Quelques observations aux anarchistes [microform]
^ Avant tout je vous dirai que le titre d'anarchisme est très malsonnant, puisqu'il éveille l'idée de négation et de désordre. 11 me semble qu'on l'a préféré parce que les promoteurs de la cause ainsi désignée, ont plutôt agi par irritation contre l'imparfait régime actuel que par conception claire d'un régime plus équitable. Sans exclure le véhément Bakounine, vrai fondateur de l'anarchisme, et son disciple le plus caractérisé, l'impétueux M. Kropotkine, vous procédez, surtout, en démolisseurs, négligeant d'édifier, comme si c'était la haine et non pas l'amour qui vous guidait. N'oubliez pas que sociologiquement on ne détruit que ce qu'on remplace.
C'est vrai que Bakounine et Kropotkine, renonçant ouvertement à l'aisance de la haute situation où ils naquirent, n'ont pas hésité à défier la prison, l'exil, la misère et la mort pour servir le prolétariat. Mais quelque dévouée et héroïque qu'ait été leur conduite, on ne saurait méconnaître que leur a manqué cet esprit
(1) Cet écrit, publié d'abord en espagnol, paraît en français avec certaines modifications.
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organique et constructeur qui seul produit des réformes effectives. C'était même à croire que la bannière qu'ils ont levée, appelle à la discorde et non pas à la concorde, incite à se venger et non pas à régénérer la société. Les attentats sanglants de quelques anarchistes tendent à le confirmer, car on ne conçoit pas qu'une doctrine soi-disant de bonté, puisse inspirer des actes d'une rancune implacable.
Aucun vrai progrès de Tordre social ne peut s'accomplir de la sorte. Pour trouver réellement la voie du bonheur universel, il faut se défaire de l'esprit de colère et ne recourir qu'à l'esprit de paix. Ce n'est qu animé des plus généreux sentiments qu on pourra travailler à l'organisation altruiste de l'existence humaine. L'œuvre de la réforme suprême exige certes le déploiement de la plus inébranlable énergie, et nous, positivistes, nous ne saurions lignorer. Souvenez- vous toutefois que l'initiative et la fermeté ne doivent jamais s'appliquer qu'au triomphe du bien sur la Terre, par des moyens toujours honnêtes et dignes, moralisant de plus en plus les relations entre familles, entre classes et entre peuples.
Le grand mouvement ouvrier qui s'opère aujourd'hui partout, est malheureusement dépourvu d'un programme normal,
et la Religion de l'Humanité pourra seule le lui donner. S'il poursuivait comme à présent, et qu'il réalisait ainsi la destruclion du régime capitaliste, on toucherait sur-le-champ à la plus complète déception. A la vérité, quoiqu'on eût expropié les riches actuels, bientôt leur succéderaient d'autres de pire condition sans doute, en tant que surgis d'une réaction inévitable contre l'immense écroulement.
La révolution sociale aurait donc été faite en pure perte, et le prolétariat resterait toujours sous le poids de la misère. Après une expérience si douloureuse, il faudrait entreprendre de nouveau la tâche mal conduite.
Veuillez, laborieux prolétaires, mûrement réfléchir sur la route à suivre. Et je voudrais me faire entendre non seulement de vous autres anarchistes, mais aussi des socialistes qui vous dépassent, il me semble, en nombre. Ne vous laissez pas offusquer par des réformes violentes et mensongères. Déjà vous avez fait quelque chose de très significatif, en vous liant entre vous-mêmes pour obtenir la justice qu'on vous doit. Mais afin que la force que vous constituez maintenant ne se stérilise pas, c'est indispensable que la Religion de l'Humanité vous guide vers la vraie régénération. On vous
verrait former alors une irrésistible opinion publique qui réglerait, dans le sens altruiste, le fonctionnement de l'organisme social sur notre planète tout entière.
Sous le régime positif, quelque rang qu'on occupe, il faudra toujours être un serviteur de l'Humanité. C'est comme tel qu'on devra juger tout le monde. Quant à ceux qui croiraient encore au type imaginaire de Dieu, vu qu'ils ne pourraient bien comprendre l'ordre public, faute de reconnaître dans l'Humaniié notre vrai Grand -Être, on les maintiendra récuits à la sphère domestique jusqu'à ce que, une meilleure culture de leur conscience, leur fera se persuader de la finalité altruiste de notre existence. Incontestablement, l'idée du surnaturel n'est plus qu'un obstacle à l'organisation normale de tous les peuples. A ce propos, il convient de fixer l'attention sur cette pensée d'Auguste Comte, que si les déistes attaquent la religion au nom de Dieu, les positivistes, au contraire, rejettent Dieu au nom de la religion. Voilà, au fond, l'axe de la régénération définitive de notre espèce.
Entre l'amour de la famille et celui de la patrie et celui de l'Humanité, vous supposez d'ordinaire une incompatibilité qui n'existe pas. Ils s'enlacent et se fortifient réciproque^nent. L'amour de la famille se
dignifie lorsqu'il se subordonne à l'amour de la patrie, comme celui-ci se dignifie, à son tour, lorsqu'il se subordonne à l'amour de l'Humanité, lequel doit souverainement présider, bien que s'appuyant sur les deux autres, qui lui sont indispensables. Ce que nous, positivistes, nous préconisons, n'est nullement le civisme guerrier, mais le civisme pacifique.
Si le premier ne peut se concilier avec l'amour de l'Humanité, le second est avec lui parfaitement d'accord.
Cependant le propre civisme guerrier eut sa raison d'être. Il nous éleva de l'amour de la famille à l'amour de la patrie. Alors cesse l'inimitié entre les divers foyers, et le sentiment de la solidarité, qui n'était auparavant que domestique, devient national. Or, par l'amour de l'Humanité s'éteinl la discorde entre les patries, et le sentiment de la solidarité revêt ainsi sa plus grande extension. Tel est, en un mot, l'essor historique des affections sociales.
Il faut pourtant aller encore en avant. Le sentiment de la solidarité, quelque vaste qu'il soit, ne peut se passer du sentiment de la continuité, qui enchaîne, à travers le temps, toutes les générations, consolidant pleinement l'union humaine.
A ce sujet, vous êtes très mal disposés,
puisque vous regardez l'Histoire comme une masse informe de monstrueuses aberrations, tandis qu'elle est, au contraire une suite de difGeiles préparations à rétat normal. Pour ne vous citer qu'un seul cas, lorsque vous pensez à l'esclavage primitif, vous éclatez d'indignation, et cependant il implique un progrès manifeste par rapport à la situation antérieure où le vaincu était cruellement sacriflé par le vainqueur.
On doit se mettre à la place de ceux qui nous ont précédés dans le chemin de la vie pour les apprécier justement. Qu'aurions-nous fait dans l'antiquité ou au moyen-âge? Ceci sufQra à rabattre notre orgueil. Respectons le passé pour atteindre au vrai avenir. Très longtemps s'arrête le genre humain au fétichisme initial, il traverse ensuite lentement le polythéisme et le monothéisme, et il commence enfin à pénétrer dans le positivisme, qui vient successivement extirper la guerre, la misère et la maladie, et nous rendre de plus en plus saints et heureux de siècle en siècle.
Juan Enrique Lagarrigue.
(rue Serrano 215)
né, a Valparaiso, le 28 Janvier 1853
Santiago du Chili, le 18 Moïse 50
(18 Janvier 190 i)
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