UTILÏÏÉ DE SON EMPLOI DANS TROIS CAS DE PARAPLEGIE
J’ai publié, dans le courant de cette année, une brochure qui comprend les recherches auxquelles je me suis livré relativement à l’action thérapeutique du seigle ergoté, et les applications un peu nouvelles que j’ai faites touchant l’emploi de cette substance. C’est ainsi que j’ai cherché à prouver qu’on avait tort de considérer le seigle ergoté comme un agent simplement excitateur de la contractilité utérine; que les faits démontraient que le seigle ergoté agissait sur la vessie, le rectum et les membres inférieurs, lorsque ces parties sont dans certaines conditions asthéniques, de la même manière que sur la matrice dans les cas d’inertie utérine, et que
ne pouvant plus attribuer raisonnablement à cet agent thérapeutique des effets spécifiques sur des parties du corps si différentes, il y avait nécessité de faire remonter plus haut son action , et de le rapporter à quelque organe qui eût la vertu de l’étendre par réaction sur ces memes parties à la fois. J’en venais ensuite peu à peu , et d’une manière démonstrative , à conclure que l’organe qu’il fallait regarder comme primitivement activé par l’ergot de seigle, administré à dose convenable, était la moelle épinière, qui irradiait ensuite cette action par les nombreux nerfs qu’elle fournit aux organes qui fonctionnent sous l’influence de son innervation , savoir à la matrice , aux membres pelviens , à la vessie, et même à l’intestin rectum. Je démontrais, au reste , théoriquement cette action , 1® par l’examen des symptômes par lesquels ont été caractérisées la plupart des épidémies d’ergotisme qui, en diverses époques, ont ravagé beaucoup de contrées , savoir ceux de l’ergotisme convulsif , autrement dit comulsio cerealis , lesquels s’accordent à faire reconnaître surtout une forte excitation du système nerveux rachidien ; 2" par l’examen de ce qui se passe dans certains cas de paraplégie et de paralysie de vessie, que l’on traite par ce même moyen. Je démontrais ensuite pratiquement le meme etîet par une série d’observations que 'j’avais pu recueillir, et qui constataient les bons résultats que j’en avais obtenus pour la guérison de certaines paraplégies, de certaines paralysies de la vessie et même du rectum. J’en venais ainsi à établir que l’administration de l'ergot de seigle devra convenir toutes les foisqu’ily aura lieu d’exciter la vitalité de la moelle épinière ou des organes aux-
quels elle transmet l’innervation; et, en partant de cette donnée, qu’il devenait patent qu’on devra recourir àl’ergot de seigle dans les paraplégies et les affaiblissements des extrémités inférieures , provenant de causes qui ont paralysé ou suspendu l’action de cet organe sans en avoir altéré la texture , causes que nous croyons être plus fréquentes qu’on ne pense généralement; dans les rétentions d’urine, occasionneésparun manque de force contractile des parois vésicales ou symptomatiques d’un manque d’action fonctionnelle de la moelle épinière elle-même; dans certaines paralysies du rectum , dues à des causes pareilles, et que l’expérience a déjà depuis longtemps démontrées ; dans les diverses affections provenant d’un état d’inertie ou d’asthénie de la matrice.
Aux faits, à l’appui de mes idées, que j’avais consignés dans ma brochure , je vais en joindre trois autres que j’ai observés ou qui sont parvenus à ma connaissance depuis que je l’ai publiée; ils se rapportent à trois cas de paraplégie , qui ont été traités avec avantage par l’ergot de seigle. Voici les détails qui concernent ces observations.
