UN MAITRE DE SAGESSE
HERMANN KEYSERLING
Dans l'entrevue fort divertissante que M. Lefèvre nous conta l'an dernier, M. le Comte Keyserling fut si bavard qu'on ne comprît pas grand chose au flot bouillonnant de ses paroles. Une seule vérité sembla se détacher nettement, c'est que M. Kerserling est le premier philosophe de notre temps. Rendons grâces à M. Boucher et à M. Sénéchal qui viennent de nous livrer en français un peu de cette pensée si précieuse et dont nous étions fort en peine. D'autant plus que l'un de ces deux fidèles admirateurs du maître s'est efforcé de mettre en système et de condenser des trésors épars dans plus de vingt chefs-d'œuvre, et que l'autre a répondu d'avance à nos curiosités les plus chères en traduisant un livre prophétique où le hérault des temps nouveaux décrit sans plus de façons le Monde qui naU*-.
Le visage de M. Keyserling ne manque pas d'intérêt : avec sa petite barbiche et ses pommettes saillantes, il fait penser tout naturellement à ces types orientaux que le Journal de voyage d'un philosophe a si longuement décrits. Aussi bien, n'est-ce pas, simple illusion ; M. Schmitz, le disciple favori de M. KeyserUng, et le seul dont les exégèses, prétend-on, aient eu l'approbation du maître, signale dans son Ergo sum le secret d'une telle ressemblance. La personnalité du comte, dit-il, « présente un singulier mélange où l'esprit européen, avec ce qu'il a d'universel et de créateur, s'alUe à l'esprit tartare et nomade. Les Keyserling sont de vieille noblesse allemande. Pendant des siècles ils ont été les représentants de la civilisation dans les provinces baltiques. Mais une de leurs grand'mères descendait de Oshengis- Khan. Ils se trouvent donc entre la forêt et la steppe ».
La complexité même de cette figure hybride est, aux yeux de ses élèves, la meilleure part de son charme. Pour le lecteur étranger, qui n'a pas suivi, au tarif de cinquante marks par semaine, les cours de l'Ecole de sagesse, il faut avouer que tout cela donne surtout l'impression du chaos. N'était l'adresse avec laquelle M. Boucher, en bon Latin, expose comme une série de théorèmes cohérents ce qui n'est, dans le texte original, qu'un flot désordonné de paradoxes, mêlés à beaucoup de lieux communs, on hésiterait à voir dans Le Monde qui naîi, malgré
(i) Maurice Boucher : La Philosophie de Hermann Keyserling, aux Editions Rieder. — Keyserling : Le Monde qui nait, chez Stock.
l'obscurité du style et du vocabulaire, un livre de philosophie. Il est vrai que M. Keyserling entend ce mot dans un sens qui lui est propre ; son ambition n'est point du tout de polir des verres de lunettes dans un faubourg de Darmstadt. Realpolitiker, les idées ne sont pour lui que des « instruments ». Il ne se soucie même pas d'en découvrir d'originales. Du mois ses biographes nous l'affirment. N'est-ce pas le propre du génie, de prendre partout son bien et de joindre l'éclectisme à la modestie? « Nietzsche, Bergson, Simmel, Freud, Kant, G. le Bon ([), etc., sont là pour qu'on puise dans leurs œuvres » (Sénéchal, 11). Nous voilà prévenus : la profondeur de M. Keyserling consiste surtout dans l'art d'exprimer à sa manière les vérités dont il a dépouillé ses maîtres.
