‹ Quelques observations chirurgicalesChapitre 16 sur 19 · GRAND TROCHANTER TRAVERSE PAR UNE BALLE · texte numérisé non relu

GRAND TROCHANTER TRAVERSE PAR UNE BALLE

pouvait sentir la balle ; après beaucoup de difficulté et de manipulations, elle fut extraite avec l'aide mutuelle des pinces et du doigt. La balle était située à 25 millimètres, au-dessous de l'épine antéro-supérieure de l'iléon, et sa distance de la blessure causée par l'entrée de la balle était de 0m,125. Un cataplasme fut appliqué. Quatre jours après, un abcès se formant au point où était située la balle fut ouvert, et un tube de caoutchouc réunissait les deux plaies. Chaque jour les plaies furent injectées avec de l'eau phéniquée tiède. Plus tard, deux autres incisions ouvrirent d'autres abcès plus bas que les premiers, on passa un second tube de caoutchouc. A la fin du mois suivant les tubes furent retirés ; on continua encore les injections ; des bains chauds furent donnés tous les deux jours. Le 1er novembre ses blessures étaient tout à fait guéries ; deux semaines après il marchait sans béquilles assez facilement, le raccourcissement était très-faible.

A. W..., 24 ans, garçon. Le blessé fut atteint le 18 août par une balle qui, entrant dans le tibia en arrière et au-dessous du condyle interne, fractura l'os et ouvrit l'articulation. Le blessé entra à l'ambulance le 1er septembre : la balle était restée enclavée entre deux morceaux de l'os fracturé, sa pointe passait juste dans l'articulation. La plaie était légère, mais, quelques jours après l'entrée du blessé, du pus se montra dans l'articulation ; la blessure ne lui donnait pas issue. Au moyen d'une sonde on ne pouvait sentir que des morceaux d'os, mais la balle était tout à fait hors d'atteinte, cachée dans la substance spongieuse. Des cataplasmes furent appliqués sur la blessure et tous les efforts faits pour amener la sortie du pus. Le blessé avait la diarrhée ; l'abcès montait vers la cuisse ; la peau était jaune; la jambe et le pied étaient gonflés et

œdémateux. Des douleurs excessives ne pouvaient se calmer, même avec les injections sous-cutanées d'un centigramme et demi de morphine. Le blessé s'affaiblissait rapidement. Le 10 septembre, après éthérisation, l'amputation fut faite au tiers moyen de la cuisse. On tailla un long lambeau antérieur et un petit postérieur et on les rapprocha par deux points de suture, la compression à l'artère fémorale fut faite parla main, l'hémorrhagie fut insignifiante, dix artères furent liéees ; le moignon fut pansé avec des compresses imbibées d'eau de myrrhe. Le lendemain, le blessé prit 30 centigrammes de sulfate de quinine, trois fois par jour; du lait et du bouillon formèrent sa nourriture; un cataplasme changé deux fois par jour fut mis sur le moignon. Le 14, le blessé eut deux frissons très- violents ; le 16, toutes les ligatures, moins deux, furent enlevées; l'état de son moral était excellent. Le 17, il eut un autre frisson; la suppuration diminuait ; le 18, après deux autres frissons, la suppuration cessa. Le pouls était à 130 ; il eut un peu de toux pour la première fois; l'haleine était très-fétide; on observait moins de résonnance à la partie inférieure droite de la poitrine. La suppuration reparut jusqu'au 23, quand un gonflement dur se forma dans le cou

entre les glandes parotide et sous-maxillaire ; dans l'après-midi du même jour, le blessé eut le délire et il mourut le soir, le treizième jour après l'opération. Des abcès furent trouvés dans le lobe inférieur de chaque poumon : le foie fut très-pâle, mais ne présenta pas d'abcès : la tumeur du cou, étant ouverte, donna une sérosité jaunâtre dont le poids fut évalué à 30 grammes.

