SUR UORIGINE DU MOT AMERICA
C'est la troisième fois que Torigine du mot America va se trouver discutée devant les Américanistes. La question abordée, parait-il, à Turin dans une session peu chargée, évitée au contraire à Berlin, où les séances suffisaient à peine à Fétude rapide d'une foule de choses beaucoup plus importantes, se pose de nouveau à Paris en tète d'un programme, cette fois encore, pourtant, fort large et fort divers. Votre comité d'organisation, tout en considérant comme d'un médiocre intérêt la discussion des étymologies récemment produites de l'autre côté de l'Atlantique, a voulu faire preuve d'une entière impartialité, en maintenant dans notre table de matières un sujet qui n'avait point été complètement épuisé, assurait-on, pendant les sessions précédentes.
Abordons- le vivement pour ne pas nuire, par de trop longs développements, à la marche de ce Congrès, et examinons tout d'abord, sans autre préambule, les thèses préconisées dans ces derniers temps par nos collègues transatlantiques.
La première de ces thèses consiste à affirmer que le nom di! Amérique est un vocable géographique indigène répandu sur le continent méridional, connu par conséquent des premiers
voyageurs qui abordent cette partie du littoral du Nouveau Monde. C'est cette thèse que M. Lambert de Saint-Bris cherche à faire prévaloir, non seulement aux Etats-Unis, où un volume et de nombreux articles de journaux en ont donné connaissance au grand public, mais aussi en France^ où la Société Américaine lui a offert naguère une hospitalité, d'ailleurs assez peu fastueuse *. M. Saint-Bris rapproche, sans hésiter, tous les termes géographiques plus ou moins homophones qu'il rencontre dans ses lectures, et qui, de près ou de loin, lui rappellent celui d'Amérique, depuis le nom du peuple des hauts plateaux de Bolivie jusqu'à celui de lantique province de Maracapan. Peu lui importe que ces termes soient empruntés à des langues profondément diverses; ils ont, plus ou moins, en commun les éléments phonétiques du nouveau vocable Amérique. On peut les découper en pièces arbitraires, isoler par ces amputations, sans aucune règle, un radical commun, Amarcay Amaraca^ Maraca. Et l'on démontre ainsi qu'Hojèda et les autres ont fedt sortir, dès la fin du XV^ siècle, de la nomenclature indigène le mot qui s'étale en gros caractères aujourd'hui sur le continent nouveau. Cundinamarca, Maracaïbo, Amarucancha, tout nom est excellent pour M. Saint-Bris, dès lors qu'il entrevoit la possibilité, en le tiraillant quelque peu, de faire apparaître les consonnes utiles à sa thèse. On démontrerait avec la même aisance qu'America vient d'Armorique ou que les Amharas d'Ethiopie sont cousins des Aymaras des Andes... Passons !
M. Marcou n'a pas la fantaisie de son compagnon d'aventure. Il a découvert dans Thomas Belt une Sierra d'Amérique ; il s'en tient là. Cette Sierra lui suffit pour bâtir tout un vaste édifice, commencé déjà depuis 1875 *, et dont il était réservé à notre Congrès de voir le couronnement.
* Saint-Bris, Uorigine indigène du mot c Amérique » {Arch. de la Soc. Amécaine de France, nouv. sér.. t. VII, p. 118-122).
> J. Marcou, Sur l'origine du nom d'Amérique (Bull, Soc. degéogr.^ 6e sér., t. IX, p. 587-597, 1875). — Cf. Id., Nouvelles recherches sur Vorigine du nom d'Amérique (Ibid., 7e sér., t. IX, pp. 480-520, 630-672, 1888).
. Rappelons en quelques mots et discutons rapidement au passage les diverses positions de la thèse de M. Marcou.
La terminaison en iqiie^ assure-t-il tout d'abord, se trouve souvent dans les noms de lieux des langues indiennes de F Amérique centrale, et il invoque, à Tappui de cette affirmation, un certain nombre de noms propres, pris au hasard sur la carte, et dont une grande partie sont tirés des langues du groupe nahuatl. Il ne sait pas que dans ces langues la terminaison c remplace le ^/ final des noms en a//, itl, etc., sorte de postposition fusionnée avec le nom et ayant le sens de dans^ : Tepit donne ainsi Tepic, cité par M. Marcou. D'autres de ces finales en ic sont produites par l'intervention du suffixe itic, qui modifie à peu près de même le terme principal ^ et un certain nombre des noms de lieux mentionnés par notre auteur, doivent à ce suffixe leur physionomie spéciale.