Ce n'est pas d'ailleurs qu'on ne puisse trouver dans son œuvre une foule de remarques de détail, qui ne manquent ni de force ni de saveur. Mais, à les dégager de leur gangue, tout ce qu'elles gagneraient en clarté, la personne de M. Keyserhng le perdrait sans doute en magie, et je pense que notre homme ne s'en consolerait guère. C'est sous la forme en effet d'une véritable religion qu'on prétend nous Ëvrer les secrets de l'avenir. Oyez plutôt l'épouvantable jargon où se complaisent le petit-ûls de Oshengis-Khan et la cour de ses fidèles. A les en croire, la cidture, c'est-à-dire la « forme de vie en tant que manifestation directe de l'esprit » (id, 37), doit être une revanche du Sein sur le Konnen: entendez que la valeur se fonde sur d'autres signes que sur les effets de l'action. Cette condamnation du pragmatisme mériterait des termes plus galants. Mais ce n'est pas tout ; pour retrouver le Sens, c'est-à-dire la teneur spirituelle des êtres et des forces, pour les organiser en Cosmos, il faut oser faire appel à l'Esprit. Toute création naît d'une tension entre deux formes de vie ; l'état de synthèse idéal, qui n'a rien d'une conciUation, ce n'est pas d'un pur instinct qu'il doit naître, mais d'une compréhension plus profonde des choses. En un mot, le Logos doit dominer l'Eros ! Ajoutons, poiir être complets, que les consciences individuelles ne sauraient point suffire à cette lourde tâche : « S'il advient qu'un homme connaisse ou incame le substratum du nouveau possible, la Source de ce qu'il représente est toujours en partie suprapersonnelle » (id, 25). Après cela, si nous ne sommes pas persuadés, c'est que nous y mettons vraiment de la mauvaise volonté.
Voulez- vous savoir ce qui caractérise le temps présent? Un « déplacement définitif du centre de gravité du système psychique, ce centre passant de l'élément intransmissible à l'élément transraissible » (id, 42). Ce qui veut dire sans doute, tout simplement ceci : à l'origine, la tradition impose aux hommes des manières de penser, de sentir et d'agir qui ne sauraient dépasser le cadre du clan ou de la tribu ; mais peu à peu l'évolution des mœurs dégage certains caractère plus généraux ; ainsi le monde hellénique et le monde hébraïque ont pu s'imprégner l'un de l'autre et former une civilisation originale, celle dont nous sommes les héritiers ; à l'heure actuelle, les progrès de la science et en particulier, de ses applications pratiques, permettent une extension presque indéfinie des techniques communes. Ainsi se crée, selon M. Keyserling, un nouvel orbe culturel, dont le symbole est le chauffeur. Entendez simplement que le point commun entre un citoyen de
New- York, un nègre, un Russe et un Chinois, c'est de n'éprouver aucune surprise en face d'une automobile et de se mettre sans coup férir au volant ; pour im esprit d'aujourd'hui, le fonctionnement d'un moteur est aussi « évident » que les vérités mathématiques pour l'esclave du Alénon.
Mais ce n'est là qu'une apparence de progrès et cet idéal de « primitif technisé n ne peut guère former, entre l'Orient et l'Occident, le trait d'union dont rêvent tous les Germano-Slaves. Quand M. Keyserling a fait la connaissance des Indous, il semblait que leur civilisation eût gardé plusieurs de ses traits originaux. L'on pouvait encore opposer au matérialisme des gens de chez nous le goût des Brahmanistes et des Bouddhistes pour une vie de l'esprit, conçue d'une manière aussi concrète que celle dont nous concevons le monde extérieur. On voyait qu'une longue habitude de la réflexion avait permis aux anciens Rishis l'intuition de l'être dans son immutabihté ; il ne leut manquait que le sens du devenir et par conséquent la notion même d'une fin à réaliser, d'une hiérarchie de valeurs. Tout au contraire, l'Occidental se distinguait par son goût de la puissance et par son culte de l'énergie. Il est vrai qu'à l'idéal de perfection d'un J.-S. Bach, « le plus Grec des Allemands » (Boucher, 62), on avait vu déjà se substituer l'individualisme wagnérien, le culte de la matière, le mécanisme. D'autre part, la pensée orientale, figée depuis longtemps dans des formules pédantes et creuses est fascinée chaque jour davantage par le prestige des W.-C. à l'anglaise et des canons à la prussienne, cette pensée qui réduite à l'ombre d'elle-même ne pouvait opposer au chauffeur qu'une fragile résistance. Ainsi, de jour en jour, la Barbarie s'est étendue sur le monde entier. L'Indou, qui sacrifiait le monde extérieur à la contemplation, sans aucun désir d'être utile, sans esprit de sacrifice, c'est à son pur caprice, à la loi de ses appétits brutaux qu'il prétend asservir la science européenne ; cependant l'occidental, en perfectionnant son inteUigence (ou, du moins, cette part toute pratique de son inteUigence que Minerve subordonnait à la raison, mais que Moloch a mise au premier plan), tout en accumulant, comme deux temps de l'inflation, des richesses illusoires, ne cesse guère d'appauvrir son âme. La Révolution de 89 n'a pu paraître positive que dans la mesure où d'anciennes formes de vie spirituelle y persistaient obscurément. « Mais aujourd'hui l'âme des foules est à tel point dégagée de l'histoire et de la tradition, de tous les hens spirituels noués par les âges, qu'elle représente un amas informe, plus amorphe qu'aucun protozoaire ne l'a jamais été » (id, 76).