J. H. F..., 34 ans, marié. Le blessé fut frappé le 1 8 août par une balle qui, entrant dans la cuisse ganche, à la jonction du tiers supérieur et moyen, causa une fracture compliquée du fémur. Le blessé entra à l'ambulance le 2 octobre dans un état trèsfaible ; il eut une hémorrhagie de la plaie interne de la cuisse; le membre était le double de son volume habituel et œdémateux. Le blessé avait en même temps une très-forte diarrhée ; on tenta vainement d'arrêter l'hémorrhagie en comprimant l'artère, et après une consultation, l'amputation fut décidée. Le blessé fut anesthésié par le chloroforme. Il faut dire cependant qu'il avait été déjà soumis à l'influence de l'éther, au moins trois quarts d'heure avant la consultation, afin de bien examiner et de laver la cuisse sans lui faire de mal. En in-

QUATRE AMPUTATIONS A LA CUISSE. 6ô

troduisant le doigt par la blessure, on pouvait sentir plusieurs esquilles; lorsqu'on retira le doigt, une grande quantité de pus s'échappa avec des gaz fétides. L'amputation fut faite au tiers supérieur, en taillant un grand lambeau antérieur et un petit postérieur; l'opération était finie, quatre artères liées, quand tout à coup l'opéré cessa de respirer. Tous les efforts tentés pour le ranimer furent inutiles. Il y avait très-peu de sang perdu dans l'opération, mais auparavant l'hémorrhagie avait été considérable. A l'autopsie faite quinze heures après la mort on trouva que le cerveau était exsangue et les poumons n'étaient pas congestionnés ; les autres organes étaient aussi exsangues. La cuisse était dans un tel état de dégénérescence, qu'on pouvait introduire le doigt sans résistance dans le tissu : l'os était brisé en neuf morceaux, dont six, à l'extrémité inférieure, étaient déjà consolidés par le cal. On trouva de même trois petits morceaux de balle.

F. G..., 25 ans, garçon. Le blessé entra à l'ambulance le 19 décembre. Il avait été blessé le 30 novembre. La balle était entrée dans le tibia gauche, en arrière et au-dessous des condyles : elle se logea dans l'os, de telle manière qu'elle fut entourée par

la substance spongieuse, aplatie, et recouverte par une esquille. Le membre était très-gonflé et trèsdouloureux. 11 n'y avait pas de suppuration : la blessure était située à 10 centimètres au-dessous de la balle ; une vaine tentative fut faite pour extraire la balle. La jambe s'étant trouvée subitement gangrenée et le pus étant entré dans l'articulation du genou, l'amputation de la cuisse fut décidée et faite à la partie moyenne par la méthode circulaire, le 24 décembre. Le blessé fut éthérisé; le pouls n'était pas perceptible avant l'opération, mais sous l'influence de l'éther les pulsations devenaient assez fortes ; on lia cinq artères et l'on fit deux points de suture; la compression de l'artère avait été faite par la main, et très-peu de sang s'était écoulé. Le blessé mourut d'une syncope quatre heures après l'opération.

J. M. B..., 27 ans, garçon. Le blessé reçut le 30 novembre une balle qui traversa la cuisse gauche juste au-dessus de l'articulation du genou, causant une fracture compliquée de la cuisse com- 'muniquant avec l'articulation. Le blessé arriva à l'ambulance avec un lourd bandage plâtré comprenant toute la longueur du membre, et qui causait une

QUATRb AMPUTATIONS A LA CUISSE. 67

grande douleur au blessé et servait de réservoir au pus. Le blessé était très-faible ; il était resté trentesix heures dans la neige sur le champ de bataille ; il avait le pouls à 100 ; pas d'appétit; la diarrhée, et la peau jaunâtre; le bandage fut enlevé et un tube de caoutchouc fut passé d'une plaie à l'autre ; l'extension fut faite au moyen d'un poids de 7 livres, dans l'espérance de sauver la jambe. Le blessé, néanmoins, devint plus faible tous les jours. Le 28 décembre il fut éthérisé et une amputation de la cuisse au tiers moyen fut faite par la méthode circulaire avec une petite incision droite sur la face externe de la cuisse : neuf artères furent liées, on fit quatre points de suture; le pouls après l'amputation était à 100 et fort; le lendemain, il était à 128. Le blessé avait une grande tendance au sommeil, on la combattit autant que possible. Un cataplasme fut appliqué sur le moignon, la suppuration avait un peu commencé; les 40 centigrammes de quinine, donnés avant l'opération, furent continués avec de la limonade comme boisson, du lait et du bouilloD pour nourriture : la diarrhée avait cessé et le blessé reprenait courage. Le moignon peu douloureux avait un bon aspect; il était lavé deux fois par jour avec de l'eau phéniquée tiède. La teinte jaune de la

figure avait presque disparu. Le 31, le pouls était à 120; la suppuration, toujours peu abondante, était devenue jaune; les sutures furent enlevées. Le 3 janvier, cinq ligatures furent retirées; la plaie avait une belle couleur. Le 4 au soir, le blessé eut un vomissement accompagné de grandes douleurs ; quelques heures après, un frisson suivi de deux autres dans la soirée. Le lendemain, quatre ligatures furent enlevées; le jour suivant, la plaie avait perdu sa belle couleur rouge et avait cessé de suppurer; le matin, un nouveau frisson et à midi un second. Deux heures après, le blessé mourut sans délire. A l'autopsie, on ne trouva de pus dans aucun des organes; mais les lobes inférieurs des deux poumons étaient très-congestionnés.