On ne saurait donc admettre que la terminaison ique veuille dire, comme le suppose M. Marcou, grande, élevée, proéminente et « s'applique toujours à des lignes de faites ou à des pays montagneux élevés, mais sans volcans. »
Au surplus, le mot Amérique n'a rien à voir dans la liste relevée par notre collègue ; il ne peut pas être nahuatl, puisque le son dur, rendu par un double r [rr], fait absolument défaut aux langues de ce groupe ^.
Il est vrai que la lettre r existe plus au sud, et que le mot Amerrique, que M. de Peralta écrit, si je ne me trompe, par un s, Amerrisque, peut appartenir à une autre famille de mots tels que Chaparrisque, Ajuterrisque ou Tempisque, que M. Pector vient de me montrer répétés sur des cartes de l'Amérique centrale*.
* C significa en y dentro ; se une à los nombres acabados en tl (Orozco y Berra. Ensayo de descifracion geroglifico (Anales del Museo Nacional de Mexico t t. I, p. 243, 1877).
' Itic. dentro, en lo interior. CaliiiCf dentro de la casa, atlitic, dentro del agua (Id.. ibid,, p. 245.
'Cf. R. Siméon, Dictionnaire de la langue nahuatl ou mexicaine, Introducfiony p. XXVI.
* Les formes actuelles de ces mots sembleraient des simplifications de formes
Je ne puis voir, pour mon compte, dans la découverte de ce nom d'Amemsque ou d'Amerrîque, au milieu de la Cordillière, loin de ce littoral de l'Est, seul entrevu par les premiers navigateurs, je ne puis voir, dis-je, dans cette rencontre qu'une homophonie de hasard, comme j'en mentionnais plus haut quelques exemples*.
Ce mot, signalé pour la première fois par Thomas Belt, dans son livre de 1873, The Naturalist in Nicaragua^ n'a point de passé historique. Aucun des innombrables ouvrages, consacrés à la géographie ou à Thistoire, à Tethnographie ou à la linguistique de cette partie de l'isthme américain, ne mentionne cette expression, et il paraîtrait logique de conclure de ce silence UNANIME, non pas, comme on l'a fait avec injustice, à ime imposture de Belt (il ne voyait dans l'existence de ce nom qu' « une coïncidence »), mais à l'ignorance absolue des géographes en ce qui concerne une région nouvellement ouverte, en somme, à l'exploration scientifique.
Pour M. Marcou, cependant, c'est ce terme géographique indigène, connu des premiers marins espagnols, qui ont abordé à la côte des Mosquitos, rapporté en Europe et bientôt répandu dans les ports de l'Ouest, qui aurait été l'origine du nom imposé peu après au Nouveau Monde.
D'ailleurs Vespucci, dont on a cru jusqu'ici retrouver le prénom dans le nom de l'Amérique, Vespucci ne s'appelait point Amerigo, mais Alberico, C'est là la* deuxième position de la thèse de M. Marcou.
plus compliquées. On disait jadis Chaparristique. Peut-être le vieux nom de la Sierra Amerrisque serait-il Amerristique.
* Je pourrais citer encore, presque à l'aventure, les Hakkas de Canton, qui sont de race chinoise, et les Akkas de la haute vallée du Nil Blanc, qui sont des négrilles ou Pygmées ; les Galbas nègres du bas Ogooué, les Gallas de l'Afrique orientale et les Gallois du pays de Galles, etc.
On me permettra d'insister quelque peu sur la réfutation de cette erreur historique. La tâche m'est d'ailleurs singulièrement facilitée par Tintervention, au débat, de M. Jimenes de la Espada. Notre savant collègue ne vient-il pas, en eflFet, de montrer, par la production d'un texte tiré des Libros de xuentes y despacho^ de Armadas a'Indias de 1495, que le voyageur florentin était désigné dès lors en Espagne sous le nom à'Amerigo ? Tous les Américanistes qui se sont occupés de la question soulevée par MM. Marcou et Saint-Bris connaissent, en outre, le mémoire du regretté Gilbert Govi, publié Tannée dernière par VAccademia dei Lincei^ et qui contient une lettre de Vespuce du 30 décembre 1492, découverte à Mantoue et signée Amerigho,
• J'ai l'honneur de vous présenter un document plus ancien encore, dont je dois la communication à l'honorable M. Eug. Tastu, ministre plénipotentiaire en retraite, fils de Joseph Tastu, dont les travaux sur les géographes catalans sont connus et appréciés de tous les historiens de la géographie. C'est le calque d'une mappemonde, chef-d'œuvre du plus célèbre entre les cartographes majorcains du XV' siècle, Gabriel de Valsequa.