Malgré tous ces symptômes de décadence, notre Allemand ne désespère pas de l'avenir. On voit bien que M. Keyserling dirige une Ecole de sagesse : il ressemble à ces professeurs qui déplorent pendant six mois l'incapacité de lem-s élèves, quitte à leur découvrir sur le tard toutes sortes de belles qualités. Petite faiblesse qu'on pardonne volontiers à un pédagogue dont le métier consiste précisément à transformer l'argile impure en vase d'élection.
Pour la restauration de l'ordre, l'auteur du Monde qui naît semble d'ailleurs espérer beaucoup plus du désordre lui-même que de son propre enseignement. Le rêve du chauffeur ne met-il pas déjà l'accent sur plusieurs caractères universels
de l'humanité? Il est curieux de constater que certaines notions traditionnelles, dans l'anarchie du temps présent, réalisent autour d'elles l'unanimité des suffrages ; celle de catholicité est, sans conteste, au premier rang, soit qu'on entende par là le triomphe d'une foi définie, ou simplement cette culture œcuménique si chère au cœur de M. Keyserling.
Bolchevisme, fascisme, Vatican, Société des Nations, à travers toutes ces forces antagonistes, un souffle commun circule, celui-là même qui tend à faire prédominer le « transmissible » sur « l'intransmissible » ; et si l'Europe demeure farouchement particularisée, un hen secret ou pour mieux dire ime lourde chaîne, unit malgré eux les vaincus de la guerre, esclaves de la finance américaine. Derrière cette apparence d'universel matérialiste, on entrevoit qu'un universel spiritualiste commence à se dégager. M. Keyserhng, qui flaire à la manière des taupes, mais manque d'yeux vraiment perspicaces, invoque ici le théosophisme et toutes ces parodies ridicules où de prétendus esprits hbres s'efforcent de saisir Satan par la queue, sous le pied des guéridons déchaînés. Comme le dit très bien Bernanos, le diable rit de leurs efforts, et laisse les amateurs d'au delà pour concierges peupler prosaïquement l'asile Sainte-Anne. Cette inquiétude générale, cette nostalgie de l'absolu, sont, pour le sage de Darmstadt, les phases transitoires d'une simple évolution. Demain, la technique aura perdu son attrait ; elle sera devenue si évidente que personne ne s'en souciera, soit-il Boschiman, Moî ou Lap>on : marcher ne pose pas un problème d'équilibre, sauf pour les petits enfants et les ivrognes. Alors, on s'apercevra que l'Intellect ne suffit pas à tous les usages, et qu'on ne rend pas les hommes heureux en leur révélant les secrets du téléphone ou de la radiologie.
