PLANCHE VII
Nous donnons ici un fac-similé de la figure du saint Christophe de 1423, afin d’avoir un point de comparaison entre le style de cette gravure et celui du milieu du XVe siècle **.
* Cette édition ne porte pas de nom d imprimeur, mais sur le recto du dernier feuillet se trouve la marque de Henri Eckert de Homberg, quoique d'après Laserna et d’autres bibliographes, cet artiste n’ait commencé d’imprimer que vers 1496.
** Celte figure est calquée sur la planche donné par Seroux d’Agincourt, dans son Histoire de l’Art.
Il nous sera facile maintenant d’assigner à la vierge supposée de 1418, la véritable place qu’elle doit occuper dans l’ordre chronologique de l’histoire de la gravure.
Nous venons de voir que vers le milieu du XVe siècle commence l’usage de la robe à plis réguliers sous la ceinture , et qui sans cette ceinture a la même forme que celle donnée par l’artiste à sainte Catherine et à sainte Barbe.
Parmi les dessins que nous donnons, ceux d’après le manuscrit 9017, Composition de la Sainte Ecriture , et celui d’après le groupe de sainte Ursule , sont non seulement les plus en rapport avec le costume de la Sainte Vierge, de sainte Dorothée et de sainte Marguerite, mais d’une ressemblance si grande et d’une identité si parfaite, qu’ils démontrent clairement qu’une même époque leur a donné naissance. Les dessins qui suivent offrent encore, et principalement le n° 36, une certaine, similitude avec la même gravure, quoiqu’il y ait déjà un peu de changement dans le costume. C’est donc vers les années 1460 à 1480, que nous pouvons raisonnablement rapporter la gravure au millésime de 1418, et probablement à l’an 1468, en supposant l’omission de la lettre numérale Z, qui devait précéder le chiffre XVIII, et cette supposition est d’autant plus vraisemblable que cette date est entièrement d’accord avec le costume.
Ce jugement n’est point basé sur des hypothèses, mais sur des preuves réelles.
Presque tous les auteurs qui ont écrit sur le costume du moyen-âge, sont tombés dans des erreurs graves, parce qu’ils n’ont tenu aucun compte de l’époque où l’objet d’art avait été fait, et dont ils adoptaient le costume sans examen et sans comparaison. Les Monuments de la Monarchie française , par D. Bern de Montfaucon, contiennent un grand nombre de ces fautes. Villemin lui-même, dans les Monuments Français inédits , n’en est point exempt. Nous croyons inutile de citer
tous ces passages fautifs , parce que cette analyse nous entraînerait audelà des bornes que nous nous sommes prescrites.
En prenant pour exemple un manuscrit avec miniatures des chroniques de Froissart, et en supposant qu’il ait été illustré vers le milieu ou la fin du XVe siècle, ce ne serait point le costume de l’époque du fait raconté qu’il faudrait y chercher, mais bien celui du temps où vivait l’artiste auteur de ces peintures. C’est là l’erreur que commettent ceux qui vont puiser à cette source, de ne faire aucune différence entre le sujet décrit et le sujet représenté.
Il existe en Belgique plusieurs tableaux attribués à Jean Van Eyck, qu’il est inutile de désigner, et qui par les costumes des personnages dénotent une postériorité d’un grand nombres d’années. Nantes en possède un, également attribué à ce maître, dont les costumes sont ceux du règne de Charles VIII. Le sujet, sous le titre de Philippe-le-Bon consultant une tireuse de cartes , en a été donné dans le Magasin Pittoresque , année 1842, page 324.
Nous croyons que M. le baron De Reiffenberg est dans l’erreur, lorsqu’il dit dans son mémoire : «La Vierge de 1418 est un reflet de » l’école de peinture qui régnait aux Pays-Bas au commencement du » XVe siècle. Qu’on la compare seulement avec les manuscrits de la » bibliothèque royale, copiés, illustrés pour les comtes de Flandre, » pour les ducs de Brabant et de Bourgogne, et l’on s’en convaincra » aisément.
» Airs de tête placides et monotones, formes grêles et pauvres, poses )) raides et pénibles quoique sans affectation, draperies empesées, cos- » tûmes, accessoires, tout est identique.»
L’identité n’existe nullement si l’on compare cette gravure avec les miniatures de la date qu’elle porte, mais cette identité devient trèsvisible en la comparant avec celles du milieu et du dernier tiers de ce même siècle, et l’on pourra s’en convaincre par les dessins que
nous donnons. Au commencement de ce siècle les plis des draperies sont à longues lignes arrondies et presque sans brisures, tandis que plus tard, ils deviennent anguleux et brisés (tels que dans la gravure de 1418), et ce style a été continué jusqu’aux premières années du siècle suivant.