Ire Observation»
Le nommé Auquier , âgé d’une quarantaine d’années , fut transporté dans les salles de l’Hôtel-Dieu d’Aix, le 24 juillet 1839. Cet homme, deux mois auparavant, s’était laissé tomber sur le périnée, et avait eu, par suite, des accidents paraplégiques, qu’un traitement énergique, à l’Hôtel- Dieu de Marseille, était parvenu à dissiper, ainsi que des fistules urinaires qui, très-
rebelles aux diverses tentatives déjà faites pour les guérir, et datant de l’époque de la chute, c’est-à-dire étant consécutives d’un abcès urinaire qui se déclara alors, faisaient supposer, avec assez de raison, qu’il y avait eu, lors de l’accident, rupture du canal de l’urètre. Il paraît que le cahotage de la voiture, qui le transporta de Marseille à Aix, le fit souffrir beaucoup, qu’il réveilla les accidents paraplégiques, et fit tuméfier considérablement le scrotum; car cet homme qui, avant sa sortie de l’hôpital de Marseille , commençait de bien se tenir sur ses jambes, dut être transporté en chaise à porteurs à l’Hôtel-Dieu d’Aix; et, là, il se plaignit de l’impossibilité où il était de pouvoir se soutenir sur le membre inférieur droit, et de mouvements convulsifs fort incommodes, qui parfois s’en emparaient. Ces accidents furent en partie calmés par des topiques émollients sur le scrotum pour le désenfler, par des liniments opiacés autour de la cuisse et de la hanche droite, par des bains de siège, etc. , ce qui n’empêcha pas l’affaiblissement du membre de persister. Toutefois, plus tard, on appliqua des vésicatoires autour de la hanche, sur la cuisse; on fit prendre des bains, on tenta de pouvoir faire pénétrer des bougies ou des sondes de de diverses natures et de divers calibres dans le canal; mais le membre conserva sa faiblesse , le scrotum et le périnée leurs fistules urinaires, parce que le canal ne put d’aucune manière être franchi, quoique la plus grande partie des urines le traversât pourtant. Enfin, quand je faisais mon trimestre de service à l’Ilotel- Dieu, au commencement de cette année, cet homme s’y trouvait encore, embarrasé toujours de sa double
infirmité. Il se levait pourtant; mais il ne marchait qu’à l’aide de deux béquilles, pouvant s’appuyer seulement sur la jambe gauche, l’autre ne lui offrant pas un point de sustentation suffisante pour supporter le poids du corps. Nous remarquâmes en même temps qu’il y avait un peu d’atrophie dans ce membre paralysé.
Pensant alors à la circonstance de la chute qui avait préludé à l’affaiblissement de ce membre , à la douleur dorsale qui avait pendant quelque temps après existé, je me demandai si on ne pourrait pas administrer, dans ce cas, l’ergot de seigle, comme excitateur de ce membre paralysé. Comme je n’avais rien à redouter de l’action de ce médicament, et que même son emploi me paraissait assez bien indiqué , je le prescrivis , dans le commencement du mois de mars, à la dose de 1 gramme, en une fois le matin, à l’usage. Il fut recommandé au pharmacien de donner du seigle ergoté de bonne qualité et fraîchement pulvérisé, et d’en mettre la poudre dans un peu d’eau vineuse.
Les effets excitateurs du remède ne tardèrent pas à se manifester : dès la seconde nuit qui suivit la première prise , des ressauts musculaires agitèrent à plusieurs reprises le membre paralysé : ces agitations spasmodiques, complètement involontaires et auparavant inusitées , se reproduisirent plus ou moins fréquentes les jours et les nuits suivants , et au fur et à mesure le membre recouvrait de la force.
Le 8 mars , sixième jour de l’emploi de l’ergot , le malade depuis deui^ jours en prenait 1 gramme 7^ chaque matin; il nous déclara, avec une grande satisfaction, que la veille il avait pu quitter une de ses crosses , et se
promener pendant tout le jour avec l’autre , en s’appuyant sur un simple bâton du côté opposé. C’était donc beaucoup ayoîr déjà gagné que d’en être venu à pouvoir s’appuyer sur son membre.
L’ergot de seigle fut ainsi continué jusqu’au 16 du courant, c’est-à-dire pendant quatorze jours. Vers la fin, le malade en prenait 2 grammes par jour. Nous le supprimâmes, à cause d’un peu d’embarras gastrique qui était survenu , et parce que nous comprenions que , pendant les derniers jours , il n’avait pas augmenté l’amélioration qui s’était si vite fait remarquer.
Toujours est-il qu’il résulte de ce fait , par nous soigneusement observé, qu’un homme, qui depuis longtemps ne pouvait se soutenir sur un de ses membres inférieurs , privé de sa force locomotive ( la sensibilité était conservée ) , et qui était partant obligé de s’appuyer, pour se transporter d’un endroit à l’autre, sur deux béquilles, eut recouvré assez de force à ce membre , au bout de quelques jours de l’usage de l’ergot de seigle, pour pouvoir remplacer une de ses béquilles par un bâton ordinaire , et pour pouvoir , par conséquent, bien mieux se servir de ce membre. A la fin du mois, cette notable amélioration que nous avions obtenue persistait encore. Ayant quitté le service de rilôtel- Dieu à celte époque, je n’ai plus revu le malade depuis.
2 fi Observation!