Ayant fait cette précieuse découverte, M. Keyserling se pose à lui-même l'objection classique du déterminisme : l'homme peut-il agir sur sa destinée, ou n'est-il pas plutôt le jouet de toute une série d'influences étrangères qui lui imposent leur loi en dépit de ses efforts? A côté du Fatum, c'est-à-dire à côté d'un enchaînement cosmique de causes et d'effets et d'une transmission héréditaire de Vinconscient collectif, l'auteur du Monde qui naît découvre, pour déterminer l'histoire de chaque pays, des personnalités libres, capables d'agir sur le monde et de le modeler à leur guise. Qu'importent donc les caractères immuables de chaque peuple, et que l'Italien paye bien l'impôt ou que l'Allemagne soit un pays de castes? Ce qu'il faut considérer, c'est seulement le conflit des nations, confht qxii, dès le début, apparaît lui-même comme une condition de progrès et comme une forme latente de communauté. « Si la nation est, par essence, le peuple en tant qu'organisation de la puissance, on ne saurait le définir que par opposition avec d'autres nations » (Sénéchal, 93). De là vient le rôle érainent de la dyade France- Allemagne, et de la tension nécessaire à la fécondité de leurs rapports. Comme l'a remarqué Léon Daudet, il faut convenir que les Allemands les moins chauvins ont ime manière surprenante d'entendre les conversations de Thoiry et la nouvelle entente cordiale. Que la lutte se fasse à coup de canons, ou bien à coup d'idées, c'est d'elle que sortira l'orbe culturel de l'avenir. Voyez comme chaque peuple tâche aujourd'hui de vaincre son destin. Le Russe, qui passe p>our manquer d'énergie, se livre aux chefs les plus résolus. L'Américain qu'on s'accorde à trouver jeune et barbare, travaille plus que tout autre à la formation d'une élite cultivée. Partout le rôle de l'homme
devient prépondérant et le nietzschéisme bien compris, s'éliminant lui-même, aboutit tout naturellement à une sorte de prière sur l'Acropole. Il est dommage que M. Keyserbng n'ait pas pris chez Renan quelques leçons de style : « La spécialisation technique redeviendra donc charismatique, c'est-à-dire que l'on s'enquerra de nouveau du qui avant de s'enquérir du quoi, qu'on verra le décisif non dans la chose, mais dans l'homme... Si le facteur économique doit avoir tout d'abord la primauté dans l'Occident, il lui faudra avec le temps se renoncer au profit du facteur culturel, car celui-ci représente, pour parler comme les mathématiciens, l'intégrale des intérêts vitaux. » (id, 101, 105).
Vous constatez qu'au fond, M. Keyserling est beaucoup moins révolutionnaire qu'on pourrait croire et que, sous un galimatias qui leur sert mal de paravent, on trouve beaucoup de vérités premières, — de celles d'ailleurs qu'il n'est pas mauvais de redire, car elles sont passablement oubliées. Mais tout cela gagnerait sans doute à être étayé sur des bases plus solides. Une culture proprement dite ne se conçoit guère sans une soumission à l'objet, sans une observation des règles artistiques et des convenances léguées, qui paraissent bien loin d'un esprit comme celui du comte Keyserling, petit-fils des Oshengis-Khan. Il préfère sans doute les grandes métaphysiques du Moi et du Non-Moi, cet homme qui ose appeler le Christianisme une « réaction masochiste de l'évolution psychique de l'humanité » (id, 133). Et notez bien que tout cela n'a rien de cabalistique ; on a beau nous parler longuement d'inconscient positif et de conjoncture psychologique, ne nous laissons pas éblouir par ces grands mots et traduisons tout simplement que les grands mouvements historiques ont réussi dans la mesure où ils répondaient aux tendances secrètes des esprits, où ils exprimaient clairement ce que tout le monde sentait. Or, aujourd'hui, ce que tout le monde sent, c'est la nécessité d'une culture œcuménique, et, pour que le Monde qui naît trouve sa formule, il suffira qu'un homme de génie sache dépasser la phase transitoire du chauffeur et définisse une sorte de synthèse spirituelle, faite à la fois de puissance et de réflexion, d'idéalisme et de réaUsme, d'âme et d'esprit. L'Europe « diminuée et affaibhe » comprendra tout de suite que telle est la lumière et, méprisant les sirènes orientales, suivra comme d'un nouveau prophète la leçon de M. Kej^serling. Car l'homme de génie, comme vous le pensez bien, c'est notre philosophe en personne. Sans fausse modestie, il nous avoue lui-môme le caractère providentiel de sa mission : « Mon exposé apporte l'unique solution possible du problème culturel moderne, parce que, seule, elle tient compte du caractère organique de l'âme et de tous les faits dans leurs vrais rapports mutuels. » (id, 147).