On peut donc voir que les quatre amputés de cuisse succombaient, deux à la suite de syncope, et les deux autres emportés par la fièvre suppurative. Il faut, toutefois, remarquer que tous se trouvaient dans de très-mauvaises conditions avant l'opération : deux étaient restés longtemps exposés sur le champ de bataille par un froid rigoureux ; les deux autres avaient séjourné dans des wagons de chemin de fer, pendant une semaine que dura le trajet

avant d'arriver à l'ambulance; épuisés par une longue suppuration, ils n'avaient subi l'opération que ccmme dernier moyen de les sauver. L'observation IV est remarquable par la mort qui suivit le cinquième frisson : à l'observation II il faut ajouter que le blessé n'avait été amputé que pour céder à l'instance de ses prières. Nous croyons bien que sa mort fut causée par le chloroforme. On n'en avait donné cependant que très-peu, et il était donné très-soigneusement; mais il avait peut-être plus d'influence que d'ordinaire , tellement l'état du blessé était mauvais.

J. M..., 40 ans, marié. —Le blessé fut frappé le 1 8 août par une balle qui entrant dans la cuisse droite cassa l'os à la base du grand troclianter. Après l'accident le blessé fut transporté à Pont-à-Mousson, et là il était resté dans un hôpital pendant trois mois. Le 8 novembre il est arrivé à l'ambulance dans un état très -faible. Il n'avait pas dormi pendant les nuits depuis qu'il était blessé; il était excessivement nerveux, très-maigre et sans appétit. Sa cuisse était trèsgonflée, et il y avait évidemment du pus dans la fesse entre les muscles. La plaie faite par la balle, entrée du côté médian de la cuisse, était tout à fait refermée, et la plaie faite du côté externe par la sortie de la balle avait à peu près 2 centimètres de diamètre. La fracture fut assez bien consolidée par le cal, mais il existait un raccourcissement de presque 10 centimètres ; la partie supérieure étant tournée à l'angle

droit avec la partie inférieure, et causant une trèsgrande difformité dans la cuisse. Cette difformité ne pouvait pas être améliorée à cause de la consolidation de l'os, et du très-faible état du blessé. A son arrivée, la cuisse fut mise dans l'appareil américain d'extension par des poids, plutôt dans l'espérance de la tenir tranquille que d'obtenir des changements dans la difformité. Des injections sous-cutanées d'un centigramme de sulfate de morphine furent faites chaque soir, et l'on prit un grand soin de bien nourrir le malade, car il vomissait presque tout ce qu'on lui offrait. Le troisième jour après son arrivée, le blessé étant sous l'influence de chloroforme, quatre incisions, longues de 4 centimètres chacune, furent faites dans la cuisse et dans la fesse et presqu'un demi-litre de pus fut évacué ; ces ouvertures furent jointes par deux tubes de caoutchouc. Une nécrose de l'os dans une grande étendue pouvait être sentie par le doigt, mais à ce moment il n'y avait pas de fragments libres. De l'eau phéniquée chaude fut injectée tous les jours par les tubes et un cataplasme de farine de lin appliqué sur les blessures. Le 24 décembre le blessé étant encore sous l'influence du chloroforme, deux autres incisions furent faites dans la cuisse et jointes par un tube de caoutchouc; deux petits mor-

