ORIGINE ET OIUET UE CE TRAVAIL
Ce ne sont point, comme on pourrait le croire, les événements de 1870 qui m'ont engagé décrire ces pages. Depuis longtemps, j'amassais des notes sur la valeur comparative de l'enseignement en France et en Allemagne. Peut-être, sans la guerre, les aurais-je gardées encore en portefeuille; mais aujourd'hui la situation de notre pays est telle que tous ceux qui lui sont attachés doivent mettre à son service les renseignements dont ils disposent. Je "m'adresse à des lecteurs trop éclairés pour craindre qu'on ne se méprenne sur l'intention de ce travail. Le moment serait mal choisi pour faire des rapprochements de pure contemplation. Je ne recommanderai que les réformes que je croirai possibles, et si je signale des défauts de nôtre en-
seignement, c'est que je penserai que nous avons les moyens deks guérir. Je ferais d'ailleurs injure à mon lecteur si je prenais avec lui des précautions d'une autre nature : les événements ont montré d'une façon trop cruelle que les meilleurs amis du pays n'étaient pas ceux qui lui laissaient ignorer l'étranger et qui entretenaient la France ' dans une confiance illimitée en elle-même.
Si nous voulons remédier aux défauts de notre enseignement, c'est maintenant qu'il faut nous mettre à l'œuvre. L'histoire nous montre qu'après les grandes guerres, après les guerres malheureuses surtout, l'attention publique se tourne vers l'éducation. Nous pouvons prendre modèle sur nos ad'^ersaires. « Il faut, disait le 10 août 1807, le roi « de Prusse Guillaume III, que l'État regagne en « force intellectuelle ce qu'il a perdu en force « physique. » Grâce à des hommes comme Guillaume de Humboldt, alors ministre de l'instruction publique, comme Fichte, comme Stein, la Prusse, de 1807 à 1813, réorganisa l'éducation nationale. C'est là un exemple à suivre, quoique la tâche en France soit quelque peu différente." Il s*agit moins encore chez nous de retremper le caractère de la nation que de corriger certains défauts de l'esprit qui sont entretenus par des méthodes vicieuses.
Si nous laissons passer deux ans, trois ans, la
force de riiabitude remportera. Il ne faat pas oublier <{ue nous sommes le pays le plus rebelle aui vraies réformes, le plus fidèle aux traditions séculaires. Notre histoire est semée de révolutions i la surface: mais ce qui constitue le fond de la vie intellectuelle et morale s'est à peine modifié depuis deux siècles. Nos enfants font les mêmes exercices que RoUin dictait à ses élèves, et si la Révolution française a étendu à une grande partie de la nation l'éducation qui était autrefois le privilège d'un petit nombre, elle n'a pas eu la force de transformer cette éducation. Les livres que Bossuet a composés pour le Dauphin servent aujourd'hui à l'instruction des enfants de notre bourgeoisie. Il y a eu extension de l'ancienne culture françaîJe , mais elle ne s'est pas sensiblement modifiée. De pénétrants observateurs de notre génie national ont cru reconnaître que dans les réformes qui touchent aux choses de l'esprit, notre trait distinctif était la timidité. Ce sont pourtant les seuls changements vraiment féconds, les seuls qui, à la longue, amènent après eux tous les autres. Si nous ne modifions pas l'esprit de la nation, les mêmes maux reparaîtront d'intervalle en intervalle, de plus en plus aigus et cuisants. Pas plus que les révolutions, les leçons les plus dures de la destl-* née ne pourront en empêcher le retour.
De louables efforts ont été tentés pour la diffu-
sion de renseignement ; mais si vous généralisez un enseignement vicieux, vous n'aurez produit qu'un demi-bien : à chaque école nouvelle qui s'ouvre, je suis prêta applaudir; mais si cette école où Ton apprend à lire n'inspire pas en même temps le goût de la lecture, ou si ces jeunes esprits que vous munissez des premiers instruments de la science ne sont pas mis en mesure de s'en servir avec discernement, vous aurez stérilisé vos dons ou mêlé un germe de corruption à la nourriture que vous distribuez. D'un autre côté, on croit que tout est pour le mieux quand on peut annoncer que le niveau des études, dans nos lycées, est en voie de remonter ; mais encore faut-il savoir si ces études, pour lesquelles on distribue si généreusement les prix à notre jeunesse, et auxquelles s'attachent tant d'espérances publiques et privées, sont les meilleures qu'on puisse offrir à nos enfants, et si ces lauréats que tous les ans nos lycées jettent dans la société ont été le mieux équipés pour soutenir le combat de la vie et pour être des citoyens utiles.