Bien entendu, puisque la formule est à la mode. M, KeyserUng conçoit les temps heureux dont il sera le prophète comme une sorte de « nouveau Moyen Age », et il prend grand soin de nous annoncer que la réaction contre les abus de la pensée purement scientifique, ne saurait aboutir, sous peine de se nier elle-même, à un simple mysticisme, plein d'effusions sentimentales et hors de tout contrôle rationnel. C'est ce que nous avons dit cent fois et les disciples actuels de saint Thomas pensent avoir précisément retrouvé chez le docteur commun de l'EgUse cet équilibre difficile
mais qu'on avait pourtant soupçonné avant que l'Ecole de Darmstadt en publiât les formules. Et quant à croire que u Dieu ne se révélera qu'à travers l'intelligence », c'est une manière de renaniser qui semble, du moins de ce côté-ci du Rhin, tout à fait passée de mode. D'ailleurs, ce Dieu en voie de création, s'il est vrai qu'il doive s'exprimer « en termes d'entendement », du moins son fond intime paraît bien plus mystérieux et comme une « quatrième dimension, où la vie prend un aspect d'éternité qui donne à ses formes particulières une signification permanente, une qualité et comme ime substance spirituelles. » (Boucher, 112).
Ne nous y trompons pas : c'est toujours cette « terreur », ce fameux Sinn que, par delà tous les logoi, il importe avant tout de découvrir. Les événements historiques, par exemple, si contingents soient-ils, l'observateur perspicace sait tout ce qu'ils peuvent révéler de mystère. Ainsi, la guerre de 1914 ne p>eut pas s'expliquer si l'on ne comprend pas que l'Allemagne y est devenue le symbole et comme le bouc émissaire de tous les mauvais instincts de l'Europe. De même, on ne saisirait rien de la Révolution russe, si l'on ne voyait pas dans le bolchevisme une forme violente de cette réaction anti-mécaniste dont l'idéologie de l'Entente avait p>osé les bases. On trouverait des interprétations analogues pour chaque forme artistique et, comme le naturalisme, lorsqu'il supplante le classicisme, signifie la revanche du concret sur l'abstrait, 1' « expressionisme » à son tour n'est rien d'autre qu'une renaissance de l'esprit créateur. II importe seulement que cette restauration de l'effort et de l'ordre gagne tous les domaines et devienne manifeste dans la politique, aujourd'hui bassement parlementaire, comme dans l'industrie toute imprégnée de taylorisme. Au lieu de cela, nous vivons sous le règne de la T. S. F., de l'espéranto, du chauffage central, du cinéma, c'est-à-dire sous le règne du moindre effort. Il faut donc avant tout retrouver l'idéal de l'esprit humain, en confrontant ses plus beaux efforts et en en dégageant l'essence de chacun d'eux.
