LEIDE — VAN DER HOEK FRERES
TYI'. !.. VAN Nil'TIClUK 117.., I.KIIIK.
Mesdames, Messieurs,
Lorsque, il y a vingt-trois ans, le titulaire d'alors, que nous pleurons aujourd'hui, inaugura dans cette illustre Université la chaire de français, il traça en lignes fermes et nettes le plan des travaux et des leçons que devait embrasser le haut enseignement de cette langue dans notre pays. Son discours si généreux, si plein de pi-omesses, devint le point de départ de l'étude scientifique du français en Hollande. Nous voici arrivés à un relais. Profitons de ce moment de repos pour jeter un coup d'œil d'ensemble sur le chemin parcouru et pour nous entendre sur la direction à suivre. J'ouvre donc ce beau discours de 1884 et je vais vous faire part de quelques réflexions qu'il m'a suggérées. Ces réflexions, j'ai hâte de vous en prévenir, porteront sur diverses questions qui n'auront entre elles que des rapports éloignés. Or, si par là mon allocution manque peut-être d'unité et court risque de disperser un peu votre attention, par contre elle sera ce que, à mon avis, doit être surtout un discours inaugural, c'est-à-dire un pro-
gramme, et tout en rappelant l'œuvre du maître ([ue nous venons de perdre, elle vous renseignera sur les intentions et les préférences de l'élève auquel est dévolue la tâche redoutable de le remplacer.
Et d'abord, le titre de la chaire n'est plus le môme. Ce qui en 1884 était encore une „chaire de français", est devenu en 1907 une „chaire de philologie romane, spécialement de français". C'est un changement de nom plutôt que de fait. Dès le commencement, mon cher maître avait compris que le français ne saurait être étudié en dehors des autres langues néo-latines; en effet, son discours débute par un exposé de l'état des études romanes, dans lequel le provençal est cité au même titre que le français, et vous savez tous que, dans son enseignement, il a fait une grande part à l'italien. Pourtant nous nous réjouissons qu'aujourd'hui, dans deux de nos Universités, la philologie romane ait une place officiellement reconnue et qu'il soit permis aux romanistes hollandais de se proclamer hautement membres de la grande famille à laquelle ils appartiennent.
Mais il n'y a pas que le nom qui ait changé. Vingt-trois ans comptent beaucoup dans la vie d'une
science jeune, vigoureuse, pleine d'élan ; d'autant plus que la philologie romane devait nécessairement participer à toute l'évolution des études de linguistique générale. Il est vrai qu'elle a longtemps gardé une certaine indépendance, et dernièrement encore un de nos maîtres disait avec un certain regret que les romanistes doivent le plus souvent se résigner à ne pas remonter aux commencements mystérieux de la langue. Cependant, leur isolement très explicable ne pouvait être absolu que tant qu'il s'agissait de rassembler les éléments nécessaires pour écrire l'histoire des langues romanes. Et aujourd'hui que cette histoire nous est connue dans ses grandes lignes et que la „Grammaire" de Diez a été complétée et perfectionnée par celle de Meyer-Liibke et par r„Encyclopédie" de Grober — trois œuvres qui sont la gloire de notre science — il n'est pas rare de voir de jeunes romanistes entreprendre des études moins spéciales et utiliser les admirables matériaux que fournissent les langues issues du latin pour arriver à une conception toujours plus exacte du langage en général. Sans doute, je n'oublie ni ce que Schuchardt — • dont on retrouve le nom à la source de chaque courant nouveau — a écrit autrefois sur les lois phonétiques, ni la polémique d'Ascoli et de Paul Meyer sur la question des dialectes; mais c'étaient là des envolées que se permettaient seuls les très grands, ceux qui étaient sûrs de leurs forces. Tandis
que de nos jours le mouvement devient de plus en plus général. La philologie romane est prise dans l'engrenage, telle une de ces charrettes que les mineurs, après les avoir chargées, attachent adroitement à la chaîne roulante, qui les emporte très loin.
Telles étaient mes pensées en lisant dans le discours inaugural de 1884 cette phrase: „la méthode de tout enseignement philologique est la méthode historique". Ces paroles sont toujours vraies ; mais elles ont besoin maintenant d'être complétées. D'ailleurs, mon prédécesseur lui-même avait depuis longtemps élargi le cadre de son programme, ainsi que nous le verrons tout à l'heure. Je ne ferai que vous rappeler des choses très connues. Messieurs, en vous disant que la linguistique de nos jours est une espèce de science universelle et que psychologues, sociologues, physiologues, physiciens même, s'efforcent à se faire une place sur le terrain jusqu'ici réservé aux seuls historiens. Cet intérêt porté à nos études, qui est explicable par la présence, dans la langue, de tant d'éléments divers, ne laisse pas d'inquiéter plusieurs d'entre nous. Et je ne serai pas seul, je suppose, à me trouver à l'égard de la psychologie, par exemple, dans la situation de quelqu'un qui, n'ayant pas l'habitude de la lumière électrique, éprouverait une certaine hésitation devant ces fils réputés dangereux, et (|ui poui-tant se verrait forcé de toui-ner les boutons pour ne pas rester dans l'obscurité. On sent que les
connaissances grammaticales demeureront fragmentaires si elles ne sont éclairées par la psychologie, et pourtant le mystère insondable qu'offre celle-ci à quiconque n'en connaît pas la technique, inspire une légitime méfiance. J'ai ressenti très vivement cette double impression en lisant le livre admirable qu'un des élèves actuels de l'Université de Leide, le P. J. van Ginneken, de la Société de Jésus, a consacré aux „Principes de Linguistique psychologique". D'une part, on ne saurait résister à l'attrait de regarder de très haut, et par-là de mieux voir dans leurs rapports, les phénomènes du langage; mais en même temps on ne peut se détendre de cette espèce de vertige que connaissent ceux (jui n'ont pas l'habitude des ascensions. Plutôt que de me décourager, je me félicite, comme vous, de voir parmi les savants qui font le plus d'honneur à cette Université, un homme éminent qui, sans doute, voudra donner au professeur, en même temps qu'aux élèves, la direction dont ils ont grand besoin, îilon cher maître, lui, avait été irrésistiblement attiré vers cette phonétique expérimentale oi;i le mettaient à l'aise ses anciennes sympathies pour les sciences exactes, en même temps que son culte du français vivant. Et vous savez le parti qu'il en avait tiré pour l'enseignement. Ce n'est certes pas un de ses moindres titres à notre reconnaissance que de nous avoir appris à ne pas nous contenter de termes vagues d'„intercalation de consonnes", de ,,palatalisation" et
d'autres, et de nous avoir incités à nous rendre compte des processus mécaniques auxquels ces termes correspondent. Cette phonétique expérimentale, n'oublions pas que c'est un romaniste qui l'a fondée et qui continue à la rendre de plus en plus apte à enregistrer les nuances les plus fines, les moins perceptibles de la parole humaine. Ai-je besoin de vous dire (lue je considère comme mon devoir de ne pas laisser à l'abandon ce nouveau champ d'études ouvert par mon devancier, et de mettre à profit, dans la mesure de mes forces, les beaux instruments que, grâce à lui et grâce au généreux appui des curateurs de cette Université, le professeur de philologie romane a le bonheur de trouver à sa disposition? Car si, pour surprendre les secrets de la formation des sons et de leurs combinaisons, la phonétique expérimentale est d'une valeur incalculable, elle est en même temps un précieux auxiliaire pour celui (iui doit enseigner la prononciation d'une langue étrangère.
