‹ Quelques progrés dans l'étude du cœur humainChapitre 8 sur 14 · QUINTILIEN · texte numérisé non relu

QUINTILIEN

M. Charles Maurras est né en 1868 aux Martigues, curieuse ville de Provence, à deux pas de Marseille, au bord de la mer latine.

Il a lui-même raconté dans la préface de La Musique Intérieure ses années d'enfance et de jeunesse. Et dans YElang de Berre, il a divinement chanté sa petite patrie.

C'est au Collège catholique d'Aix-en-Provence qu'il se distingua par un goût marqué de la culture helléno-latine. Goût d'autant plus surprenant, à cette époque, que l'enseignement universitaire, alors tout imprégné d'idées romantiques, avait éloigné de l'humanisme l'élite de la jeunesse, ainsi livrée à des sentiments opposés aux traditions poUtiques et littéraires qui avaient contribué, si puissamment, à la formation du génie français.

Dans la vieille cité universitaire, comme dans sa ville natale, un paysage baigné et parfumé de souvenirs attiques, offrait à sa précoce intelligence un inépuisable sujet de méditation et de rêverie. Déjà, l'enfant annonçait le Maître.

Il suffit de passer seulement quelques jours en Provence pour y évoquer les temps glorieux de Rome et d'Athènes, respirer l'odeur des vieux livres avec lesquels on s'égarait, aux heures de l'adolescence, pour lire avidement, dans un coin de campagne, les vers champêtres de Virgile et les exploits des héros grecs.

La Provence rappelle l'Attique et la campagne romaine. Par la douceur de son climat, la netteté de ses paysages, le flot qui la baigne, par les vestiges de ses antiques monuments, elle est un reflet de la plus brillante civilisation à laquelle s'est superposée la civilisation médiévale exaltée par la littérature des troubadours, trésor où devait largement puiser le « félibrige ».

A ce mouvement, M. Charles Maurras aura sa part. Mouvement raisonné autant que généreux en faveur des libertés régionales et de la langue d'oc, il a dû son élan, sa force et ses succès, au grand Frédéric Mistral.

La poésie et l'œuvre de Mistral eurent sur la pensée de Maurras, une immense influence. Mistral qui s'apparente tour à tour, de par sa formation, la puissance de son Ijnisme et son génie épique à Homère, Horace et Virgile, Mistral est avant tout un génie latin. Il a réalisé une œu\Te impérissable. Non qu'il ait eu l'idée d'imiter Dante, qui fit jaillir la langue italienne de l'idiome toscan : les conditions de temps et de milieux étaient trop différentes. Mistral écrivait le plus pur français. Les traductions qu'il fit de ses poèmes — pour ne point parler de ses autres écrits — l'attestent suffisamment. Il a été surtout l'animateur du fédéralisme moderne. Tout le régionalisme vient de là. En exaltant, comme il l'a fait, sa Provence et le patriotisme local, loin d'affaiblir l'idée de la grande patrie, comme des centralisateurs le lui ont reproché hypocritement, il l'exaltait au contraire, parce qu'il en avait monté la véritable cause et sa plus expressive signification^.

« Vois, s'écriait-il, grande France, ce que fut notre Provence lumineuse, quelle splendeur elle pourrait reprendre parmi les joyaux de ta parure ! »

Nul autre, mieux que M. Maurras ne pouvait aimer et comprendre Mistral. Tous deux avaient vu le jour et grandi dans la même province, tous deux avaient aimé ses clairs horizons, et tous deux se rejoignaient dans la même passion du pays et de la patrie.

Quand on connaît le culte que M. Maurras a voué à Dante, on saisit toute la puissance de sa vénération pour Mistral dans son jugement sur Calendal et Mireille qu'il s'est plu à comparer, l'im à la Divine Comédie, l'autre à Vita Nuova.