Une telle synthèse s'efforce, bien entendu, de profiter dans chaque genre de ce qu'on a fait de mieux. C'est d'ailleurs assez simple, puisque chaque grand peuple a apporté au monde sa petite contribution. La Grèce, par exemple, c'est avant tout dans son art qu'il faut chercher sa valeur propre ; on découvre jusqu'au Japon, l'influence de Phidias. Par contre, si l'on veut de la métaphysique, qu'on change de rayon ; il nous semblait avoir appris qu'au fond du Parthénon, Socrate avait formé Platon, et Platon Aristote ; tout cela sans doute est négligeable et c'est dans l'Inde qu'on trouvera l'intuition du monde spirituel la plus riche et la plus profonde. C'est du moins ce que M. Keyserling annonce à grand fracas. Il est vrai qu'il avoue ailleurs que cette W eltaaschanung est purement statique et qu'elle exclut par conséquent toute notion de finalité, tout vertu et même en quelque manière toute beauté. Or la philosophie du Monde qui naît est complètement dominée par la vieille idée de l'évolution. On s'étonnerait donc que notre homme fît de la sagesse orientale un tel panégyrique, si l'on ne savait point que le charme de sa pensée vient en grande partie des contradicitons et des paradoxes qu'on y découvre sans lunettes. Ainsi retenons nos justes colères et ne lui faisons pas grief d'attribuer la paternité de l'esprit religieux au seul peuple égyptien. C'est un souvenir d'Hérodote et peut-être un de ces fameux symboles dont nous savons que M. Keyserling est friand. Ce serait d'ailleurs faire preuve d'une noire ingratitude
que de mépriser le Palmarès qu'il nous offre : la France n'y est-elle pas une lauréate de premier ordre? C'est elle qui a créé les formes spirituelles de l'Occident : « On peut dire que la culture européenne vient de la France et la civilisation de l'Angleterre. C'est pourquoi la culture n'acquiert toute sa force de persuasion que sous l'aspect qu'elle a en France. Ce fut donc à bon droit que le Français passait pour le meilleur truchement universel, tandis que l'esprit anglais restreignait la pensée européenne à ses applications pratiques et commerciales. » (id, 80).
Quant à l'Allemagne, le comte Keyserling lui réserve tout naturellement une part de faveur ; mais il commence, avant de la couvrir de fleurs, par lui asséner sur la tête quelques dures vérités : son esprit n'est pas « créateur de forme » et c'est pourquoi « il est en Europe le meilleur réceptacle du cosmopolitisme »... « Si les plus idéalistes des Allemands s'enthousiasment toujours soit pour l'Antiquité soit pour la France, cela signifie seulement qu'ils ont conscience que l'esprit allemand n'a qu'une faible puissance de rayonnement »... « Il lui est plus difficile qu'à aucun autre de l'éluder »... « C'est la raison qui rendait pratiquement absurde l'idée d'attribuer à l'Allemagne une tâche d'expansion mondiale et de domination universelle » (id. 81-83). Mais ce n'est là qu'une modestie d'apparat. Pour peu que l'Allemagne prenne conscience de son véritable destin, profitant de la décadence française dont M. Keyserling voit avec raison dans le pacte de Locarno l'un des signes les plus manifestes, elle deviendra le « symbole de demain..., le refuge occidental d'une philosophie de la quaUté appliquée à la conscience» (id. 83). L'esprit grec, en effet, est mort à tout jamais. Il ne peut être question de la ressusciter. Mais, des plaines de Germanie, on va voir surgir, un beau matin, cette culture oecuménique dont rêvent les écoliers de Darmstadt. En effet, la neutralité naturelle de l'esprit allemand, sa méthode pratique, son sentimentalisme, tout cela le prédispose, ainsi que sa situation géographique, à servir de médiateur entre l'Orient et l'Occident et à faire revivre les grandes cultures d'autrefois « à un niveau supérieur de pensée. » (id. 84).
Ce niveau supérieur, M. Keyserling l'appelle une sagesse et il l'oppose à la notion primaire d'encyclopédie. Il s'agit plutôt à ses yeux d'une certaine perfection de l'esprit que d'un amas de connaissances. Déjà Descartes prétendait substituer à la collection plus ou moins hiérarchisée des disciplines particulières une méthode capable d'assurer le secret de toute chose connaissable, en partant d'un petit nombre d'idées simples, et en les conduisant par ordre. Mais M. Keyserling ne croit pas aux mathématiques : Galilée ni Newton n'ont rien changé à la face du monde. Et si l'on devait attendre, pour agir, des évidences rationnelles, on risquerait bien de ne jamais aboutir. Le Sens, qui est vie, ne peut être connu que par intuition. Dans une première phase, le catéchumène doit écouter son maître, se laisser imprégner du dehors ; ensuite, il devient « son propre rédempteur », c'est-à-dire qu'il réagit à l'enseignement reçu selon les tendances profondes de sa personnahté. Peu importe alors la « vérité » des formules, il suffit, pour être sauvé, de pénétrer soi-même jusqu'au cœur des choses. Mais comme on ne peut pas se libérer de toute aide, que celle-ci se réduise du moins à une simple « suggestion ». La sagesse n'est pas un canon qu'on enseigne, mais un état de grâce contagieux, qui se transmet comme une maladie, diverse suivant les terrains de culture.