Or, la poussée qui entraine les savants vers cette discipline nouvelle, est un des symptômes d'un changement important <jui s'est produit dans l'orientation de nos recherches et de la linguistique en général. Après une période consacrée surtout à l'exhumation et à la publication de vieux textes, à l'étude minutieuse et patiente de la grammaire et des formes des vieilles langues, nous voici revenus au grand
air; nous parcourons les campagnes et les villes pour recueillir sur les lèvres du peuple les sons qui lui servent à exprimer ses idées. On a compris que, pour connaître l'évolution d'une langue à des époques dont on possède tout au plus des textes écrits, on ne saurait impunément négliger l'étude de l'évolution qui s'opère sous nos yeux. Et tous les problèmes d'emprunt, de modification spontanée, de changement de signification, se trouvent renouvelés quand on rapproche ce qui a été de ce qui existe.
L'importance de plus en plus grande accordée à la langue vivante nous a si fortement attachés aux par- 1ers populaires, que nous sommes parfois injustes envers la langue littéraire. C'est comme si nous lui en voulions d'avoir accaparé pendant longtemps tous les soins des philologues et d'être considérée dans certains milieux comme la seule langue digne d'être étudiée. La réaction contre cet exclusivisme ne pouvait être (jue très violente. Je crois que, au moment oii nous sommes, il s'agit avant tout pour de futurs professeurs de langue de se faire une idée nette des différents moyens d'expression (^ue possède ou peut posséder le même individu. Langue littéraire, langue générale, parler populaire, ces trois termes, s'ils n'embrassent pas toutes les variétés de langage chez un peuple civilisé, indiquent assez bien trois des phases les plus caractéristiques de son évolution. Permettezmoi de m'arrèter un moment aux i|uestions qui, à
ce propos, se présentent à notre esprit. Aussi bien, il me tai-(lc de sortir des observations géni'rales et de vous donner quelque chose de plus palpable.
Je commence par établir un fait qui a tout l'air d'ùtre trcs naturel et qui pourtant n'a été reconnu que depuis peu: c'est que si l'on veut enseigner une langue étrangère, il faut d'abord savoir laquelle. Tenons-nous en au français. Insistera-ton auprès des élèves pour qu'ils s'assimilent exclusivement cette langue que nous décrivent les grammaires, et qui est un mélange de réminiscences classiques et de règles surannées? Ou bien leur apprendra-t-on la langue tout à fait moderne, telle qu'on l'entend sur les boulevards, émaillée de néologismes et de termes d'argot? Ou bien, enfin, s'en tiendra-ton à cette langue moyenne, telle que la parle la bourgeoisie instruite à des moments ni trop solennels ni trop intimes? La réponse à ces questions a été donnée mieux que je ne saurais le faire, par un savant suédois, M. Emile Rodhe, dans ses Essais de philologie moderne, que j'aimerais voir entre les mains de tous ceux qui étudient le français. C'est naturellement sur la dernière de ces trois catégories de français que devra surtout porter l'enseignement; elle est ce (|u'on peut appeler la langue générale en France. La première classe, qui correspond à peu près à la langue littéraire, est intéressante pour ceux (|ui font une étude historique du
français, la deuxième, qui pourrait être caractérisée par le terme de „parler populaire", sera un objet d'étude pour le linguiste.
Or, pour faire sentir la différence entre ces trois „étages" du français, ainsi que les dénomme M. Rodhe, et pour faire comprendre l'intérêt que présente chacun d'eux, je ne me servirais pas du français, mais de l'italien. C'est que, en France, la langue générale est si solidement établie que ceux qui y fréquentent un milieu cultivé, n'entendent qu'elle, et que, à moins d'avoir l'esprit faussé par les grammaires, on n'a qu'à bien ouvrir les oreilles. Les bigarrures des par- 1ers régionaux disparaissent sous le voile gris de la langue générale, au point qu'un étranger pourrait croire qu'il n'y a que celle-là. Par contre, en Italie cette langue commune ne fait encore que s'étendre sur le royaume; nous assistons en quelque sorte à sa formation.