ccaux d'os, longs d'un centimètre et demi et larges de 2 centimètres, pointus et très-minces, furent retirés; une petite quantité de pus s'écoula ; la suppuration fut toujours très-abondante, et l'appétit ne revint nullement au blessé. On lui donna alors journellement du vin de quinquina. Le 28 deux autres petits morceaux d'os furent extraits au moyen d'une incision faite dans la fesse, le blessé étant sous l'influence du chloroforme. Le 3 janvier le blessé était très-faible, la suppuration continuant sans cesse. Des injections de l'eau de permanganate de potasse (1/2 gr. à 500 d'eau) furent employées pour laver les blessures, et ces injections paraissaient faire diminuer peu à peu la quantité de pus. Le blessé avait un matelas et un coussin de caoutchouc, mais néanmoins une excoriation sur le sacrum apparut, et pour l'empêcher de s'agrandir la cuisse fut suspendue au moyen d'un cerceau de fer et le blessé fut tenu sur le côté pendant la journée. Le 1er février il se trouva à peu près dans le même état; la jambe et le pied étaient gonflés, mais la cuisse était en trèsbonne condition; tous lés tubes de caoutchouc sauf un furent enlevés ; la suppuration diminua de moitié, et alors pour la première fois il se leva et put s'asseoir dans un fauteuil. Le 4 février un petit abcès qui

s'était formé fut ouvert, et une esquille de 3 centimètres de longueur et de 75 millim. de largeur fut extraite. Le 11, un autre abcès fut ouvert au côté médian de la cuisse, et une petite quantité de pus fut évacuée. Le 12, il s'assit sur une chaise presque toute la journée. Le 17, la suppuration fut modérée; l'appétit du blessé était très-difficile à contenter, son pouls ne cessa d'être à 130. Le 20, le blessé ne prit plus que du bouillon mélangé avec des jaunes d'œufs. L'injection sous-cutanée de morphine eut très-peu d'effet, bien que faite deux fois par jour. Le 4 mars il eut le délire pendant la nuit et se plaignit de ne pas voir clair. Il resta dans le même état jusqu'au 12 mars, jour de la mort, ayant toujours le délire. On trouva l'os de la cuisse' parfaitement consolidé ; mais il y existait, juste au-dessous de la fracture, un trou pénétrant jusqu'à la moelle. Il n'y avait plus ni esquilles ni abcès dans la fesse.

P. D..., 26 ans, garçon. — En même temps un autre cas à peu près analogue se présentait dans l'ambulance. Voici en peu de mots ce qui se passa : Le blessé reçut le 18 août une balle qui causa la fracture de la cuisse droite au-dessous du col. La balle, étant entrée par la fesse, resta à l'intérieur

1k OBSERVATIONS CHIRURGICALES.

jusqu'à ce qu'elle fût extraite au moyen d'une incision faite dans la fesse droite. Au bout de quatre mois le raccourcissement de la cuisse était de 8 centimètres ; la fracture s'était consolidée avant l'arrivée du blessé à l'ambulance. Une petite esquille d'os fut extraite en même temps que la balle, la suppuration fut trèsabondaute. Le blessé devenait de plus en plus faible ; on lui faisait des injections sous-cutanées chaque soir, et il prit tous les jours du vin de quinquina; la jambe fut suspendue dans un cerceau; le cal déjà formé ne permit pas que l'extension fût bien faite, et le blessé était trop faible pour la lui faire par force. Il perdit l'appétit anisi que le courage. Dès le 1er janvier il eut des frissons presque tous les jours et le 10 il eut le délire. Il mourut le 19 janvier. L'autopsie ne fit découvrir aucun abcès dans les poumons ni dans le foie ; le cal de la cuisse était dissous par l'action du pus.

J. B..., 30 ans, garçon. — Le blessé reçut le % décembre une balle qui, étant entrée dans la cuisse droite au tiers inférieur, fit une fracture compliquée au fémur. Ses blessures ne furent pansées que trois jours après qu'il les eut reçues. Alors le pansement fut fait avec de la charpie imbibée d'eau phéniquée ;

puis la cuisse et la jambe furent mises dans une éclisse de 'fil de fer. Le blessé arriva à l'ambulance le 19 décembre après avoir voyagé pendant plusieurs jours en chemin de fer ; les plaies faites par l'eutrée et la sortie de la balle étaient suppurantes et à peu près de la même grandeur. La balle était entrée juste audessus de l'artère et sortie par le côté extérieur de la cuisse. Le raccourcissement était de 5 centimètres; le cal n'était pas encore formé. L'appareil d'extension lui fut appliqué ainsi que de la charpie imbibée d'eau phéniquée ; la suppuration était très-abondante. On fit une incision près de la plaie causée par la sortie de la balle, le blessé étant sous l'influence de l'éther, et l'on retira un morceau de plomb ainsi que quelques petites esquilles. La suppuration continua toujours, et cependant la santé du blessé s'améliorait chaque jour : quand il faisait beau temps, on le transportait sur un lit de fer dans le jardin et on l'y laissait toute la journée. Le 20 février il commença à marcher avec des béquilles, cependant la cuisse était encore assez sensible aux changements de position, et quelquefois même elle était très-gonflée après que le blessé avait beaucoup marché. La suppuration cessa presque entièrement, et le 1er mars les deux plaies étaient fermées; le raccourcissement, au lieu d'être de