Quand M. Charles Maurras vient à Paris, s'il n'a pas encore mûri ses doctrines qui formeront plus tard le nationalisme intégral, il n'en a pas moins déjà un ensemble d'idées mères que les événements vont lui permettre d'affirmer. Idées qui lui vaudront des admirateurs et des amis, mais seront combattues par tous les préjugés qu'il aura par la suite à vaincre.

Il se consacre d'abord tout entier aux lettres. Avec Jean Moréas, Raymond de la Tailhède, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, il fonde l'Ecole romane, en réaction contre le romantisme. 11 a lui-même exphqué que la critique des lettres l'avait amené à la critique politique. Ses amitiés avec Amouretti, Maurice Barrés, Paul Bourget, Jules Lemaître, le jetèrent dans le combat que devait déchaîner

(i) Le D' Bucker, le grand régionaliste d'Alsace, qui sut m^ntenir le sentiment français dans sa province, pendant la domination allemande, était un disciple de Mistral.

l'affaire Dreyfus. A partir de ce moment, il laisse prendre peu à peu le pas, dans ses préoccupations, à la politique. La plupart de ces écrivains, déjà célèbres, ne partagent pas entièrement ses idées. A peine Barrés a-t-il franchi son premier stade d'individualisme et de romantisme. Jules Lemaître, républicain d'une nuance modérée, reste fidèle à des institutions que son jeune ami a déjà condamnées du fond du coeur. Quant à Vaugeois, il est radical patriote.

L'influence exercée par M. Maurras est très nette. Il a su imposer à sa pensée une règle, et il poursuit un but. Sans doute est-il le seul à savoir exactement ce qu'il veut ; sans doute a-t-il déjà ébauché tout un programme. Ajoutez à cela une érudition exceptionnelle, une finesse de jugement qui ne laisse pas de surprendre, enfin une prodigieuse mémoire au service d'une intelligence prompte et réfléchie. Il ne tarde pas à exercer un véritable ascendant sur ses camarades même plus âgés. Il parle comme il écrit. C'est le témoignage que ne manqueront pas d'apporter tous ceux qui l'ont vu, dans la salle du Congrès d'Action Française, tenant sous le charme de sa parole, un auditoire haletant. Ni tribun ni orateur — sa voix n'étant pas assez forte pour les réunions publiques — il est le Maître que l'on écoute et dont on recueille toutes les paroles. Vers la fin de 1899, M. Mavuras rencontre, pour la première fois, Henri Vaugeois. Et le l*' août de la même année, paraît le bulletin bi-mensuel d'Action Française, sous forme d'une petite revue grise.

Il est curieux de constater qu'à part Maurras^ on n'y rencontre pas un seul royaliste. Les uns. comme M. Lucien Moreau et Henri Vaugeois, viennent du radicalisme ; d'autres, sans appartenir à un parti politique bien défini, n'en restent pas moins attachés à la répubUque ; d'autres enfin viennent des partis de gauche et d'extrême gauche, ou de l'anarchie. Il en est de même en matière religieuse. A côté de catholiques pratiquants, se trouvent des tièdes, des indifférents, des positivistes, plus tard des protestants. Le seul sentiment de la patrie menacée les a réunis.

Nous sommes au lendemain de l'affaire Dreyfus. L'honneur français est profondément humilié. L'intérêt national est oubhé par les pohticiens. Faute de dirigeants habiles, de cohésion, d'unité de vues et surtout de doctrine, les forces de l'ordre ont essuyé une défaite qui semble irréparable. La collusion judéo-maçonnique l'emporte. Et le clan allemand s'est rendu maître de notre poUtique. Le bouleversement anarchique annonce un âpre retour des persécutions religieuses, une volonté nette de saper définitivement les fondements de la défense nationale. Armée, marine, bureau des renseignements militaires, tout cela est désorganisé ou détruit. Il n'est pas étonnant, devant un tel désastre, que bon nombre d'esprits éclairés et chevaleresques, venus de tous les points de l'horizon politique, se soient demandé : « Où allons-nous ? En quelles mains sommes-nous tombés ? » Ne voulant point recommencer la mallieureuse aventure de la Pairie française, il leur fallait trouver d'autres moyens d'action, de nouvelles méthodes. Là était la difficulté.

