‹ Quelques mots sur la gravure au millésime de 1418Chapitre 1 sur 7 · Quelques mots sur la gravure au millésime de 1418 · texte numérisé non relu

Quelques mots sur la gravure au millésime de 1418

Il a paru depuis quelques mois un mémoire par M. le baron De Reiffenberg, sur une gravure portant l’année 1418. Cette gravure trouvée, dit-on, dans un vieux coffre à Malines, a été acquise pour la bibliothèque royale de Bruxelles.

Cette estampe serait de la plus haute importance pour l’histoire de la gravure et d’une excessive rareté, si cette date pouvait lui être donnée avec certitude, car elle deviendrait la plus ancienne gravure connue avec date. Malheureusement elle est d’une époque postérieure d’un demi-siècle au moins • nous croyons pouvoir le démontrer par le style , et surtout par le costume des personnages.

Cependant, avant de commencer cet examen, nous devons déclarer que notre intention n’est nullement d’engager une polémique à ce sujet, mais de chercher consciencieusement quelle est la véritable date ou époque de cette pièce , et d’éclaircir une question qui est du domaine de l’histoire de l’art.

Peu d’auteurs ont eu recours au costume comme moyen d’appréciation de date , et cependant il est aussi simple que positif, soit pour connaître l’âge des manuscrits par les miniatures, soit pour classer par époque et avec certitude les œuvres d’art du moyen-âge, partout où un costume peut venir en aide à la recherche de l’érudit.

Chez les anciens peuples, le costume était moins sujet à varier que chez ceux du moyen-âge : aussi est-il difficile, pour ne pas dire impossible, de reconnaître à quelle époque il appartient. Chez les Asiatiques , les Grecs et les Romains , la mode se faisait si peu sentir , qu’à peine peut-on distinguer une différence entre plusieurs siècles de distance, si ce n’est dans les détails et le luxe des ameublements.

Mais chez les peuples occidentaux du moyen-âge , et depuis la chute de l’empire romain, les changements dans le costume deviennent plus ou moins sensibles et assez faciles à constater. C’est surtout depuis le IXe siècle qu’on peut observer les différentes phases du costume , dont les variations lentes d’abord, deviennent de plus en plus rapprochées. Au XIIe siècle on peut déjà distinguer un changement dans l’espace d’un demi-siècle, et au XIVe, les changements plus rapides encore se font sentir de 20 à 25 années de distance. Il serait difficile néanmoins de pouvoir reconnaître la date fixe, la différence ne se faisant point remarquer d’une année à l’autre, mais aussi serait-il presque impossible de se tromper d’un demi-siècle en procédant avec discernement.

Voici maintenant la raison pour laquelle nous attachons une si grande importance au costume.

L’artiste du moyen-âge, n’importe le sujet qu’il traitait, de l’histoire sacrée ou profane, grecque, romaine ou gauloise, donnait toujours, et invariablement, le costume de son temps et du pays où il vivait. L’artiste donnait encore, quoique fort rarement, un costume composé et imaginaire, soit à des personnages chimériques soit aux dieux du paganisme : mais malgré ce changement l’on y découvre toujours

quelques traces qui peuvent faire reconnaître une époque. 11 représentait aussi quelques peuples orientaux avec des turbans , principalement les Sarrasins et les Turcs, dans le but sans doute de mettre une distinction entre eux et les Chrétiens, parce que le restant du costume était presque toujours entièrement semblable. Cette coutume a été suivie sans exception pendant tout le cours du moyen-âge et jusqu’au milieu du XVIe siècle.

Pour se convaincre de la vérité de ce que nous signalons, on n’aura qu’à comparer entre eux les nombreux monuments qui nous restent encore, ainsi que les manuscrits avec leurs miniatures. En prenant n’importe quel auteur ancien, contenant des peintures, et en confrontant les copies des différents siècles, il est facile de voir que chaque enlumineur n’a donné d’autre costume à ses personnages que celui de son époque.

Les oeuvres de nos anciens graveurs du XVe et du XVIe siècle , nous offrent le même exemple de cet usage invariable. Martin Schongauer, Israël de Mecken , Albert Durer et Lucas de Leyde , peuvent fournir une série complète des modes de leur temps et de leur pays. L’anachronisme n’existait pas pour l’artiste du moyen-âge, ou bien, il n’en tenait aucun compte.

