SUR
Lorsqu'on entreprend la critique d'un ouvrage de littérature étrangère, on devrait au moins avoir quelques notions sur l'histoire littéraire du pays auquel appartient cet ouvrage; autrement on s'expose à porter des jugemens faux et à s'attirer le blâme des hommes instruits. M. B. L., dans son analyse de l'Anthologie russe, paraît avoir négligé cette observation.
L'exorde de son article est conçu en ces termes : « Voici un écrivain qui veut nous faire aimer les Russes.» 11 semblerait, d'après cela, que M. Dupré de Saint-Maure, auteur de l'Anthologie russe, a l'intention de commettre quelque action répréhensible. M. B. L. poursuit : « Nous ne les connaissons guère que par leurs nombreux bataillons. Si M. B. L. est militaire, il n'aurait pas dû s'imposer une tâche qu'il n'est pas en état de remplir, puisqu'il ne connaît les Russes que par leurs nombreux bataillons; si, au contraire, il est homme de lettres, son devoir serait, avant
de porter un jugement sur cet ouvrage , d'étudier l'histoire de la littérature russe. Il prétend que M. de Saint-Maure « apprend , sans doute 3 au plus grand nombre de ses compatriotes, qu'il existe %m autre Apollon sur les bords de la Neva. » Les Français sont trop éclairés pour ignorer l'existence d'une poésie en Russie , et les rapports entre ces deux nations sont trop intimes, pour que le plus grand nombre d'entre eux n'ait aucune connaissance de la littérature russe : d'ailleurs , il n'est pas nécessaire d'être fort savant pour s'en former une idée : il suffit de lire les journaux qui en font mention assez fréquemment. La Revue Encyclopédique rend compte , tous les mois , des principaux ouvrages publiés en Russie, comme sur les autres points du globe. •M. B. L. est donc bien novice dans le métier des lettres, puisqu'il n'a pas encore eu la curiosité de jeter un coup d'oeil sur cet ouvrage périodique , dont le mérite est généralement reconnu. « Ce peuple, dit-il , qui reçut , il y a cent ans , son alphabet des mains de Pierre-le-Grand, a aujourd'hui ses Homère , ses Pindare , ses Tite-Live, etc. » Autre erreur! Que M. B. L. se donne seulement la peine d'ouvrir l'histoire de Russie , il trouvera de quoi se désabuser. L'alphabet existait en Russie au IXe siècle; les rapports que cette nation avait avec l'empire d'Orient, ses
traités et ses autres relations prouvent évidemment que l'écriture n'était pas inconnue aux Russes. Nos chroniques datent à peu près de la même époque, et, dans le XIIe siècle, nous avons déjà eu un poëme sur l'expédition du prince Igor contre les Polowtzy : les littérateurs les plus distingués s'accordent unanimement sur le mérite de ce poëme. Il est surprenant qu'un homme de lettres n'ait eu aucune connaissance de ces productions; s'il avait seulement pris sur lui de parcourir l'histoire de Russie , il n'aurait pas hasardé des paradoxes aussi erronés. Les Satires du prince Kantémiir et le Théâtre de SoumorokofF ont été traduits en français, depuis bien des années. Ce dernier reçut une lettre très-flatteuse de Voltaire , auquel il avait envoyé une de ses tragédies. Il est singulier que toutes ces particularités aient échappé à la sagacité de M. B. L , ■ qui , tout étonné d'apprendre qu'on fait des vers en Russie, croit avoir dit beaucoup en adaptant à cette merveilleuse circonstance la citation suivante : « L'été n'a point de feux , l'hiver n'a point de glaces. » Je ne dirai rien pour détruire cette hypothèse, car il est prouvé depuis long-temps que le climat n'exerce aucune influence sur le mérite des hommes; et ce n'est pas dans les déserts brûlans de la Lybie qu'il faut aller chercher les poètes.