M. R . , âgé de trente ans, officier de cavalerie
au service de la Hollande, avait eu, vingt mois avant que je ne le visse, une paraplégie complète, c’est-à-
dire une perle complète du sentiment et du mouvement des extrémités inférieures , incontinence d’urine , et déjections stercorales involontaires. Cette paraplégie , survenue d’une manière assez subite et sans accidents fébriles bien prononcés , à ce qu’il paraît , reconnaissait pour cause principale, suivant toutes les probabilités, beaucoup d’excès vénériens. Les symptômes paraplégiques traités avec soin furent lents à se dissiper : on employa d’abord contre eux les secours de la médecine à diverses reprises ; et il est entendu que , parmi les divers moyens auxquels on eut recours, ne furent pas oubliés les excitants externes , tels que les liniments stimulants divers, les vésicatoires, les sinapismes, etc.; on en vint ensuite à l’usage des eaux thermales en bains et en douche. La première année, ce fut à Bade, je crois, que se rendit le malade, et dans celle-ci il se transporta à Naples pour se soumettre à l’usage des eaux et douches thermales de l’établissement d’Ischia. C’est dans ce dernier lieu qu’il se trouvait, dans le commencement du mois d’août, lorque mon opuscule sur l’ergot de seigle vient à lui tomber entre les mains. Après en avoir parcouru les principales observations, il croit reconnaître, dans la huitième, un cas semblable au sien , et il se décide spontanément à partir pour Aix, pour venir apprendre de moi si le remède dont j’ai traité ne pourrait pas lui être appliqué, et pour y subir un traitement si je le juge convenable.
Or, voici exactement dans quelles conditions de santé je le trouvai : c’était un jeune homme d’une assez bonne constitution, paraissant un peu amaigri. Ses deux membres inférieurs le supportent assez bien pour lui
permettre d’aller seul ; mais il ne peut se promener longtemps sans être obligé de s’asseoir; sans cette précaution, ses jambes défailliraient sous lui. Des deux extrémités inférieures, la droite est la plus forte, la plus solide ; mais en même temps elle est d’une insensibilité presque complète, ne pouvant pas même faire distinguer l’application d’un corps chaud de l’application d’un corps froid. La partie interne et supérieure de la cuisse, et la moitié droite de la verge et des bourses , sont les parties où l’insensibilité est la plus marquée : en ces ' points, la piqûre d’une épingle n’est aucunement sentie. L’autre membre a conservé ou plutôt recouvré sa sensibilité; mais, en revanche, il est plus faible, moins bien nourri; et si le pied^de ce côté venait à heurter, contre une pierre, par exemple, le malade serait trèsexposé à tomber. Ces circonstances rendent la démarche un peu vacillante , "un peu embarrassée. En même temps, il éprouve assez fréquemment une espèce de malaise fort difficile à définir, sur le trajet de la colonne vertébrale, principalement entre les épaules. Ce malaise^se propage^’parfois du côté de la tête, et lui donne la sensation d’un vertige passager. La vessie est également un peu dérangée dans sesdonctions , c’est-à-dire que , depuis le développement de la paraplégie , elle n’a plus éprouvé , à la fin de l’évacuation urinaire, ces quelques contractions qui, dans l’état normal, font expulser, par plusieurs petits jets, les derniers restes des urines. Il ne peufpas non plus uriner sur-le-cbamp , il est obligé d’attendre toujours quelques minutes pour
que la vessie se contracte. 31. U . a vu encore avec
inquiétude (fue les eaux thermales , dont il vient de taire
usage et qu’on lui ayait puissamment recommandées, ne ne lui ont pas donné d’amélioration sensible. Il me demande donc, avec sollicitude, s’il ne sera pas possible d’appliquer à son état le traitement par l’ergot de seigle , et de lui procurer enfin cette guérison qui lui est si nécessaire et qu’il attend avec impatience.
Ma réponse ne fut pas aussi affirmative qu’il aurait pu le désirer. Je lui dis cependant que , puisqu’il avait tant fait que de venir en France , je lui conseillais d’y séjourner quelque temps , pour le soumettre au traitement qui , dans aucun cas , ne pourrait nuire à son état , et qui, j’en avais quelque espoir, améliorerait probablement quelque peu sa position. Ce conseil fut goûté. Je prescrivis, en conséquence, au malade 1 gramme d’ergot de seigle récemment pulvérisé , à prendre chaque matin dans deux doigts d’eau vineuse : l’usage en fut commencé le 20 août.
Le 24 août, le malade fut mis à 13 décigrammes du remède ; je prescrivis en même temps des frictions avec le Uniment de Rosen le long de la colonne vertébrale, et des frictions avec un liniment ammoniacal sur le membre dont la sensibilité était si obtuse. Ces frictions furent continuées, sauf quatre jours, jusqu’à la fin du traitement. Je voulais , en combinant ainsi la médication interne avec l’externe, mettre plutôt ce sujet en état de repartir, car il paraissait pressé.