Cette mappemonde, remarquable par la pureté de son dessin et l'exquise délicatesse des miniatures dont elle est ornée, avait été exécutée à Majorque en 1439, comme en fait foi la signature de l'auteur :
tf abrvellbeu^ equâlafemân
iW'{v;' atc^^^yrtnti
Gabriell de Valsequa la fêta an Malorcha any m cccc xxx viiij
et Vespuce l'avait acquise au prix de 130 ducats d'or ainsi que le démontre cette sorte d'ex libris^ d'une main plus récente, qu'on peut lire au dos de la pièce :
Queuta ampla pelle di geografia
fue pagata da Amerigo Vespucci CXXX
ducati di oro di marco.
D'après la forme des lettres qui la composent, cette seconde inscription doit remonter vers Tannée 1480. C'est du moins le sentiment d'un des paléographes les plus compétents en la matière, M. Lecoy de la Marche, que j'ai consulté sur ce délicat sujet.
Une dizaine d'années au moins avant son passage en Espa* gne, Vespuce portait donc bien le prénom d' Amerigo, accolé à son nom au verso de la carte de Valsequa.
Fils d'un notaire de Florence, engagé avec son frère Girolamo dans d'importantes affaires commerciales, il était en mesure de satisfaire largement sa passion naissante pour la géographie. Il est vrai que plus tard il perdait tout le fruit de ses travaux, et se voyait contraint de se mettre au service des Médicis. C'est peut-être alors qu'il se déi&t, avant de partir pour Cadix, de sa belle carte de Valsequa, retrouvée en Italie par le cardinal Despuig et rapportée par ce riche collectionneur à son point de départ, Palma de Mallorca.
Quoi qu'il en soit, Vespuce avait possédé un certain temps ce document précieux, où il avait pu voir semées dans la mer Oceane de nombreuses terres d'une certaine étendue. C'était d'abord une ile de Brésil, Ylla de Brezill dans l'Ouest de Tirlande. C'étaient plus bas les lies de la légende de St-Brandan.
insuies fortunate santé Brandane^ Tlle des Oiseaux, Ylia de mels, par exemple, ou l'Ile de TEnfer, Ylla de Vinferno^ et qu« Valsequa assimilait en partie aux Açores récemment rencontrées par Diego de Séville, pilote du roi de Portugal.
Aquestds illes foran tro \ bades p Diego de SiuilUt, pelot del rey de Pojrtogall an lay m cccc xxx vij.
C'était enfin Tarcbipel des Canaries, dessiné dans tous ses détails, en face du Maroc.
Le spectacle continuel de toutes ces terres émergeant au Ponent àe la mappemonde catalane, fut sans doute pour quelque chose dans les résolutions qui portèrent Americ Ve&puce à prendre part, dans les dernières années du siècle, aux voyages vers rOuest qui, par un ensemble de circonstances singulières, ont fait, comme Ton sait, du marchand florentin, devenu piloté, le parrain du Nouveau Continent.
Vespuce s'appelait donc bien Amerigo, et le gymnase vosgien n^a fait que vulgariser, en 1507, une orthographe venue de Lisbonne* et quelque peu francisée sous la iorrae Americ^, avant de devenir Americtcs dans la traduction latine du chanoine Jean Basin. Quatuor Americi Vesputii navigationes^ etc.
Martin WaltzemûUer ou Hylacomylus, qui imprimait en tête de cette édition des fameuses navigations le livret aujourd'hui si recherché, sous le titre de Cosmographiœ Introductio^, adopte
* L'archétype de 1504 a pour titre : Lettera di Amerigo Vespttcct,
* La forme française la plus habituelle est Emeric, prénom rarement imposé de nos jours, mais dont est dérivé cet autre vocable Aimery. Aimery est à Americus comme Amaury est à Amalricus, Aubry à Albericus, Olry à Alari-^ eus, etc. ■
^ CosMOGRAt»HiiE iNTRODUCTio cum quibusdam geometriœ ac astronomiœ^princû pis ad eam rem necessariis. Insuper quator Americi Vespucii navigàtiones, etc. — Cf. L. Wiesener, Americ Vespuce et Christophe Colomb, La véritable origine du nom d'Amérique (Revue des Questions hisioriqUreSf 1. 1, p. 226 et suîv.^ 1^66) ;
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successivement la forme Amertge et celle d'Amenca dans les devLK passages où il propose de donner à la quatrième partie du monde le nom de celui qu'il regarde comme l'ayant le premier découverte.