D'abord, nulle part on n'est, mieux qu'en Italie, à même de se faire une idée du caractère d'une 1 a ng u e littéraire. En dehors des œuvres écrites elles-mêmes nous pouvons suivre cette langue dans une série presque ininterrompue de traités linguistiques, qui commence en même temps que la langue littéraire par le traité „sur la langue vulgaire" de Dante, et se prolonge jusqu'à la Relazione de Manzoni de 1S6S, deux écrits d'une tendance diamétralement opposée: Dante, bien que Florentin, mécon-
naissant la prépondérance du toscan dans la langue italienne, Manzoni, (jui était Milanais, proclamant que l'Italie ne saurait avoir de langue généi'ale qui ne fut toscane. Et entre ces deux œuvres placées aux deux bouts de la chaîne, il y a les Prose de Bembo, le „Dialogue sur la langue" de Machiavel, le Castellano de Trissino, il y a surtout le chef-d'œuvre de Varchi, YErcolano, dans lequel on est stupéfait de retrouver, sous une forme lourde et qui sent son XVI'^' siècle, des idées toutes jeunes, toutes modernes. Rien de plus instructif que de décomposer la langue littéraire primitive dans ses différents éléments toscans, provençaux, latins, de se rendre compte du curieux mélange d'imitations littéraires et d'éléments locaux (Qu'elle présente. Mais ce qui est surtout intéressant, c'est de suivi'e la lutte entre ceux qui veulent ennoblir la langue écrite en la latinisant, et les écrivains qui essayent de la rapprocher de la langue parlée. Firenzuola, dans sa „Lettre aux dames de Prato" dit: „J'ai tâché d'imiter l'usage quotidien et non pas celui de Pétrarque et de Boccace" ; combien sont plus fréquents les fauteurs de la latinisation à outrance! Les rares œuvres anciennes d'une allure plutôt populaire disparaissent dans la foule. Comment ne pas saluer ici d'un souvenir ému les Fioretti de S. François d'Assise, ce livre qui est en effet une fleur, une violette des champs, odorante et charmeuse et pourtant si humble? .Je me rappelle
que, dans un cours fait à Florence par l'illustre professeur Cluido Mazzoni, un des élèves chargé ce jour-là de présenter à l'auditoire un travail qu'il avait préparé sur ces mômes Fioretti, nous en lisait quelques passages. L'impression profonde que cette lecture produisit sur nous tous, elle la devait surtout au style simple, absolument dénué d'apprêt, de cette œuvre traduite du latin, il est vrai, mais conçue en langue vulgaire, de sorte que cette traduction, plutôt que de l'enfermer dans une forme étrangère, l'avait débarrassée de ses entraves et lui avait permis de se déploj^er librement. Mais, je le répète, les œuvres de ce genre sont rares. En effet, ceux qui en écrivant pour le grand public se laissent aller, sont ou bien des naïfs ou bien des raffinés qui veulent piquer la curiosité lassée de leur lecteur. Or, ce raffinement est plutôt un produit des temps modernes, et la naïveté, combien peu la possèdent ceux qui, par le fait même de se montrer en public,' prennent une attitude qui ne leur est pas familière? Aussi, il arriva un moment où l'écart entre la langue qu'on écrivait et celle qu'on parlait devint trop sensible et où les auteurs éprouvèrent quelque gène à s'exprimer en une langue autre que celle dont ils se servaient dans la vie. Ce fut l'heure oîi parut la seconde édition des Promessi Sposi de Manzoni, en 1840.
Or, ce besoin de rapprocher la langue écrite de la
langue parlée, qui chez tous les peuples est le S5'mptOme d'une augmentation de forces vitales, aurait in abstracto pu profiter aux différents dialectes locaux, et ne pouvait dans les circonstances données que se faire en faveur du toscan. C'est que ce rajeunissement de la langue des livres se confond avec un autre mouvement, avec la poussée magnifique de toutes les provinces italiennes vers l'unité nationale. Il ne s'agit plus seulement de littérature, c'est à la vie elle-même du peuple que la question de la langue va se mêler; ce n'est plus la langue écrite qu'on veut rendre accessible à chacun, une langue générale parlée va s'imposer à tous les Italiens depuis les Alpes jusqu'en Sicile. Manzoni, dans une lettre à Fauriel, lui dit, en comparant les conditions du français avec celles de l'italien: „Iraaginez-vous un Italien, qui écrit, s'il n'est pas Toscan, dans une langue qu'il n'a jamais parlée." Ce regret, tous ses contemporains l'éprouvaient plus ou moins consciemment.
Mais si le toscan tend à devenir la langue générale du royaume, il est loin d'avoir dès maintenant triomphé des parlers locaux. En réalité l'unité linguistique n'est pas encore un fait. Manzoni avait déjà remarqué, avec un certain dépit, ([ue dans la gare de Milan la „sortie" s'appelait vscita, tandis qu'à Pistoja elle était indiquée par egresso et à Florence par sortita. Et de nos jours encore, rien n'est plus curieux pour celui
qui n'a qu'une connaissance livresque de l'italien, que d'écouter en chemin de fer la conversation des voyageurs sur le trajet Milan-Bologne-Florence. Au départ il ne comprend absolument rien de ce qu'il entend autour de lui; puis quand il a dépassé Bologne, il lui vient des lueurs, et plus il approche de la capitale de la Toscane, plus les voj'ageurs qui montent dans le compartiment aux différentes stations apportent à ses oreilles des sons et des mots qu'il salue comme de vieilles connaissances. Voici une autre preuve de la résistance ({ue les parlers locaux opposent à la langue générale: dans un livre charmant, L'Idioma gentik, Edmondo de Amicis, bien connu et admiré chez nous, félicite une dame milanaise d'avoir introduit dans sa famille l'usage de l'italien à la place du dialecte qu'on y parlait. Or, ce livre date d'il y a deux ans, ce qui montre bien qu'en ce moment-ci encore le milanais doit être bien vivant, même dans la bonne société. Et qui ne se rappelle les scènes du début de Piccolo mondo moderno de Pogazzaro, avec ses conversations en vénitien? Un savant italien a appelé le français une langue „sûre", qu'il oppose à l'italien, moins „sùr" d'après lui. L'expression me parait très heureuse. En effet — je l'ai déjà dit — la grande centralisation qui caractérise le régime politique et les conditions sociales de la France, a donné en ce pays à la langue générale une unité et une fixité dont il y a peu d'exemples; il fau-
drait remonter à l'ancienne Rome pour trouver un pareil ('tat de choses. Par contre, en Italie, la supériorité du florentin, bien qu'universellement admise en théorie et sincèrement désirée de tous, ne devient une réalité qu'à force de progrès très lents et d'énergiques efforts de la part des non-Toscans, qui ont à lutter contre leurs propres habitudes de parler.
Il importe de bien se représenter la distance riui séjDare les différents dialectes de la langue générale. Quand on mesure l'immense écart qui existe par exemple entre les dialectes du Nord de l'Italie et ceux du Centre, il y aurait lieu de s'étonner qu'un étranger ne parlant qu'italien puisse se faire comprendre par des gens sans culture, cochers de fiacre et autres, et puisse lui-môme les comprendre. Ou qu'une bonne d'origine sarde, dont le parler est si différent du toscan, puisse s'entretenir en italien avec les étrangers, tout en continuant à se servir de son dialecte quand elle parle avec la maîtresse de la maison, qui a longtemps habité la Sardaigne. Pour expliquer ce fait, étrange à première vue, il suffit de remarquer que tous les parlers italiens ont en commun un stock important de mots, de sorte qu'un Italien en parlant un autre dialecte que le sien, n'éprouvera pas le plus graye des embarras pour qui se sert d'une langue véritablement étrangère, celui de ne pas connaître les termes qui expriment les idées. En effet, ce n'est ni la prononciation ni la grammaire, c'est le lexique
qui cause le plus de difficultés à celui qui voyage a l'étranger. Les Italiens, au contraire, n'auront qu'à transposer, si je puis employer ce terme de musique, leur parler naturel dans un autre ton. La bonne sarde de tout à l'heure, pour nommer le „vin", se servait tout naturellement de vino ou de binu, d'après les circonstances.