Je ne fais ici qu'indiquer une ou deux de ces questions qu'on passe ordinairement sous silence. Notre démocratie s'est montrée de tout temps plus jalouse d'obtenir sa part de ce qu'elle voyait aux mains d'autrui, que de créer à son usage des institutions nouvelles. Quant aux classes élevées, d'où
devaient partir les réformes, elles ont manqué tantôt de hardiesse, tantôt de lumières, tantôt du repos nécessaire à Taccomplissement d'un changement de ce genre.
Le malheur veut que les questions, en France, soient toujours posées d'une façon absolue. On discute si le latin et le grec sont des études utiles ou s'il vaut mieux les supprimer. Mais peu de gens songent à se demander si la manière dont nous pratiquons l'étude des langues anciennes est la mieux faite pour obtenir le profit intellectuel que la société serait en droit d'en exiger. On semble supposer que la méthode d'enseignement usitée dans nos lycées est la seule possible, et que Tunique alternative qui nous soit offerte, c'est de la suivre ou de renoncer aux langues classiques. 11 en est de même aux autres degrés de l'enseignement. On assiste avec stupeur aux égarements de notre population ouvrière, pour laquelle l'école semble n'être que l'introduction à toutes les chimères et à toutes les erreurs. Mais tandis que nous entendons dire que le catéchisme appris par cœur devrait constituer toute l'instruction élémentaire du peuple, le plus petit nombre songe à rechercher quelles sont les lacunes et les faiblesses de notre enseignement primaire.
Si les questions sont ainsi posées sous la forme d'un dilemme, il ne faut pas uniquement en accuser
notre goût pour les scdntkms sûauples. L'ignorance a la plus grande part dans ce travers. Noms ne connaissons qne nous-mêmes, et n'ayant pas Tidée d'un autre état de choses que le nôtre, la seule jquestion qui se pose pour diaque institution, c'est ^'être ou de n'être pas. Cependant, il serait bon de profiter des expériences d'autrui, comme l'étranger profite des nôtres. Il est impossible qu'un seul peuple ait par lui-même l'idée de tous les progrès qui se sont présentés à l'esprit des autres nations. Des événements particuliers ont pu favoriser à l'étranger des réformes qui ont pu être contrariées chez nous par des circonstances fortuites. 11 n'est pas jusqu'aux erreurs de nos voisins qu'il ne soit bon de connaître, pour ne pas tomber dans les mêmes fautes ; car il pourrait nous arriver d'introduire chez nous, comnae réformes, des expériences depuis loiagtempsr condamnées à Fétranger.
Ciombi^i de personnes savent en France que les fameuses innovations de M. Fortouî étaient la répétition à peu près complète de celles qiiii, au tiéhai du règne de Joseph H, en 1780, furent tentées en Autricbe, et que là, comme chez «ouïs, d^les amenèrent un déplorabk abaissement des études ? C'était alors *le même esprit de défiance pour la science, ta même manie de réglem^ntatîMi, le même goût pour l'utiliièé i«i!znédiâte, le
néflfie 'besoin d'enrôler et de classer tous les iHHSr mes qui avaient échappé à la hiérarchie adtnimstrati ve * .
Gc^mbien de personnes savent qu« la campagne entreprise vers 1852 par Tabbé Gaume contre les études classiques avait déjà été poursuivie, non sans éclat, de 1820 à 1825, en Allemagne ? On a dégà pu entendre alors toutes les objections présentées depuis contre l'antiquité classique^ sur son immoralité, sur l'esprit révolutionnaire et sur les idées païennes qu'elle répand, et sur l'avantage qu'il y aurait à la remplacer par la lecture des Pères de l'Église» La réplique fut donnée alors par d'excellents scholars, de sorte que pour répondre à ces reproches, lorsqu'ils furent reproduits en France, il aurait s^uffi de traduire les ouvrages qui plaidèrent, chez les Allemands, la cau«e de rantk}uité classique ^
Malgré l'apparence troublée de notre histoire, naalgré nos prétentions, cosmopolites et humani-s taiare«/peu die nations ont eu un développenieiit intériéiar aussi peu influencé du dehors que la ¥mce. Nous avons successiveioeiit rejeté de notre Min toat ce qui répugtfâii ou semblait incem^
4. £n 1790, quelques jours avaot sa mort, Joseph II fut obligé de nstirer ses réformes et de revenir aux avantages et aux iû- «MftéHteRMft éà l'aneieti fiystème.