Celui qui veut « domestiquer le réel », qu'il ne se soucie pas d'extirper les erreurs, mais qu'il se contente de les dépasser ; entre les doctrines discordantes, qui forment comme autant de directions légitimes, l'essentiel, c'est de chercher le contrepoint, à la manière d'un musicien expert. Ainsi se crée peu à peu la culture de l'avenir. Mais rien ne la préforme, ne lui impose du dehors, une règle toute faite : « Le mouvement se prolonge par la prise d'un certain rythme, qui ne se modifie que par une nouvelle impulsion, créatrice elle-même d'un rythme nouveau » (id. 226). Les idéals statiques sont des absurdités et l'on ne peut pas plus légitimement rêver d'une paix perpétuelle que d'un état économique de pure justice, à la manière du socialisme, ce « dernier produit sénile de l'esprit du dix-huitième siècle » (id. 227). L'avantage du monde d'aujourd'hui, c'est précisément de mettre en relief et pour ainsi dire d'universaUser tous les conflits où se meut la vie humaine. Les héros actuels sont des sur-journalistes. Grâce à eux, nos arrière-petits-fils verront un monde meilleur, et Darmstadt, ville sainte du marabout Keyserling, Oshengis-Khan, deviendra quelque jour un lieu de pèlerinage à l'égal de Jérusalem ou de Bayreuth.
Résumons ce fatras. Primo, ce qui caractérise le temps présent, c'est la prédominance du transmissible sur l'intransmissible ; preuve : on trouve dans les garages du monde entier une automobile Ford et un bidon de Spidoléine. Secundo, les Indous ont inventé la métaphysique et débrouillé le secret du monde, mais ils ont oublié de le mettre en mouvement ; preuves : les Anglais les dégoûtent, mîus la petite barbe de M. Keyserling les a beaucoup séduits. Tertio, nous sommes pourris d'inteUigence ; preuve : nous fabriquons des canons qui portent à plus de cent kilomètres ; conséquence : « Dieu ne se révélera qu'à travers l'inteUigence ». Quarto, l'Allemagne est un pays absurde ; conséquence : c'est elle qui donnera son statut déhnitif au Monde qui naît.
En somme. Orient et Occident, instinct et intelligence, culture et civilisation, de tout cela, M. Keyserling forme un mélange bizarre; il y joint quelques lieux communs, deux ou trois remarques pénétrantes ; le tout reçoit, à la manière allemande, une forme obsciire, à la fois trop abstraite et pauvre d'universel, voilà le maître de sagesse promu en France grand personnage. Eh bien, non. M. Sénéchal aura beau lancer sous des couvertures d'un rouge éteint d'innombrables traductions, M. Boucher aura beau prétendre, aidé de tous les archers de Rieder, mettre de l'ordre dans le chaos, rien ne pourra troubler une sereine indifférence. De M. Einstein, plus sincère de valeur, et qui serait, s'il professait à Paris, à peu près aussi célèbre que M. Langevin ou que M. Painlevé, nous avons fait une idole, uniquement parce qu'il était Allemand. A M. Siegmund Freud, quoiqu'il ne fût qu'Autrichien, une gloire pareille a paru réservée. Il ne faudrait pas que cette innocente manie devint une obsession. Dans le cas présent, elle tournerait, il est vrai, à la franche mystification : le bateau Keyserling n'est qu'une petite barque de pêche, dont un peu de soleil aura vite dégonflé les voiles.
Maurice de GANDILLAC.