Mais, cette transposition sera toujours imparfaite, et nombreux sont les écueils que devra éviter celui qui veut cacher son pays d'origine. Ce qui trahira le plus souvent les non-Toscans, c'est, outre la prononciation, le grand nombre d'expressions idiomatiques de leurs différents dialectes. L'auteur d'un petit livre destiné à apprendre la „bonne" langue, Giuseppe Romanelli, prétend que dans les journaux paraissant à Rome, cette Babel oi^i l'on entend tous les langages de l'Italie, il est facile de reconnaître la contrée d'où sont natifs les différents rédacteurs. D'autres pièges encore attendent quiconque n'est pas né à Florence. Et à ce propos, je me rappelle qu'une dame de Florence me disait d'un professeur d'origine italienne non florentine: „I1 parle bien, mais son italien sent les hvres".
Nous touchons ici à une question intéressante. La langue générale, toscane dans son essence, n'est pourtant pas conforme à celle qu'on entend dans les rues. Le professeur que je viens de citer, si correct dans son langage, avouait qu'en écoutant aux Cascine les
gamins iiui jouaient autoiu- du banc sur lequel il était assis, il ne comprenait rien à ce qu'ils disaient. Et, sans descendre jusqu'aux enfants de la rue, il y a beaucoup de nuances intermédiaires entre la langue familière et la langue g('>nérale. Or, celle-ci étant destinée à servir de moyen de communication entre beaucoup de personnes, possède par là-même plus de précision dans l'expression, une conformité plus exacte entre la parole et la pensée. Et ce sera le cas surtout pour ceux qui, dans la vie de tous les jours, parlent un dialecte très différent du toscan. Car pour les Toscans la langue générale est infiniment plus voisine de la langue familière qu'ils emploient chez eux, que pour les autres Italiens. Aussi, ils n'ont qu'à se laisser aller pour parler italien, les autres doivent se surveiller. Un Toscan par exemple, tout en disant gli pour a lei, la pour ella, ne cesse pas de s'exprimer convenablement; un non-Toscan au contraire, quand il s'écarte de la langue plus solennelle, court risque de ne pas parler comme il faut.
Pourtant on aurait tort de considérer le terme de „parler dialectal" comme synonyme de „parler populaire". Voici un exemple d'une construction qui, sans être particulière à un dialecte, est propre à plusieurs parlers populaires. On a reproché à Manzoni d'avoir mis dans la bouche d'un de ses personnages la phrase noi che non ci tocca, au lieu de la construction plus distinguée noi a cui non tocca, „nous que cela ne
regarde pas". Or, cette forme de langue est caractéristique du langage populaire. L'emploi de l'adverbe relatif accompagné d'un pronom démonstratif au lieu d'un pronom relatif décliné se retrouve dans le bas-latin, qui représente ici sans doute la langue parlée: à la place de hominem cui heneficium feci, on y dit hominem quem ei heneficium feci; ce qmm n'est certainement qu'une graphie pseudo-savante pour un neutre vulgaire que. Et dans une revue populaire française je lis cette phrase, qui assurément n'a rien d'académique: L'idée c'est moi que je la lui ai inculquée pour l'idée c'est moi qui lu lui ai inculquée. .J'ai remarqué que parfois, dans les traités de langue, on confond „dialectal" et „populaire". Ainsi, quand Romanelli cite comme une particularité de plusieurs parlers régionaux le fait d'exprimer par un seul verbe des actions pour lesquelles, dans la „ bonne" langue, on trouve à sa disposition plusieurs synonymes, je crois qu'il y a là plutôt un trait de la langue nonchalante de tous les jours ; celle-ci, pourvu qu'elle soit comprise, s'embarrasse peu de l'exacte propriété des termes. Il en est de môme quand l'auteur cité met au compte des dialectes l'emploi, dans la phrase subordonnée, de l'indicatif au lieu du subjonctif; en effet, dans plusieurs langues la nuance exprimée par le subjonctif n'est sentie comme nécessaire que par les gens cultivés et dans des occasions qui commandent une certaine tenue. La confusion que je signale
vient de ce que les Italiens f|ui ne sont pas Toscans, réservent leur dialecte pour l'usage familier. Celui-ci gardera ainsi toute sa senteur de fleur des champs. Nous voici arriv('s au troisième „étage" de la langue : le parler populaire. Je ne vous cache pas, Messieurs, mes sympathies pour la flore sauvage de ce „Paradou", qu'est la langue du peuple. J'adore cette spontanéité, cet esprit qui s'épanouit sur les lèvres, ces rapports immédiats entre l'impression reçue et son expression verbale, ce qu'on pourrait appeler la „sincérito de langage". Et quand on aime la langue du peuple en général, combien ne doit-on pas chérir les parlers des Italiens,' dont les sentiments vifs se traduisent instantanément en un style juste, pittoresque, imagée et simple en môme temps. Ceux qui ont eu le bonheur de parcourir la Toscane, à pied ou en voiture, et qui ont tant soit peu causé avec les aubergistes et les cochers de Volterra, do San Gimigniano, comprendront mon enthousiasme. Giambattista Giuliani, admirateur fervent de la langue des Toscans, dit: „Ils parlent comme ils sentent, et ils sentent avec une délicatesse qui les guide mieux que ne le ferait l'art. Leur langue est si précise et si prompte, elle a de l'agilité, de la désinvolture, une beautc;, je dirais, négligente, un je ne sais quoi qui ravit et ne lasse jamais. Les habitants de Sienne emploient la métaphore d'une façon singulièrement heureuse et les paroles qu'ils
empruntent à la vie de tous les jours et à leur propre métier, ils s'en servent de mille façons". Il n'y a pas que le toscan qui mérite ces éloges.
Or, les dialectes de l'Italie n'ont pas seulement cette importance esthétique. Ils offrent aussi au linguiste des variétés infinies de développements phonétiques et morphologiques, ils fournissent un terrain incomparable à la géographie linguistique, cette science qu'on a si bien comparée à „une lunette d'approche, récemment inventée, qui nous permet de voir les objets sous un jour nouveau, de découvrir ce qui était inconnu, de mieux distinguer ce qu'on connaissait déjà et de tout embrasser dans un coup d'œil d'ensemble."