a. WtifM nurtout Thiersch : Uéb€f geMirêe Sohukf^,
mode à notre tour d'esprit. Nous avons éliminé la féodalité, le protestantisme, l'aristocratie, les universités, la monarchie héréditaire. Les admirateurs n^ont pas manqué à ces exécutions multipliées, et Ton nous assurait que la France, en possession d'un idéal, marchait vers des destinées de plus en plus glorieuses. La réalité vient de nous montrer ce qu'il faut penser de ces flatteries iuffrudentes ou intéressées. En écartant de nous les éléments que nous aurions dû nous assimiler, nous avons réduit de plus en plus la substance intellectuelle dont nous vivons : du même coup, nous avons diminué les forces matérielles de la nation, qui marchent toujours de pair avec les forces morales. Pendant ce temps, d'autres pays faisaient tourner à leur profit les mêmes événements qui ont abouti chez nous à des convulsions stériles, et ils gardaient, en les transformant, les institutions que nous avons trouvé plus facile de supprimer que d'améliorer. Mais non-seulement ces nations avaient sur nous l'avantage d'un développement régulier et continu : à aucune époque nos voisins n'ont négligé d'emprunter à la France toutes les idées dont ils pouvaient tirer parti et d'imiter tous les établissements qu'ils jugeaient enviables. De même qu'au treizième siècle l'Universitâ de Paris a fourni le modèle des premières universités allemandes,
qui nous étonnent aujourd'hui par leur prospérité, tandis que les nôtres sont réduites à un état misérable, de même encore c'est en Allemagne qu'à la fin du dix-huitième siècle, les idées de Rousseau sur l'éducation, ces « semences ailées » dont parle Jean Paul*, ont trouvé le terrain où elles ont germé et porté leurs fruits. Resteronsnous insensibles à ces leçons multipliées et continuerons-nous à vivre sur notre propre fonds,
de plus en plus resserré et épuisé, en nous privant volontairement de tout ce qui pourrait le renouveler et l'accroître?
Je sais tout ce qui se dit, en pareil cas, sur les qualités distinctives de l'esprit français et sur le génie particulier de notre race. La même école (|ui a présenté les erreurs et les accidents de notre histoire comme les conséquences nécessaires et heureuses d'un développement intérieur, a imaginé un esprit français auquel ses lacunes et ses faiblesses, quelquefois toutes récentes, sont comptées comme autant de qualités natives.
Le patriotisme pourrait servir d'excuse à ces théoriciens, si Ton ne voyait pas que. le plus souvent, ils composent le portrait de l'esprit français d'après un ensemble de traits qu'on retrouve en
l. Levana, Œuvres complètes, seconde édition, t. XXII, p. 28.
eux-mêmes. Il me semble déjà entendre ce» admirateurs du génie national prendre leur parti , au point de vue intellectuel, de la perte de TÂlsace, pui&qu'ôprès tout, en se dégageant de cet élément germanique, la flamme de l'esprit français brûlera d'une lumière plus pure. Je n'ai jamais mieux compris la valeur de ces sortes de théories qu'en lisant un jour une circulaire du ministre de l'instruction publique d'Espagne, qui engageait le personnel enseignant sous ses ordres à se défier * des vaporeuses conceptions d'une philosophie et d'une critique étrangères au génie espagnol*.
On trouvera donc souvent dans les pages qui suivent des rapprochements avec l'éta^anger. Je ne craindrai pas, non plus, de citer le jugement que des observateurs du dehors, plus clairvoyants et plus désintéressés que nous-mêmes, ont porté sur notre instruction publique ^ Pour une nation comme la France, enfermée depuis longtemps en ses qualités et en ses défauts , c'est un des meilleurs moyens de se bien connaître que de voir l'impression qu'elle faii sur d'autres peuples. On verra que ce jugement ne ressemble guère à l'idée