore :
Expurgate vêtus fermentum^ ut sitis nova conspersio. Et toute cette merveille de l'Epître aux Ephésiens, oii le grand Paul nous exhorte à monter dans la grâce et dans la vertu jusqu'à l'idéal du Christ, jusqu'à ce que (ce sont ses propres termes) « nous parvenions tous à l'état d'homme parfait, à la mesure de l'âge complet de Jésus-Christ. « Il ne veut plus voir en nous de ces « enfants qui flottent à tout vent de doctrine » ; il veut, — ô le beau programme! — que, « pratiquant la vérité dans la charité, nous croissions en toutes choses avec Jésps-Christ notre chef » : ve?'itate?n facientes in caritate, crescamus in illo per omnia, qui est caput^ Christus.
C'est bien sur ces paroles qu'il convient
de nous arrêter : Veritatem... in caritate... crescamus per omnia... Non, vraiment, chers Amis, je ne sais rien d'autre à vous conseiller, rien d'autre à vous souhaiter, rien d'autre à demander pour vous : sinon, en effet, la charité, l'amour qui convient à des fils; sinon la vérité, qui convient à des fils de lumière; sinon la perpétuelle croissance en tous biens et en toutes vertus, qui convient à des fils de progrès : Ut filii — lucis — ambulate.
Sous le regard de Dieu, l'âme pure, le cœur ardent, l'intelligence loyale et claire, tout frémissants de jeunesse et de vie, confiants au Christ votre Maître, votre idéal et votre soutien^ ô mes vaillants Amis, comme des fils de lumière,
aiARCHEZ.
TAîiLE DES MATIÈRES
Développement des Associations entre jeunes catholiques. Les deux plus importantes:
1. L Association catholique de la jeunesse française : Origines; premiers tâtonnements; les progrès accomplis ; le Congrès de Chalon-sur-Saône. — Évolution dans le sens démocratique. — L'organisation fédérale; l'activité; les Revues.
IL Le Sillon : Histoire d'hier ; une grave Revue de jeunes.
— VAmitié du Sillon. — Idéalisme et sens pratique.
— Les cercles d'études; les Instituts populaires. — Les réunions publiques et les rapports avec les adversaires. — La Jeune Garde: une chevalerie moderne. — Plus forts que la Haine. — « Aller au peuple », et « être dans le peuple. ^ 1
Un « Congrès de l'Évangile ». — I. Nombreuses publications sur l'Évangile et la Vie de Notre-Seigneur, en France et à l'étranger. — II. Une œuvre d'apologie familière et de vraie piété : les Pages d'Évangile de l'abbé Planus. — III. Critique et édlûcatiou réunies : la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ par Ms' Le Camus. — IV. Le besoin senti de l'Évangile. Une citation de la Fin de Satan 37
1. Divers efforts pour l'avancement des études du clergé. — II. Lettres de plusieurs Évêques et livre d'un Sulpicien. — III. La réforme jugée nécessaire par les évêques de Châlons et delà Rochelle. — IV. Ce qu'ils proposent. — V. L'archevêque d'Albi et M. Hogan sur les programmes et sur la méthode. — VI. Le clergé et l'enseignement supérieur. — VII. La Commission biblique internationale. 77
La fin d'un abandon de trente ans. — Le livre du cardinal Perraud sur le P. Gratry etson histoire complète par le P. Chauvin. — La vie intime ; les grands ouvrages; les épreuves; la mort. — Les idées du P. Gratry; un précurseur et un optimiste 115
La crise actuelle du fanatisme. — Un livre de courage et de bon sens. — Des trois anti et spécialement de l'anticléricalisme. — Victor Hugo et les congrégations religieuses. — Danger de représailles. — Unique solution : le respect de la conscience d'autrui . 127