5 centimètres, n'était plus que de 2 centimètres : on enleva tout l'appareil et le blessé se trouva en bonne convalescence. ,

D. R..., 24 ans, garçon. — Le blessé reçut le 1 8 août une balle qui causa une fracture compliquée au milieu de la cuisse droite. Un jour après l'accident un morceau de plomb fut extrait de la plaie faite par la sortie de la balle. Il fut transporté à Pont-à-Mousson, où il fut soigné par un chirurgien allemand qui lui retira dix morceaux d'os dont un était aussi long que le doigt; plusieurs petites esquilles d'os se dégageaient seules de temps en temps. Ses blessures furent pansées avec de l'eau phéniquée, et la cuisse fut placée dans une éclisse de fil de fer. Le raccourcissement était de 10 cent, et dû évidemment à la perte de substance, car la cuisse était aussi droite qu'avant la blessure. La cicatrice d'une incision de 5 cent, de longueur, qui avait été faite, paraissait encore au-dessus de la plaie causée par l'entrée de la balle ; c'était par cette incision que les morceaux d'os avaient été extraits ainsi que trois morceaux de balle. Deux autres grandes incisions sur le côté médian de la cuisse donnaient un bon passage au pus. Le blessé arriva à l'ambulance dans

le mois de février : ses deux blessures étant encore ouvertes et suppurantes, on continua le pansement d'eau phéniquée et chaque jour on descendait le blessé dans le jardin sur un lit de fer ; il commençait alors à marcher au moyen de béquilles. Il quitta l'ambulance le 1er mars en bonne voie de guérison. Nous citons ce cas afin de montrer un bon moyen de traiter les fractures très-graves de la cuisse. Il faut enlever tous les os cassés ou morts le plus tôt possible, et faire les incisions d'une longueur telle que le pus rie puisse pas se glisser entre les muscles et former alors de grands abcès, si dangereux pour le blessé.

D. M..., 29 ans, garçon. — Le blessé reçut, le 18 août, une balle qui, entrant dans l'articulation tibio-tarsienne gauche, causa une fracture compliquée du tibia. Le péroné n'était que très-peu brisé, la balle étant entrée en avant de cet os, l'articulation était ouverte : la balle sortit par le trou qu'elle avait fait. Le blessé entra à l'ambulance le 1er septembre. Du pus se forma en arrière du tendon d'Achille et en avant de l'astragale : des incisions furent faites et les plaies unies au moyen de tubes de drainage : le pied était très-gonflé et très-douloureux. Des bains furent donnés tous les jours. On sentait, par chaque incision, l'os nécrosé. La jambe, au-dessus de l'articulation, se gonfla beaucoup et le pus remonta jusqu'au tiers inférieur. Une hémorrhagie assez abondante d'une artère articulaire fut arrêtée en liant l'artère dans la plaie. Le 0 septembre,

le blessé fut éthérisé et l'opération fut faite au lieu d'élection, à quelques centimètres au-dessous de la tête du tibia : dix artères furent liées et la plaie fut laissée ouverte : des compresses, imbibées d'eau de myrrhe, furent appliquées au moignon. Le 15, un petit morceau du lambeau gangrené fut enlevé en même temps que toutes les ligatures. Le 17, il eut une hémorrhagie très-abondante de l'artère antérieure tibiale : l'artère fut liée dans la plaie. Pour la première fois, le blessé commença à tousser et on constata quelques râles crépitants dans la poitrine. Il y avait très-peu d'absence de résonnance et pas de douleur. La poitrine fut badigeonnée avec de la teinture d'iode éthérée. L'bydrate de chloral fut donné à la dose de 1 gramme. Le blessé avait toujours pris, depuis son entrée à l'ambulance, 1/2 gramme de sulfate de quinine par jour. Le 20, il eut un frisson violent : il y avait absence de résonnance sur tout le côté gauche de la poitrine. Le soir, il eut le délire ; le pouls était à 130 ; la peau était trèssèche; l'haleine avait une odeur purulente; la plaie cessa de suppurer. Le blessé eut des frissons presque tous les jours jusqu'au 26. Il mourut le dixseptième jour après l'opération.