J'ai voulu vous indiquer. Mesdames et Messieurs, par un exemple typique comment je m'y prendrai pour inculquer à mes auditeurs une des vérités linguistiques les plus utiles à connaître. Leur montrer les différents aspects d'une même langue — et cette diversité, les élèves de mon prédécesseur la connaissent bien par cet admirable Atlas linguistique de la France qu'il leur a constamment mis sous les yeux — ce sera les préserver de cette étroitesse de jugement qui fait qualifier de „bon" ou de „ mauvais" ce qui est en réalité „diflférent". Et quand la psychologie leur aura appris à se méfier de la logique en fait d'études grammaticales, et que la phonétique
expérimentale leur aura enseigné la formation des sons, ces éléments constitutifs du langage, alors leur connaissance de l'évolution historique du français sera plus exacte; la lettre morte du manuel sera devenue une réalité.
Dans la seconde partie de son discours, le maître qui m'a frayé le chemin abordait l'enseignement de la littérature française et lui assignait la place d'honneur qui lui revient.
La combinaison de l'enseignement d'une langue avec celui d'une littérature, bien qu'universellement admise, sera toujours plus ou moins artificielle, et très rares sont les savants qui les ont traités à titre absolument égal. Presque toujours leurs préférences iront à l'une ou à l'autre de ces deux branches. C'est qu'elles font appel à des tendances presque opposées de notre esprit. Il est évident que les linguistes seront toujours en quelque sorte rebelles aux généralisations en histoire littéraire, parce qu'ils sentiront très vivement l'élément personnel et conscient qui caractérise les œuvres de fiction. D'autre part les savants qui se sentent surtout attirés vers la littérature, auront
de la peine à réduire à sa juste proportion le rôle de l'individu dans l'œuvre inconsciente et subconsciente qu'est le langage. Je crois que le terrain d'entente entre ces deux branches est la méthode historique, dont nous avons déterminé et circonscrit l'importance pour les études linguistiques.
Je ne veux par là aucunement prendre position pour ou contre telle ou telle méthode d'enseignement littéraire; je ne fais que généraliser une constatation que j'ai faite chez moi-même, et que confirme l'exemple des maîtres qui, dans les difFéi'entes universités, enseignent la philologie romane. Bien loin déconsidérer l'étude historique d'une littérature comme la seule bonne, je croirais plutôt que, en s'attachant surtout à ce que les œuvres littéraires ont de commun, elle court risque de ne pas faire assez valoir leur beauté esthétique et morale, qui pourtant est leur seule raison d'être. Mais qu'il me soit permis de rappeler ici le beau passage du discours de 1884 dans lequel mon devancier, distinguant nettement l'histoire de la littérature de la critique littéraire, signale les dangers auxquels s'expose celui qui veut apprécier une littérature étrangère. Il me semble, en effet, que môme si l'on a des idées très personnelles sur des (questions littéraires, on doit user de beaucoup de prudence en jugeant les productions d'un autre peuple. Plus elles sont voisines de notre époque, plus cette prudence s'impose. Or, c'est justement pour les
œuvres récentes que la méthode historique se trouve en défaut; un ouvrage né dans l'atmosphère intellectuelle que nous respirons ne vaut que par l'impression qu'il produit sur notre esprit, et il faudrait être bien persuadé de la valeur objective de cette impression, de l'importance absolue qu'elle présente, pour oser l'exprimer du haut d'une chaire. Au contraire, c'est à des œuvres d'un passé plus éloigné que s'applique utilement la méthode historique; à cette distance tout ce qui est accessoire s'estompe et la personnalité des auteurs se fond dans l'ensemble. Aussi, quant à moi, si en linguistique je me sens attiré surtout par la langue vivante, mon enseignement littéraire portera en premier lieu sur les origines.
Il y a une autre raison qui recommande à notre attention les commencements de la littérature française: c'est que à cette époque lointaine elle se confond avec celle des autres peuples romans, au point qu'il est, par exemple, impossible d'étudier la vieille littérature italienne sans envisager aussi celle de la France.
Parmi le grand nombre d'études d'histoire littéraire qui ont paru dans la période de 1884 à 1907, la place d'honneur appartient à celles qui sont consacrées aux origines des différents genres. Et sans doute, je n'oublie pas les nombreux vieux textes publit'-s, parmi les([uels figurent au premier rang les éditions données par mon cher maître de deux œuvres
du moyen âge particulièrement difficiles à interpréter. Mais j'ose dire que les ouvrages qui donnent à cette période sa véritable couleur, ce sont les chefsd'œuvre écrits par des savants de nationalité différente sur les origines de l'épopée, sur la plus ancienne poésie lyrique, sur l'histoire des fabliaux, sur la provenance des romans du cycle breton. Certes, il reste encore des points obscurs. Pour ne parler que du dernier groupe d'œuvres médiévales que je viens de nommer, les savants n'ont pas encore réussi à se mettre d'accord sur leur origine ; il y a peu de temps, une jeune Anglaise a dans un livre brillant étayé par des arguments nouveaux la théorie insulaire chère à Gaston Paris.
Voici une question d'origine qu'on n'a pas encore franchement abordée et que je me propose de traiter dans un de mes cours. Si je me permets de l'esquisser devant vous, c'est d'abord pour que cette partie de mon allocution aussi contienne autre chose que des assertions plutôt vagues, et c'est pour une autre raison encore. Lorsque, en 1890, je publiai sur Énéas une thèse que la Faculté des Lettres de cette Université voulut bien agréer, je négligeai tout un côté des recherches que ce texte demandait. C'est donc en quelque sorte m'acquitter d'une dette d'honneur que de chercher à combler cette lacune. Le problème, le voici.
Entre 1150 et 1170 la littérature française s'enrichit coup sur coup de trois œuvres qui, pour être des traductions du latin, n'en sont pas moins des œuvres françaises et en grande partie originales. Ce sont les poèmes d'Énéas, de Thèbes et de Troie. Les traducteurs avaient ajouté au texte latin un élément amoureux qui, s'il ne manquait pas complètement à l'original, y était pourtant bien autre chose et y prenait moins de place. Or, après ces trois poèmes traduits paraissent les premiers romans d'aventure, dans lesquels l'amour joue exactement le même rôle. L'imitation est évidente. D'après la chronologie, les trois œuvres nommées tout à l'heure sont les originaux. Mais au besoin on pourrait admettre qu'il y a eu des romans d'aventure aujourd'hui perdus. Quoiqu'il en soit, il est intéressant de se demander oîi a été prise la conception très particulière de l'amour qu'ils présentent et (jui est devenue une des caractéristiques du roman français. Car ce sont les premiers exemples de cet „amour de tète", qui se raisonne et s'analyse et par là-môme nous paraît moins sincère, moins profond et plus froid, et qui, depuis Énéas, h travers Chrétien de Troyes, est resté ce qu'il était jusque dans les romans qui paraissent de nos jours <à Paris.