La tolérance pour l’ergot de seigle fut remarquable : dans les premiers jours, il éprouvait, pendant la première heure qui suivait l’ingestion du remède, comme un très -léger sentiment d’ivresse, qui se dissipait ensuite de lui-même. Vers la fin, ce phénomène était bien
moins prononcé , et cependant le malade prenait 2 grammes par jour d’ergot de seigle en une seule prise. Encore, dans ce cas, l’amélioration dépassa de beaucoup mon attente : des contractions musculaires, auparavant inusitées, excepté quand le malade était aux eaux thermales, se faisaient de temps en temps sentir, principalement durant la nuit. Or, voici ce qu’avait obtenu le malade au dix- huitième jour de ce traitement : ses jambes étaient déjà bien solides; tandis qu’avant l’usage de l’ergot de seigle il pouvait à peine se tenir quelques instants debout; en ne s’appuyant que sur le seul pied gauche, il pouvait déjà sauter à plusieurs reprises sur ce même pied; il était complètement débarrassé de cette sensation pénible et morbide qu’il éprouvait auparavant du côté du rachis, et qui lui procurait ces espèces de vertige dont nous avons parlé : le membre gauche avait aussi recouvré notablement de la sensibilité; il y avait aussi moins de lenteur dans le commencement de l’excrétion des urines, et la vessie avait recouvré ces contractions normales, qui servent à la débarrasser des restes de son contenu, et qui manquaient totalement quand le traitement fut commencé; il se sentait aussi plus fort , et était dans la plus grande des satisfactions d’avoir obtenu tant d’effet en aussi peu de temps.
Le malade, content de cette amélioration, repartit d’Aix le vingtième jour , c’est-à-dire le 8 septembre. J’eus auparavant la précaution, sur son invitation, de lui tracer le traitement que je lui avais fait suivre, alin qu’il pût le reprendre une autre fois si cela devenait nécessaire, c’est-à-dire si le mieux (ju’il avait acquis devait ne pas se soutenir.
Quoique dans ce cas je ne m’en sois pas tenu au seul emploi de l’ergot de seigle , et que j’aie associé à l’usage de cette substance l’action du Uniment de Rosen et celle des liniments ammoniacaux, il serait injuste de ne pas lui attribuer la plus grande part, pour ne pas dire la totalité de l’amélioration remarquable qui a été obtenue. D’ailleurs, le membre gauche, qui était le plus faible, ne fut pas frictionné , parce que nous n’avions en vue , en employant les frictions ammoniacales sur le membre droit , que d’y rappeler la sensibilité qui y était presque éteinte. Comment, d’ailleurs, expliquer le retour des contractions vésicales dont nous avons parlé, si ce n’est par l’action de l’ergot de seigle?
Observation.
Il y a un mois environ qu’ayant une entrevue avec M. le docteur Brengues, chirurgien chef interne de l’Hôtel-Dieu de Marseille, et la conversation venant à rouler sur les effets de l’ergot de seigle , ce confrère me rapporta quelques détails sur une application aussi heureuse que remarquable , qu’il en avait vu faire dans cet hospice, par M. D... , médecin en chef de cet éta¬
blissement. C’était chez un ouvrier qui , par suite d’une affection saturnine grave , avait conservé une paraplégie très-avancée. Traité inutilement par divers moyens,
M. D . .. songea à lui appliquer le traitement par le
seigle ergoté. Cette tentative fut suivie d’un résultat complet : en moins d’un mois le malade avait recouvré l’usage de ses membres et obtenu sa guérison.
Voilà donc trois nouveaux faits que nous pouvons
enregistrer déjà à l’appui des idées théoriques que nous nous étions faites sur l’action thérapeutique de l’ergot de seigle, et que nous avons consignées dans notre travail imprimé sur celte substance. Nous ne pouvons mettre en doute que ceux qui voudront marcher sur nos traces, n’obtiennent d’aussi beaux résultats que nous-même. Nous livrons , au reste , volontiers ces trois faits à l’appréciation de nos confrères, après leur en avoir soumis un plus grand nombre dans le travail cité ci-dessus.
De ces trois faits ressort encore l’innocuité complète de ce médicament que nous avons ordonné , sans remarquer le plus léger accident, pendant un mois et demi de suite; que cette année encore nous avons fait prendre pendant quinze jours consécutifs, aux doses de 40 à 80 centigrammes, à une jeune fille, âgée seulement de cinq ans , sans qu’elle en ait été aucunement incommodée.
Je renvoie, pour de plus amples détails sur cette matière, à mon mémoire sur l’ergot de seigle, que j’ai eu occasion d’adresser dernièrement à la Société médicale , à laquelle j’ai l’honneur de communiquer les trois nouveaux faits dont il vient d’être question.