L'autopsie, faite quatorze heures après la mort,

montra une congestion et une hépatisation partielle des lobes inférieurs de chaque poumon : la rate était presque le double de sa grandeur normale. La dissection du pied montrait une nécrose des surfaces articulaires du tibia, du péroné et des deux surfaces de l'astragale. 11 y avait une fissure dans le tibia, 3 centimètres 3/4 au-dessus de la blessure.

J. P..., 20 ans, garçon. — Le blessé fut frappé, le 30 novembre, à Champigny, par une balle qui, entrant dans la jambe gauche au milieu, causa une fracture compliquée du tibia et du péroné. Il était resté couché trente-six heures dans la neige sur le champ de bataille avant qu'il ne fût relevé. Puis un bandage de plâtre sans fenêtres fut mis à la jambe aussitôt que l'hémorrhagie eut cessé. Le blessé porta ce bandage de plâtre jusqu'au 19 décembre, jour de son entrée à l'ambulance ; il était rempli de pus et exhalait une odeur très-fétide, quand il fut enlevé. La jambe bien lavée fut mise dans une gouttière très-légère de fil de fer ; les plaies furent pansées avec de la charpie imbibée d'eau phéniquée ; quelques jours après, un abcès fut ouvert juste au-dessus de la plaie intérieure, et un morceau du tibia long de 3 centimètres et large de 0mm,75 fut extrait. La

jambe fut toujours un peu gonflée ; la plaie causée par la sortie de la balle fut guérie, tandis que celle faite par l'entrée de la balle continuait à bien suppurer. Le blessé, déjà faible, se trouva de plus en plus malade ; le pus remonta vers le genou. Les deux extrémités du tibia et du péroné étaient réunies sans beaucoup de raccourcissement ; le tibia cependant était cassé en trois grands morceaux. Les soirs du 19 et du 20, la plaie donna une hémorrhagie abondante qui fut arrêtée par la compression avec de la charpie. Le 21 janvier, l'amputation de la jambe fut décidée. Le blessé étant sous l'influence de l'éther, un long lambeau externe et un plus petit interne furent taillés dans la peau, les os furent sciés à 5 centimètres au-dessous de la tête du tibia; six ligatures et quatre points de suture furent faits. 11 y eut très-peu d'hémorrhagie. La plaie fut pansée avec de la charpie imbibée d'eau phéniquée. On donna au blessé un gramme de chloral chaque soir ; le lendemain le pouls était à 134, le pansement fut changé en un mélange de glycérine et d'eau phéniquée. Le 23, toutes les sutures furent enlevées et un cataplasme fut appliqué au moignon. Le lendemain la plaie suppurait bien ; le blessé avait bon appétit et bon courage. Une bande serrée fut appli-

quée à la cuisse et au genou, afin d'empêcher les contractions des muscles et le gonflement. Le soir du 25, il eut deux violents frissons, la jambe cessa de suppurer, le blessé perdit l'appétit ; il sentit une douleur indéfinie dans tout le côté droit. On observa une odeur purulente de l'haleine ; un vésicatoire fut appliqué à la poitrine, où le manque de résonnance fut remarqué ; le pouls était à 1 60 et trèsfaible, le blessé avait des sueurs profuses ; il ressentit de temps en temps de. petits frissons. Il n'avait pas le teint jaune, bien prononcé. Depuis l'opération il prenait un gramme de sulfate de quinine par jour; le moignon fut plongé dans une cuvette d'eau phéniquée chaude, les granulations avaient perdu toute leur couleur et devenaient presque blanches. Le blessé s'affaiblit et mourut le 30 janvier, neuf jours après l'opération.

Des abcès furent trouvés dans la substance du poumon droit, la cavité pleurale droite contenait plus d'un demi-litre de liquide séro-purulent. On ne trouva rien dans les autres viscères.

Des trois blessés ayant la même fracture, chez l'un on scia un morceau du tibia qui sortait de la blessure ; chez les autres plusieurs esquilles furent

retirées au moyen des pinces ; tous les trois furent guéris en l'espace de quatre mois à partir de l'accident, avec très-peu de raccourcissement; des abcès furent ouverts par des incisions, et les plaies furent pansées avec de la charpie imbibée d'eau phéniquée ; quelquefois des cataplasmes furent appliqués; les jambes étaient toujours dans des gouttières de fil de fer.