Donc, le traducteur anonyme de VÉnéidc a augmenté sa version d'une description détaillée des amours d'Énéas et de Lavinie. Celle-ci, d'après Virgile, a .été promise à Turnus, nA des Rutules. Mais son
père, averti par les Dieux qu'elle épousera un étranger, rompt sa foi envers Turnus, et choisit Énéas pour gendre; sa femme cependant reste fidèle à la parole donnée. Voilà le point auquel le traducteur rattache l'épisode qu'il a ajouté. La mère vient dans la chambre de la jeune fille pour l'exhorter à ne point aimer d'autre homme que Turnus, et la menace de sa colère si elle s'enhardit à tourner ses pensées du côté d'Énéas. Lavinie d'abord, ne connaissant pas l'amour, ne comprend rien à ce que lui dit sa mère, mais peu après elle voit du haut des murs Énéas qui se promène autour de la ville, et tout à coup elle se sent touchée par la flèche de Cupidon.
M. Jeanroy a déjà supposé que c'est dans la poésie lyrique que les poètes ont pris les éléments des épisodes amoureux. Je vais développer et confirmer cette idée, qu'il n'a fait qu'indiquer.
Vous n'ignorez pas qu'à l'époque où se place Énéas, vers 1150, florissait dans le Midi de la France une poésie lyrique d'un rare raffinement de forme et de pensée. On la caractérise par le terme de „ courtoise". Elle obéissait à des lois très précises, non seulement de versification, mais aussi de convention sociale; les poètes qui la cultivaient se bornaient à traiter' un nombre très restreint de thèmes amoureux, et ne s'éloignaient guère d'une espèce de code d'amour, dont les principaux articles étaient ceux-ci: les hommages du poète s'adressent à une femme mariée,
dont il se déclare l'humble vassal; dans ses rapports avec l'idole il doit observer les règles de la „courtoisie", il doit se montrer d'une discrétion à toute épreuve; en revanche cet amour le relèvera, l'ennoblira, le rendra plus fort et meilleur.
C'est à partir de 1150 environ ijue cette poésie provençale est introduite dans le Nord de la France, où, à cette époque, on cultivait une poésie lyrique, dont il ne nous reste que quelques rares épaves, et dont M. Jeanroy a réussi a reconnaître les thèmes principaux, qui se laissent tous ramener à une chanson de femme, composée primitivement pour accompagner le travail ou la danse. Parmi les thèmes lyriques qui ont dû être traités dans cette vieille poésie, il y en a deux qui nous intéressent ici, c'est la lutte entre la mère et la fille qui ne veut pas du mari i]u'on lui destine, et c'est la triste résignation de la jeune fille qui doit se faire nonne.
Sans doute la pensée vous est-elle déjà venue que l'épisode amoureux introduit dans sa traduction par l'auteur à'Énéas ressemble singulièrement au premier de ces deux thèmes favoris de la vieille poésie lyrique. En effet, abstraction faite de la façon de traiter et de développer le thème, Lavinie et sa mère ressemblent à s'y méprendre aux protagonistes d'une ancienne chanson. Mieux encore. Dans TVïèbes, la jeune Ismène, ayant perdu son fiancé, tué dans un combat, supplie son frère de lui permettre de se retirer dans un
couvent. Or, c'est la donnée exacte d'une des plus jolies parmi les chansons françaises, celle de la belle Doette qui, sur la triste nouvelle que son ami est mort en guerre, se décide à se faire religieuse. Et ce n'est certainement pas un hasard si le même poème nous montre deux sœurs, Antigone etismène, assises sur les murs et occupées à coudre: presque inévitablement, les vieilles chansons débutent en nous présentant l'héroïne en ti-ain de faire un travail d'aiguille.
Pourtant, on ne saurait complètement identifier les épisodes amoureux de nos traductions avec les données de la poésie lyrique. L'amour dans ces chansons est brusque, sensuel, et la femme y est l'inférieure de l'homme, qui se laisse aimer; par là elles forment avec la poésie provençale le contraste le plus complet. Or, il me semble qu'Énéas et les deux autres poèmes offrent nettement le mélange de ces deux conceptions. D'un côté, comme dans les chansons françaises, Lavinie est une jeune fille, non une femme mariée, et s'humilie devant celui qu'elle aime: „Nus pieds j'irais à votre tente; il me serait doux de souffrir pour vous". Mais d'autre part elle se demande si elle doit bien faire des avances: „Je veux lui faire savoir mon amour .... Mais comment?
Par quel me.ssager ? . . . . J'irai moi-même Non,
tu ne feras pas une si grande vilenie; une femme de ta naissance doit se garder de parler à un étran-
ger." Puis, remarquons que, si Lavinie est vaincue par l'amour, Énéas n'a non plus su n'-sister à ses attaques; il est vrai qu'il en rougit, il se persuade que son devoir d'homme est de cacher sa passion à la jeune flUe; mais en même temps il reconnaît que „son amour le rend plus fort et lui donne de la hardiesse".
Cette existence simultanée de l'ancienne et de la nouvelle conception de l'amour s'explique d'une façon frappante, quand on songe au milieu dans lequel, selon toute probabilité, ont été traduits nos poèmes. Énéas et Troie sont des œuvres normandes, Thèhes a été également écrit dans la partie ouest de la France. Or, c'est bien là qu'a dû avoir lieu la rencontre de la poésie méridionale avec celle du Nord. Il est peut-être possible de préciser davantage.