« In sexto c limât e, Antarcticum versus, et pars ex tréma Africœ nuper reperta^ et Zamzibar^ Java minor et Seula insulœ^ et quarta orbis pars (quam quia Americus invertit Amerigen, quasi Americi terram, sive Americam nuncupare licet) sitœ sunt^; »
Et un peu plus loin :
« Nunc vero et hœ partes (Europa, Africa, Asia) sunt latins lustratXy et alia quarta pars per Americum Vesputium {ut in sequentibus audietur) inventa est, quam non video cur quis jure vetel ab Americo inventore, sagacis ingenii viro Amerigen quasi Americi terram^ sive Americam dicendam : cum et Europa et Asia a mulieribus sua sortita sint nomina,,, »
Je reproduis à dessein en leur entier des textes qu'ont certainement perdu de vue les novateurs, dont je m'efforce de combattre les fantaisies étymologiques.
Ces deux phrases de Waltzemûller, où le nom d'Amérique apparaît pour la première fois dans l'histoire comme celui de la quatrième partie du monde récemment découverte^ sont en effet d'une irrésistible clarté. « Je ne vois pas pourquoi, dit le géographe de Saint-Dié, quelqu'un interdirait à bon droit de l'appeler de son inventeur Americ, homme d'un génie sagace, Amerige, c'est-à-dire terre d' Americ ou America », et il cite à l'appui de cette proposition les noms de l'Europe et de l'Asie, qui sont des noms de femme.
Il aurait pu ajouter, en se plaçant à un autre point de vue, le nom d'Afrique ; je tiens, en effet, pour certain, que V harmonie
Martin 'Hylacomylus Waltzemiiller, ses ouvrages et ses collaborateurs. Voyage d'exploration et de découvertes à travers quelques épîtres dédicatoires^ préfaces et opuscules en prose et en vers du commencement du XV I^ siècle : notes, causeries et digressions bibliographiques et autres, par un géographe bibliophile (d'Avezac). Paris, 4867, 4 vol. in-8, p. 34 et suiv. ♦ Cf. d'Avezac, p. 38.
de ces appellations^ Afrique et Amérique ^ Vune ancienne et Vautre naissante^ a eu une part énorme dans le foudroyant succès du terme géographique imaginé par Waltzemûller.
On connait dans tous ses détails Fhistoire de l'expansion du moi America, Humboldt, Wiesener*, d'Avezac * et beaucoup d'autres en ont suivi les étapes à travers les livres et les cartes de la première moitié du seizième siècle, et M. L. Gallois reproduisait naguère dans sa thèse de doctorat ' la première image de l'Amérique {America)^ tracée par Waltzemûller en 1507 sur un petit globe en fuseaux, et bientôt contrefaite à Lyon par Louis Boulengier d'Albi, dont notre collègue, M. G. Marcel, a récemment reconstitué la physionomie fort complexe *.
Le liyre.Globus mundi declaratio sive ^escriptio mundiet totius or bis terrarum^ publié en 1509 chez Grieninger, parle de l'Amérique découverte nouvellement, quatrième partie de la terre, et Pierre Apier enregistre, comme Hylacomylus, le nom d' America sur la mappemonde jointe à son édition de Solin de 1520.
L'usurpation est dès lors complète dans les livres et les atlas, usurpation dont ne sont d'ailleurs coi^ables, on Fa nettement établi, que les cosmographes de Saint- Dié et de Strasbourg et leurs imitateurs.
Puis une réaction se produisit, violente, dans la conscience publique, et Americ Vespuce porta le poids d'une erreur qu'il n'avait pas provoquée, et condamné sans jugement par une sorte de consentement universel, subit la triste célébrité de Timposture dévoilée '. ^
Aujourd'hui l'opinion, mieux éclairée, le décharge de toute
Complicité dans l'aventure toponymique où Waltzemûller l'a
«ngagé, et il ne reste pour accuser injustement la mémoire do
* Loc. cH,y p. 23S.
* Op: cit. pass*
* L. Gallois, Les géographes allemands de la Renaissance, Paris, Leroux, 1890, in-8, pi. II et p. 48.
* G. Marcel, Lguis Boulanger d'Albi, astronome, géomètre et géographe (BulL de géogr, hist, et descriptive^ 1889, p. 163-172).
5 Wiesener, loc, cit., p. 252.