Néanmoins, une exception plus ou moins suivie existait : c’était pour la divinité et quelques personnages de l’histoire sainte. Le Christ, la Sainte Vierge et les apôtres avaient conservé un costume traditionnel , mais là comme partout ailleurs , l’œil exercé peut encore analyser les traces de chaque époque. C’est surtout dans les coiffures , les manches et les chaussures qu’il est possible de reconnaître le siècle auquel appartient l’image.

Dans les monuments publics du moyen-âge , tels que les cathédrales et les maisons-de-ville , ornés de leurs statues plus ou moins mutilées, ces figures y sont toujours représentées, non dans le costume qu’elles

devraient avoir, mais bien dans celui de l’époque de leur exécution. Partout au moyen-âge , on voit les artistes guidés par le même sentiment et le même système , et ne sortir nulle part du cercle tracé par leurs devanciers.

Le costume peut non seulement être un guide certain pour la recherche d’une date, mais il peut encore indiquer le pays qui a donné naissance à un objet d’art, car, comme nous l’avons déjà dit, l’artiste ne donnait presque jamais d’autre costume que celui du lieu qu’il habitait.

Rien peut-être n’est plus curieux ni plus intéressant pour l’étude des mœurs du moyen-âge, que de suivre l’artiste dans le rendu naïf des objets qu’il avait à représenter. Voyez les magnifiques entourages du calendrier de ces beaux livres d’heures du XVe et du XVIe siècle , et toutes ces belles miniatures dont tant de manuscrits sont ornés : l’artiste vous fait assister à tous les détails de la vie intime ; et le dironsnous, il y a presque du charme dans sa grossière naïveté. 11 ne faut point la baguette magique d’un enchanteur pour dérouler à nos yeux le passé mystérieux du moyen-âge ; c’est dans ces trésors trop longtemps oubliés que nous devons aller le chercher.

Nous voudrions faire comprendre à tous ceux qui s’occupent de l’archéologie et de l’histoire de l’art au moyen-âge , l’importance de l’étude approfondie du costume , parce que nous avons la conviction intime , que c’est le meilleur moyen pour parvenir à déchiffrer une date de n’importe quel objet d’art appartenant au moyen-âge, du moment qu’un costume peut venir en aide.

Qu’on ne suppose point cependant, que ce soit chose facile que la connaissance parfaite de l’histoire des costumes du moyen-âge ; ce n’est qu’après une étude longue et après d’immenses recherches qu’il est donné de marcher avec assurance dans une voie aussi tortueuse, véritable dédale pour celui qui n’y est pas initié. Dans l’espace d’un demi-siècle ,

le costume peut paraître de prime abord avoir le même caractère , néanmoins , on y découvre des détails qui peuvent aider à fixer une époque avec certitude et précision.

Le style peut aussi servir de guide pour la recherche d’une date , mais c’est un moyen quelquefois bien incertain, principalement dans les siècles où le style byzantin dominait dans les arts , ce n’est qu’à commencer du XIIIe siècle qu’il varie et se modifie selon les écoles. Dans tous les cas, les changements étant ordinairement lents et indécis il ne pourrait jamais donner une date aussi précise que le fait le costume.

C’est donc par le costume que nous voulons chercher vers quelle année la gravure portant le millésime de 1418 a été exécutée, et nous croyons pouvoir y parvenir de manière à convaincre les plus incrédules. Nous prouverons, par une suite de dessins du costume des femmes pendant le cours entier du XVe siècle , que les robes des personnages de cette gravure, sont celles qui étaient portées entre les années 1450 à 1480, et nulle part, malgré nos recherches, nous n’avons pu découvrir qu’elles étaient de mode avant cette époque. Quant au style de cette pièce, quoique n’étant pas celui du commencement mais bien celui du milieu et de la fin du XVe siècle, nous n’en ferons qu’un usage limité , parce que la différence est trop peu sensible entre la date donnée et la date réelle de cette estampe, et une telle preuve ne serait peut-être point suffisante aux yeux des personnes intéressées, pour réfuter entièrement la date fautive de 1418.

Toutes les pièces que nous donnons ici ont été copiées ou calquées avec soin et conscience , la plus grande partie sur des miniatures de la bibliothèque de Bourgogne, d’autres sur des gravures sur bois, et quelques-unes sur des dessins faits d’après des sculptures en bois, faisant partie de la collection de l’hôtel d’Arenberg.

Page 1