C'est en Normandie que résidait la femme de haute naissance, dont la cour était devenue après 1152 un foj'er de poésie. Aliénor de Poitiers, femme divorcée du roi de France Louis VII, puis remariée à Henri Plantagenet, qui en 1154 devint roi d'Angleterre, était la petite-fille du plus ancien troubadour et avait hérité de ses goûts poétiques. Nous lisons dans la biographie d'un autre troubadour célèbre, Bernart de Ventadour, ce (jui suit: „Le Seigneur Bernart ayant été congédié par sa dame, s'en alla chez la duchesse de Normandie — c'est ainsi que le biographe appelle à tort Aliénor de i*oitiers — qui était jeune et de
grande valeur et appréciait beaucoup la poésie courtoise, qu'elle connaissait à fond. Et les vers du seigneur Bernart lui plurent beaucoup et elle l'accueillit avec empressement". Cette citation suffirait à prouver que, à la cour d'Aliénor, on a connu la poésie provençale, de même que naturellement on y cultivait la vieille lyrique. C'est donc là qu'a du se produire le choc entre les deux conceptions de l'amour. Or, comme dans nos traductions cette lutte trouve une expression aussi claire, leur origine normande devient un fait d'importance ; elle fournit, en effet, un argument en faveur de la supposition d'après laquelle c'est en elles que la poésie lyrique a été pour la première fois employée comme élément de la poésie narrative, et non pas dans des romans d'aventure antérieurs qui ne seraient pas parvenus jusqu'à nous. On a souvent cité les vers dans lesquels le traducteur de Troie parle de sa protectrice, (|ui n'est autre qu' Aliéner de Poitiers. Après avoir dit du mal des femmes, il continue : „ Je crains d'être blâmé de ces vers par celle qui a tant de beauté, de prix et de valeur". Or, justement ce sont là des qualités éminemment „courtoises". Ne dirait-on pas que le poète a pris soin lui-môme de signaler à l'attention de ses lecteurs les deux théories amoureuses entre lesquelles il hésite?
La petite question d'histoire littéraire que je viens de résumer pourrait vous paraître un peu spéciale.
Je m'empresse de vous montrer qu'en réalité il s'y rattache plusieurs autres problèmes intéressants, et que mon exposé de tout à l'heure est fait pour mener à d'autres recherches.
Et d'abord, un roman d'aventure dans lequel l'élément amoureux prédominait, si c'était une innovation en France, n'était pas inconnu de l'antiquité. Pour admettre que cette combinaison a réellement été réinventée en France, il faut être certain qu'entre les romans grecs, alexandrins ou byzantins et nos traductions il n'a pu y avoir de rapports directs. Or, cela me parait en effet absolument sûr. Non seulement il faudrait alors supposer l'existence de traductions latines de ces œuvres grecques — on n'en connaît qu'une seule — mais en outre, quand un peu plus tard des poètes français vont traiter des sujets orientaux, ils travaillent non pas sur des romans grecs, mais sur des données très succinctes fournies par des recueils latins ou par la tradition orale. Nous sommes donc en droit de refuser aux romans grecs toute influence sur les épisodes amoureux de nos traductions. Est-ce à dire que la poésie lyriiiue a été leur source unique?
Cela n'est pas probable. A une époque (|ui avait un véritable culte pour Ovide, les Amores et les Héroïdes devaient tout naturellement se présenter à l'esprit de celui qui traitait un sujet erotique. Il y a dans Troie un épisode célèbre, dans lequel le poète.
avec un art très délicat, décrit les manèges de la coquette Briseïda, laquelle, aimée du Troyen Troïlus et du Grec Diomède, encourage par des manœuvres savantes la passion ([u'elle a su inspirer à Diomède, tout en protestant en paroles de sa fidélité pour Troïlus. Le type de la jeune fille coquette n'est pas inconnu dans la vieille poésie lyrique, il est notamment fréquent dans les pastourelles : la bergère, dont le cœur balance entre son amoureux absent et le chevalier qui sollicite ses faveurs. Et que la pastourelle ait été utilisée par les poètes dans les premiers romans français, c'est ce que prouve le passage de Thèbes, où Antigone rappelle à son amoureux devenu trop pressant qu'elle n'est pas une „bergère" mais une „fille de roi". „ Ainsi doit on prier des bergères," lui dit-elle, avec une claire allusion aux façons cavalières des chevaliers dans les pastourelles. Cependant, malgré tout cela, je ne puis m'empêcher de rapprocher l'épisode de Briseïda, d'une des Eéroïdes; je parle de la lettre qu'Hélène écrit à Paris, et qui peut passer pour un modèle de coquetterie. Hélène, tout en accablant Paris de reproches pour les libertés qu'il se permet envers elle, prend soin de lui montrer d'une façon très adroite qu'il ne lui est pas indifférent; sa façon de donner et de reprendre brusquement, de se rétracter vivement après un semblant d'aveu, rappelle tout à fait l'attitude de Briseïda envers Diomède. Le poète de Troie a-t-il donc pris modèle sur Ovide?
Il y a d'autres points sur lesquels l'hésitation est permise. Les traducteurs multiplient les descriptions des angoisses physiques de leurs héroïnes et de leurs héros torturés par l'amour. Or, M. Jeanroy a déjà montré par un exemple (lue les poètes courtois n'ignoraient pas ces manifestations pathologiques de la passion. Seulement, lisez dans les Héroïdes, la lettre de Sapho à Faon; son désespoir se décèle par les mêmes symptômes que celui de Lavinie et d'Énéas. Et ici, il se pourrait bien qu'un nouvel élément entre en ligne, je veux dire la poésie latine du moyen âge. Dans une de ces poésies chantées par des clercs ambulants, l'amour est appelé une fièvre qui brûle comme la poix; or, on trouve presque les mêmes termes dans Énéas. Voici donc ouvert devant nous un champ nouveau de recherches.
Puis — vous voyez bien que le sujet si mince en apparence grossit à mesure (|u'on s'en rapproche — les monologues dans lesquels Lavinie, Énéas, Troïlus, Ismène exhalent leurs plainte.s, sont-ils simplement des poésies lyriques dramatisées, ou bien y perçoit-on l'écho des discussions scolastiques chères au moyen âge, et se rattachent-ils par une chaîne ininterrompue aux Controversiae de Sénèque le Rhéteur et aux DisputationoH et aux Conflictus du moyen âge?
Et enfin, les plaintes sur la mort de parents ou d'amis, (jui occupent une si grande place dans nos trois romans, d'oîi sont-elles prises? Est-ce dans la
poésie provençale? Est-ce dans la poésie latine du moyen âge?
En entreprenant des études de ce genre, je n'innove rien. Tout dernièrement encore mon cher maître, dans une étude sur Gligès et Tristan, a caractérisé l'œuvre et le génie d'un des premiers poètes français qui, mettant à profit l'exemple de l'auteur d'Énéas, a donné à la description et à l'analyse de l'amour une place que depuis elles ont conservée dans les productions littéraires de la France. Et ainsi, en littérature comme en linguistique, je n'ai qu'à suivre le chemin tracé par celui dont je suis appelé à continuer l'œuvre ....