Le saint Christophe de 1423 est et restera probablement longtemps encore, la plus ancienne gravure connue avec date positive, car tout concourt à le prouver avec certitude. Le style est celui du commencement du XYe siècle, et le procédé grossier de la taille dénote évidemment l’enfance de l’art de la gravure. La vierge au millésime de 1418 nous fait voir au contraire un progrès déjà très-sensible dans cet art, progrès qui démontre à l’évidence qu’elle a été exécutée à une époque moins reculée. Tout cela, nous le savons, ne suffirait pas pour convaincre des esprits prévenus, et pour démontrer que la date de 1418 est fautive, si le costume n’était là pour venir appuyer la vérité de ce que nous disons. 11 pourrait se faire, il est vrai, qu’un artiste eut donné à ses personnages le costume d’une époque antérieure à celle où il vivait, mais il aurait été difficile, ce nous semble, de donner celui d’une époque postérieure d’un demi-siècle à celle où il exécutait son oeuvre, à moins cependant, qu’il n’ait été inspiré par le génie de l’avenir, afin de dérouter un jour les investigations des archéologues.
Dans une question aussi importante pour l’histoire de la gravure que celle qui nous occupe, il ne convient pas, pensons-nous, d’accepter aveuglément une date parce qu’elle se trouve sur tel ou tel objet d’art. Il existe des dates qui ne laissent et ne peuvent laisser aucun doute sur leur authenticité, parce qu’elles sont en accord parfait avec les objets qui les portent; mais lorqu’il s’agit d’une date douteuse, il ne faut l’adopter qu’après un examen consciencieux et sur des preuves irrécusables.
Aussi sommes-nous entièrement de l’avis de M. le baron De Reiffenberg, lorsqu’il dit dans son mémoire : « Dans des questions telles que
)) celle-ci il ne faut pas adopter des conjectures comme des preuves; )) on doit marcher avec précaution et s’appuyer uniquement sur des n faits bien constatés. Ce précepte de prudence vulgaire ne saurait être )) trop répété, principalement aujourd’hui que la critique circonspecte » et solide semble avoir cédé la place à une critique aventureuse , qui » se plaît à créer les faits au lieu de les discuter patiemment, et qui )) préfère de brillants paradoxes à des vérités modestes. » Que n’a-t-il lui-même subi ce précepte, il se serait convaincu que la date de 1418 était fautive, et n’était nullement d’accord avec le costume.
L’auteur dit plus loin : a Notre estampe est bien de l’an 1418. » Malheureusement l’auteur ne peut donner aucune preuve certaine pour appuyer son opinion , si ce n’est la date elle-même : appui qui nous paraît un peu faible pour soutenir le fait qu’il affirme. Il poursuit : « Si )> l’exécution nous en paraît supérieure à celle du saint Christophe, cela )) n’implique nullement contre son antériorité. » Cette opinion serait vraie, si à cette époque l’art de la gravure eut fait déjà des progrès rapides, mais il était encore au berceau et ce ne fut que plus d’un demi-siècle plus tard qu’il essaya de sortir de ses langes pour prendre son essor, et enfin son entier développement dans les premières années du XVIe siècle. L’auteur continue et dit : « Nulle part on n’aperçoit dans » les arts une progression non interrompue, et il arrive quelquefois )) que les premiers essais l’emportent sur ceux qui les suivent. » Ce n’est point là, pensons-nous, la marche du progrès dans les beaux-arts; son développement se fait presque toujours d’une manière fort lente et il lui faut quelquefois plusieurs siècles pour atteindre un grand résultat. Voyez les arts au moyen-âge, après leur long sommeil léthargique, il a fallu deux siècles pour leur résurrection, depuis le premier pas fait par Cimabuë jusqu’à Raphaël et Michel-Ange. Il peut se faire, comme cela a toujours eu lieu, qu’un art après être parvenu à son apogée tombe dans la décadence pour se relever de nouveau; mais jamais un
nouvel art ne débute par une œuvre de mérite. L’art ne se donne point par intuition, il ne s’acquiert que par la pratique et l’étude. Les premiers essais de la gravure sur bois furent informes, tout le prouve par les cartes à jouer que nous possédons encore. Les anciens livres d’images, tels que la Bihlia Pauperum, Y Ars Moriendi et le Spéculum Humanœ Salvationis , ont tous un même caractère et ne démontrent presque nulle part un progrès dans le procédé de la taille, et très-probablement toutes ces productions virent le jour entre les années 1440 à 1490; une étude spéciale du costume pourrait seule aider à fixer avec quelque certitude leur époque. 11 n’est donc guère probable qu’après avoir produit la vierge de 1418, cet art soit tombé immédiatement pour ne revenir à ce même degré qu’un demi-siècle plus tard.