J. D..., 39 ans, garçon. — Le blessé était frappé, le 18 août, par une balle qui, entrant dans le pied gauche à l'articulation du premier métatarsien avec le premier cunéiforme, et cassant les os sur l'un et l'autre côté , sortit entre les bases du troisième et du quatrième métatarsien. Neuf petits morceaux d'os furent retirés de la plaie d'entrée. Des injections d'eau phéniquée furent faites tous les jours, et le pied fut enveloppé dans des compresses d'eau froide. Le blessé entra à l'ambulance le 30 septembre ; le pied était très-gonflé, le trajet entre les deux plaies tout à fait fermé ; un cataplasme fut appliqué et le lendemain la suppuration fut abondante ; une bande rouge et superficielle s'étendait entre les deux plaies à une distance de 3 centimètres de chaque côté, le trajet s'ouvrit de nouveau. Des injections d'eau phéniquée furent employées afin de

tenir ouvert le trajet; des compresses froides furent appliquées au pied jusqu'au 21 octobre. La suppuration diminuant et le pied étant gonflé, les cataplasmes furent continués pendant quelques jours ; un bain de pied fut donné tous les jours et le blessé maintenu au lit. La convalescence se fit très-lentement ; de temps en temps de petits morceaux d'os sortaient avec le pus. Aussitôt que les plaies commencèrent à se fermer, le pied gonfla et l'on fut obligé d'y mettre des cataplasmes. L'eau phéniquée passa entre les plaies jusqu'à la fin du mois, époque où les plaies se fermèrent. Le pied fut guéri le huitième mois après l'accident.

E. C..., 27 ans, garçon. — Il fut blessé le 17 août, au pied droit ; la balle, entrée juste en arrière de la malléole interne, sortit juste en avant de la malléole externe. Aucune esquille ne sortit. Le 8 janvier le pied était guéri.

J. R . .., 34 ans, garçon. — Il fut blessé le 31 août, au pied gauche ; la balle, entrée à la base du premier métatarsien, sortit à la base du cinquième ; quinze morceaux d'os en furent extraits. Le 9 janvier le pied fut guéri.

L. L..., 23 ans, garçon. — 11 fut blessé le 14 août, au pied gauche ; il reçut une balle qui, entrant juste au-dessus de la base du premier métatarsien, sortit au milieu du cinquième ; le pied fut guéri le 14 janvier.

J. L..., 25 ans, garçon. — Il fut blessé le 14 août, au pied gauche ; la balle, entrée en arrière de la malléole externe, sortit en avant de la malléole interne ; le pied était presque guéri et sans suppuration le 10 janvier; plusieurs esquilles sortirent.

J. B..., 29 ans, garçon. — Il fut blessé le 31 août, au pied gauche ; la balle pénétra par l'os calcanéum, sur la ligne médiane, et sortit à la base de la première phalange du grand orteil; plusieurs esquilles sortirent. Le pied fut guéri le 15 janvier.

J. M..., 32 ans, garçon. — Il fut blessé le 16 août, au pied gauche ; la balle , entrée en avant et au-dessous de la malléole externe, sortit en arrière par le calcanéum sur la ligne médiane. De temps en temps des morceaux d'os sortaient par la plaie du talon sous la forme de sable. Le 2 janvier, les plaies étaient fermées.

E. L..., 24 ans, garçon. — Il fut blessé le 18 août ; la balle, entrée à 5 centimètres en avant de la malléole interne, sortit par un trou juste en avant de la malléole externe, quelques esquilles sortirent. Le 1er mars, le pied fut tout à fait guéri.

Les sept cas de blessures du pied furent traités à peu près de la même manière ; c'est-à-dire avec de la charpie imbibée d'eau pbéniquée. Les blessés furent forcés de rester au lit ; si le pied se gonflait, c'était parce que les plaies se fermaient ; alors un cataplasme était appliqué pendant quelques jours. Très-peu de tentatives furent faites pour extraire les esquilles, et en général les os sortaient avec la suppuration qui était toujours abondante. Cinq mois après l'accident, les pieds étaient dégonflés ; la chaleur, la suppuration et la rougeur avaient disparu.

En examinant ces cas, on trouvera, parmi les blessures de la tête, une observation fort remarquable, non-seulement par la guérison d'une plaie si étendue, mais aussi pour la chance que le blessé eut d'échapper à l'enterrement sur le champ de bataille quoiqu'il fût vivant. Les fractures de la mâchoire étaient, comme toujours, très-gênantes pour le blessé; elles offraient quelques singuliers trajets des balles.