Réussirai-je à ne pas trop vous faire regretter tout ce que cette Université vient de perdre? Oh, cher maître, cher ami, vous dont le souvenir ne m'a pas iiuitté un seul instant et que j'avais tant espéré voir parmi mes auditeurs, comme vous me manquez aujourd'hui! J'ai jusqu'à présent refoulé mes plaintes; elles me montaient continuellement aux lèvres, dans ce discours si plein de vous et qui se rattache partout à votre œuvre scientifique et universitaire. Si vous aviez été là, j'aurais voulu vous dire combien je vous aimais, combien je vous suis reconnaissant, combien nous vous admirions, combien nous attendions encore de votre activité. Vous n'êtes plus. Cette belle intelligence, si prompte à ad-
mettre dans l'intimité de sa pensée les idées nouvelles et à les faire fructifier, est désormais éteinte; la bouche si éloquente, qui si souvent a charmé et consolé, est fermée pour toujours. La Mort, qui plane sans cesse autour de nous, mais qui ne nous apparaît dans toute sa terreur que cjuand ses coups tombent près de nous, a étendu son voile noir sur cette solennité. Cette heure aurait dû être joj^euse, et voilà qu'elle nous fait souffrir douloureusement.
Vous ne m'en voudrez pas. Messieurs les Curateurs, de vous montrer l'état d'abattement où m'a plongé le coup cruel qui m'a frappé. Je sais que le temps accordé au repos est passé, que les chevaux piaffent et s'impatientent, je sais qu'une nouvelle course doit commencer. Mais la blessure est encore si récente, le souvenir du maître est encore si vivant. Veuillez croire (jue je ferai mon possible pour continuer dignement sa belle œuvre. Je vous ai dit sincèrement et mes projets d'avenir et ce qui me manque encore pour les réaliser complètement. Dans mon allocution, en effet, les points d'interrogation sont nombreux. J'espère que ma candeur ne vous fera pas envisager l'avenir de cette chaire de philologie romane avec trop d'appréhension. En me proposant au choix de Sa Majesté la Reine, vous m'avez donné une marque de confiance dont je suis profondément fier et qui en même temps me charge d'une grande responsabi-
lité. C'est que le titulaire de cette chaire se trouve en quelque sorte à la tète des études françaises dans notre pays, et ainsi, en provoquant ma nomination, vous m'avez mis un double fardeau sur les épaules. Peut-être vous sera-t-il agréable de savoir que ce fardeau, sans me faire plier, me pèse assez pour que je sente le besoin de me raidir. Il y a quelques mois à peine, dans une calamité qui aurait découragé d'autres moins forts que vous, vous avez donné à tous, et spécialement à ceux ([ui relèvent de votre administration, un si admirable exemple d'énergie, que plus que jamais on se sent heureux d'être placé sous votre égide. Puisse votre appui ne me manquer jamais, et puisse votre vaillant secrétaire continuer à diriger mes pas hésitants dans les détours des usages universitaires.
Messieurs les Professeurs, chers collègues, si en vertu d'une coutume louable, je vous adresse la parole dans une langue qui n'est ni la vôtre ni la mienne, je ne désire rien plus vivement que de voir s'abattre tous les murs que notre vie, séparée jusqu'à présent, a dressés entre nous. Déjà, en faisant appel à la science d'un de vous, je vous ai prouvé que je compte profiter des immenses avantages qu'offre, à un professeur, le commerce quotidien d'hommes qui travaillent avec lui à une œuvre commune. Il ne m'a pas encore été donné d'appartenir
à un grand corps enseignant; l'amitié dont m'ont honorr plusieurs professeurs de l'Université de Leide, portait un caractère personnel, (]ui certes était loin d'en diminuer la valeur. Mais les circonstances ne m'ont f(jurni (|ue de rares occasions de contact avec ceux (|ui enseignaient d'autres branches que la philologie. Or, ce sera un des privilèges de mon nouveau poste que cet isolement relatif va prendre tin. Pourtant, Messieurs les Professeurs de la Faculté des Lettres, c'est avec vous que mes fonctions et mes recherches vont me lier le plus intimement. Je me félicite de devoir me trouver aux cOtés de deux d'entre vous que je connais depuis longtemps, et dont les travaux ont puissamment aidé mes études. Chers Messieurs Sijmons et Van Helten, je ne sais si j'ai le droit de savoir (|ue ma nomination ne vous a pas été désagréable; mais je le sais, et je m'en glorifie. Mon ami Kern voudra bien me permettre d'exprimer tout le plaisir que j'éprouve à devenir son collègue. Et je ne voudrais pas manquer de dire à notre très apprécié maître de conférences, M. Laurentie, combien je compte sur sa collaboration pour mener à bien la préparation de nos étudiants.
Messieurs les étudiants, parmi mes souvenirs de jeunesse, ceux des mois passés comme étudiant dans cette Université, sont toujours restés vivants. Je con-
nais la solidarité qui vous unit, et qui m'a toujours paru un des grands charmes de votre association. Aujourd'hui que je rentre en relations avec vous, je compte bien retrouver en vous cette cordialité, qui n'est pas moins nécessaire d'ami à ami que de maître à élève. J'aurai à enseigner une branche d'études qui n'est pas universitaire en ce sens qu'elle ne conduit pas (dois-je dire, pas encore?) à des examens d'Université. Je ne vous cache pas qu'il me sera doux de voir, parmi mes fidèles élèves dans le sens le plus strict du mot, ceux qu'attirera le seul intérêt de la science que je représente ici. Croyez bien que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir afin que mon enseignement porte le plus de fruits possible pour ceux qui viennent à cette Université chercher une préparation scientifique à la carrière qu'ils ont choisie.
En ce moment solennel pour moi, vous comprendrez, Mesdames et Messieurs, que de multiples souvenirs se présentent à mon esprit, qui se rattachent à ma vie intime plutôt qu'aux fonctions dont je vais être revêtu. Dans ce passé qui revit, une image surgit, qui vous est chère à tous, celle d'une Souveraine révérée qu'il m'a été donné d'approcher dans mes jeunes années. -Je pense à mon père, qui ne connaît qu'un bonheur, celui de ses enfants, et qui aurait tant aimé à être ici. Je pense à mes chers amis de Leide, à celui surtout avec qui j'ai
vécu, pendant de longues années, dans une communauté de travail et d'idées si parfaite, qu'elle augmente encore pour moi la douleur de la séparation.
Mais je pense avant tout et toujours et sans cesse à vous, mon maître bien-aimé.
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Universityoi Toronto
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