M. le baron De Reiffenberg dit encore à la page 29 de son mémoire : «. Nous terminerons par dire que la planche de 1418 rappelle l’époque » des VanEyck, autant que l’indigence des procédés peut permettre de )) comparer une toile peu soignée à une peinture finie, un contour à n un tableau. » Les dessins que nous donnons prouveront que si cette planche rappelle l’époque des Van Eyck, cela ne peut être qu’à plusieurs années de distance. Ce n’est que vers le dernier temps de Jean Yan Eyck, que son style dans les draperies ait quelque rapport avec celui de la vierge de 1418; la sainte Agnès de l’an 1437 fournira une preuve à l’appui de ce que nous disons. Hubert était mort en 1426, et Jean, mort en 1445, n’avait plus dans ses derniers ouvrages le style simple et sévère de son frère, tel que nous le voyons dans les trois admirables figures du tableau de l’église de Saint-Bavon à Gand. Un contour, quoiqu’en puisse dire l’auteur dans son mémoire, peut donner le style d’un tableau d’une manière aussi parfaite qu’un dessin ombré, si ce n’est le modelé et le relief des objets. Le style d’une draperie reste toujours le style, qu’il soit représenté par un simple trait ou par une gravure terminée.
Quant à la date de l’estampe en question, M. le baron De Reiffenberg sait aussi bien et mieux que nous qu’elle n’est point une preuve suffisante pour l’ancienneté de cette planche, nous avons un trop grand nombre d’incunables ayant des dates fautives, pour attacher une grande importance à celle-ci • une date ne peut faire foi que lorsque tout concourt pour appuyer son authenticité *.
Nous serions heureux si d’autres que nous, plus à même de faire de nouvelles recherches, pouvaient parvenir à démontrer que la date que nous réfutons est réelle : parce qu’une telle pièce avec sa date prouvée , mais prouvée d’une manière inattaquable, serait un trésor inestimable pour l’histoire de la gravure et pour notre pays.
En attendant, la vierge au millésime de 1418 n’en reste pas moins une œuvre d’art d’un grand intérêt; et nous félicitons franchement M. le baron De Reilfenberg, d’en avoir fait faire l’acquisition pour la bibliothèque royale de Bruxelles.
En commençant nos recherches, nous avons eu pour but de prouver que rien ne nous semble plus nuisible au véritable progrès dans n’importe quelle science ou quel art, que de laisser subsister des erreurs sans chercher à les combattre, surtout lorsqu’elles ont été répandues par des hommes de talent. 11 faut souvent de longues années pour revenir à la vérité, et la raison ne parvient pas toujours à détruire les préjugés accrédités par le temps. Aussi avons-nous tâché de mettre dans nos recherches toute la conscience possible ; nous avons donné les costumes de femmes de toutes les périodes du XVe siècle , et les plus en rapport avec les costumes de l’estampe au millésime de 1418, afin
* Nous devons avouer que nous n’avons point vu ïa gravure originale, c'est d’après le fac-sirnilc donné par M. le baron De Reiirenberg dans son mémoire , que nous avons porté notre jugement : fac-similé qui , d'après son aveu, est d’une scrupuleuse exactitude; et comme nous ne jugeons point cette estampe d’après la date qu’elle porte ni les filigranes du papier, mais d’après le costume et le style ; la différence est donc pour nous entièrement nulle , et la vue de la pièce originale ne pourrait en aucune manière influer sur notre jugement.
de ne laisser aucune lacune à remplir. Nous aurions pu augmenter le nombre de preuves que nous donnons, mais elles suffiront sans doute pour démontrer l’impossibilité d’admettre la date de 1418.
Nous avons ouvert une voie nouvelle pour étudier l’histoire chronologique des arls, et quoique nous ne soyons point le premier à l’indiquer, notre essai encouragera peut-être ceux qui voudraient suivre cette route, et nous espérons que plus heureux que nous, ils feront une ample moisson dans le champ fertile où nous n’avons fait que glaner.