Un cas de fracture de l'omoplate est remarquable pour la rapidité avec laquelle la gangrène s'est déclarée à l'avant-bras droit, tandis que la blessure était à l'épaule gauche ; il est regrettable que les circonstances aient empêché de pratiquer l'autopsie.

La désarticulation à l'épaule donna un bon résultat. La maladie de l'omoplate était sans doute guérie, car après un certain temps la profonde douleur avait complètement disparu. Le blessé, s' étant un jour enivré, tomba sur le côté droit. Cette chute rompit la cicatrice qui était tout à fait fermée, et la suppuration se rétablit pendant quelques jours.

L'amputation du bras au col chirurgical est un exemple de succès dans les circonstances les plus décourageantes ; sans doute ce succès était principalement dû à ce que le blessé était seul dans une chambre.

Le cas de la résection du coude montre que la chirurgie conservatrice, employée d'une manière moins avare, eut été plus utile ; car si l'amputation avait été faite au lieu de la résection, le blessé aurait eu une assez grande chance de guérison. La fracture de l'os était trop étendue et l'accident avait eu lieu depuis assez longtemps ; le blessé ne voulait pas l'amputation et la chance de sauver le bras par la résection parut assez bonne.

Les fractures compliquées du bras et de l'avantbras en général étaient guéries. Dans un cas, la balle fit un trajet entre le radius et le cubitus sans casser

ni l'un ni l'autre, faisant tout simplement un trou dans l'os sur chaque côté de sa course.

Parmi les amputations à l'avant-hras, une est curieuse parce qu'elle était guérie par première intention cinq jours après l'opération.

Les blessures des poumons montrent une guérison après un traitement bien simple.

La fracture compliquée du bassin présente un cas de fistule rectale guérie en très-peu de temps.

Dans le cas d'uréthrotomie, une autre méthode de traitement aurait peut-être mieux réussi. Par exemple, comme la ponction de la vessie avait lieu par l'abdomen, une petite bougie aurait pu être introduite dans la vessie par ce passage, et l'on aurait ainsi tenté de pénétrer dans le canal de l'urèthre. Il est possible que ce moyen eût montré au fond de l'incision l'extrémité coupée du canal qu'il eût été impossible de trouver autrement. Malheureusement le manque d'instruments convenables rendait impraticable cette méthode.

Les quatre amputations à la cuisse sont quatre cas malheureux, mais en même temps quatre bonnes leçons.

Les quatre fractures compliquées de la cuisse donnèrent un résultat meilleur qu'on ne pouvait le

supposer. Les deux sujets morts avaient ces fractures juste au-dessous du col même du fémur. Des deux blessés guéris, la fracture de l'un était au milieu du fémur et celle de l'autre au tiers inférieur : la mort d'im de ces blessés fut le résultat d'un simple épuisement, la fracture étant bien consolidée.

Dans toutes les fractures compliquées, soit de l'extrémité supérieure ou de l'inférieure, on observait que quand les fragments d'os étaient enlevés au moment de l'accident, la guérison avait lieu plus vivement et d'une manière plus satisfaisante que quand on les laissait sortir quelque temps après sous la forme d'esquilles ou par la suppuration. Il est vrai que quelquefois les fragments sont retenus par le périoste et peuvent s'y rattacher peu à peu ; mais le cas est si rare, que le meilleur moyen est d'enlever tous les fragments mobiles au moment de l'accident.

Les blessures faites aux pieds par les balles passées entre les articulations sont remarquables par la promptitude avec laquelle elles se guérirent. Plus de vingt cas de cette sorte furent observés. Généralement cinq mois furent nécessaires pour la guérison, et même on attendait impatiemment que les blessés pussent marcher, afin de constater que la plaie ne s'ouvrait plus; cela cependant n'eut pas lieu, comme

on l'a observé ; quelques mois après, les résultats furent très-satisfaisants.

Des cinq soldats morts de la fièvre suppurative, nous trouvons que tous avaient les poumons affectés plus ou moins. Trois avaient des abcès, un des congestions etl'autredes congestions et de l'bépatisation partielle ; tous avaient l'haleine d'une odeur purulente; l'un n'avait pas le teint jaune; l'autre eut une hémorrhagie le huitième jour après l'opération. Si nous suivons les périodes des frissons dans ces cas, nous trouvons le résultat suivant :

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