Au reste, tout ceci prouve que M. B, L. raisonne
comme ce villageois qui , n'ayant jamais franchi les bornes de sa paroisse , prend le clocher de son village pour les limites du monde; or, M. B. L. n'ayant jamais franchi , à ce qu'il paraît , le seuil de sa poésie nationale, aurait dû s'abstenir de s'ériger en juge d'une littérature dont il ignore même l'existence. Paris est la métropole du monde civilisé, c'est une vérité que je me plais à répéter avec tous les gens instruits; mais son enceinte n'est pas assez étendue pour contenir tous les savais de l'univers. La république des lettres est composée de membres dispersés sur tous les points du globe ; leur premier devoir est de s'unir par les liens de la fraternité la plus intime, c'est le seul moyen de faciliter la propagation des lumières; aussi la. bonne, foi et une impartialité réciproque doivent présider à tous les jugemens qu'ils portent les uns sur les autres. Après avoir consacré ce principe, ce n'est pas sans peine qu'on trouve, au XIXe siècle, dans un des meilleurs journaux de la capitale de France , des sophismes semblables à ceux que M. B. L. a fait imprimer : heureusement pour nous, de telles erreurs obtiennent peu de crédit, et la majorité de la nation française rend justice au mérite des étrangers qui cultivent les lettres avec succès, et qui font tous leurs efforts pour entretenir le feu sacré des sciences. Mais examinons le principal grief de M. B. L. ,
9 , et voyons s'il est de bonne foi : la pièce qui excite le plus sa colère , est une fable intitulée : {Auteur et le Voleur, par M. KrilofF. M. B. L. prétend que l'objet des sarcasmes de cet écrivain est Voltaire. Qu'il me soit permis de demander à M. le critique , d'où il a tiré la preuve que celte fable était écrite contre le philosophe de Ferney ! M. KrilofF parle d'un auteur qui par ses oeuvres ayant semé dans la société des principes dangereux , reçoit dans l'enfer le salaire des maux que ses écrits ont produits; or, Voltaire n'est pas le seul qui, dans ses écrits, ait attaqué les prêtres, et surtout les abus du pouvoir et de la religion , ou , pour me servir des expressions de M. le comte de Maistre, la morale et les mœurs ; et comme la fable est écrite en russe et pour la nation russe, n'est-il pas plus probable que ses traits sont aussi dirigés contre quelque philosophe russe? D'ailleurs, M. de Saint- Maure, dans sa notice sur M. KrilofF, s'exprime clairement sur ce sujet; voici ses propres paroles : « Le fabuliste s'adresse aux masses dans ses innocentes allusions ; l'individu qui se reconnaît au miroir, n'étant point saisi corps à corps, pardonne à la fable qui fait rire, et à l'auteur, qui ne le visait pas en décochant son trait. M. KrilofF transporte rarement ses personnages hors de la Russie; il reste sur son terrain , craignant de perdre en le quittant cette précieuse originalité, etc. » Si
M. B. L. reconnaît à ce portrait l'auteur de la Henriade , il n'en résulte pas que le poète russe, en le traçant, ait eu en vue ce grand homme. L'inculpation que M. B. L. fait à M. Kriloff d'avoir maltraité Yoltaire est d'autant plus injuste, que ce philosophe a été constamment admiré en Russie, et s'il a trouvé des détracteurs, c'est plutôt en France que partout ailleurs.
N'avons-nous pas entendu , encore tout récemment, un orateur célèbre tonner de sa chaire contre cet apôtre de la civilisation, et prodiguer des éloges à Racine au détriment de Voltaire ! Racine , disait-il , a copié les anciens , et Yoltaire a copié Racine.
En Russie, au contraire , on a toujours su l'apprécier : l'impératrice Catherine était une des plus zélées protectrices de ce grand homme ; elle admirait son génie , et la nation a suivi l'exemple de sa souveraine.
Non content d'attribuer à M. Kriloff des torts dénués de probabilités, M. B. L. l'attaque dans sa personne; il reproche à M. Dupré de Saint-Maure de lui prodiguer des éloges outrés. Est-ce que, par hasard, M. B. L. connaîtrait particulièrement le fabuliste russe? car autrement, comment sauraitil que les éloges qu'on lui prodigue sont outrés? Les épithètes modeste et célèbre sont imprimées en lettres italiques : en douterait-il? Les exemples
que nous cite M. Dupré de Saint-Maure prouvent en faveur de sa modestie; quant à sa célébrité , elle est incontestable : toute la Russie reconnaît M. Kriloff pour un des poètes les plus distingués : depuis les impératrices qui l'honorent de leur protection particulière , à la cour, dans les salons, jusque dans les chaumières, on lit ses fables, car elles sont à la portée de tout le monde; plusieurs de ses vers sont devenus proverbes. Je ferai donc observer à M B. L. que lorsqu'un poète est connu et admiré dans sa patrie, sa célébrité ne peut plus être révoquée en doute. Il me reste encore à ajouter que, certes, tous les savans de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France ont quelque idée de ce fabuliste, puisque ses écrits ont été traduits dans toutes ces langues , et môme plusieurs fois en français ; car il existe encore une traduction qui a été publiée par M. Reiff, de Neuchâtel; ce que M. B. L. ignore peut-être , mais les gens éclairés le savent : c'est plus qu'il n'en faut pour assurer la réputation d'un homme de lettres; car les suffrages de la médiocrité lui sont inutiles , et les critiques des personnes qui écrivent sans connaissance de cause , ne peuvent porter la moindre atteinte à la gloire d'un homme de mérite.
Je finis par recommander à M. B. L. de s'occuper un peu de littérature russe , afin de se persuader que toutes les assertions que j'avance sont
basées sur les témoignages les plus véridiques ; je suis convaincu que, s'il voulait suivre mon conseil, il serait désormais plus juste envers une nation qui ne cesse d'admirer les grands hommes de la France, nation qui a constamment nourri un certain penchant pour les Français, de préférence à tout autre peuple , et a toujours marché dans la carrière des lettres , sous les auspices de ses savans. Que M. B. L. ne s'étonne donc plus des progrès de la raison en Russie, puisqu'elle a eu pour modèles les génies qui ont illustré la France.
On n'est plus surpris de voir l'Amérique , qui, il y a trois siècles , était habitée par des anthropophages, surpasser en civilisation ceux mêmes qui jadis y ont porté la lumière.
Je mets sous les yeux du lecteur la fable de M. KrilofF, source principale de nos débats.