Tout pays, toute civilisation comme tout homme d'ailleurs, sont appelés à subir des périodes d'ébranlement et de lassitude. L'homme peut encore trouver au sein de la société ou dans la famille, sinon en lui-même, les vertus consolatrices qui raviveront son courage moral. Un pays a besoin d'un guide. Le seul homme qui pouvait faire entendre une voix courageuse, se consumait alors dans les tour-

ments de l'exil. Et la puissance de son autorité se trouvait singulièrement amoindrie par suite de son éloignement et d'un abîme infranchissable : la frontière. Le Chef de la Maison de France, ce grand prince si peu connu et dont la mort devait apprendre au monde la véritable grandeur, le duc d'Orléans, héritier de nos rois, ne se lassa point d'avertir son pays du mal qui le menaçait. Il le fît, en temps opportun, et en des termes inoubliables. C'est lui qui mit en garde la nation contre la fortune anonyme et vagabonde.

Mais sur qui pouvait-il compter?

M. Charles Maurras avait compris de bonne heure que le régime républicain en France était contraire aux lois séculaires qui ont fait la grandeur de notre pays. Opposée par essence aux méthodes décentralisatrices, ennemie des corporations ainsi que de toutes autres organisations susceptibles de rendre aux provinces et aux communes leurs libertés, hostile au catholicisme traditionnel, et de ce fait, soumise à l'influence germanique, la RépubHque lui apparaissait comme « le dernier degré de la décadence française ». Il le dit un jour dans une petite revue grise où il écrivait, et qui était déjà l'Action Française. Cette revue était encore républicaine. M. Maurras y avait écrit, dès le début, comme il avait collaboré à la Gazette de France ainsi qu'à la Cocarde de Barrés. Sa déclaration si nette et tellement imprévue, produisit une certaine effervescence dans le milieu restreint qu'elle atteignait. C'est alors que M. Maurras dit à ses amis :

« — Pourquoi êtes-vous républicains? Par quels préjugés? Par quelle superstition?

« Un gouvernement n'est qu'un moyen du bien et du salut public. Et pourquoi persister à vouloir conserver un régime si contraire aux intérêts de la France? »

Ainsi guidé par l'amour de son pays, il démontra, aux hommes de bonne volonté, ces vérités éclatantes.

On demandait un chef : il était là. Une doctrine : il l'avait. En peu de temps, malgré sa modestie extrême, il devint le Maître. Ses collaborateurs, l'un après l'autre, deviennent royalistes. C'est alors que fut fondée l'Action Française quotidienne, avec Léon Daudet comme rédacteur en chef. L'Action Française est née du patriotisme pour le salut public.

A la tête d'un mouvement qui ne devait pas cesser de grandir, M. Charles Maurras n'a pas limité son action à la pohtique. Sans doute, il a lancé l'aphorisme « Politique d'abord » que nous vérifierons en abordant plus tard les sujets politiques. Sans doute il ne se mêle point de donner des directives en matière religieuse : les deux seuls ouvrages qu'il ait écrits et dans lesquels on trouverait à p>eine ébauchées, sur cette dernière question, des idées personnelles, qu'il avait bien le droit d'émettre à sa vingt-quatrième année, n'ont jamais été considérés par lui ni aucun de ses disciples comme des livres de doctrine. L'on a cru bon de ressusciter, après quinze ans d'oubli, pour les besoins d'ime polémique dont le but n'est que trop visible, quelques lambeaux de textes en partie supprimés par l'auteur, et qu'il avait d'ailleurs expliqués, autrefois, dans ses réponses aux asser-

lions calomnietises que l'on trouvera consignées dans ses trois ouvrages : Le Dilemme de Marc Sangnier^, La Politique Religieuse, L'Action Française et la Religion catho' lique. Au reste, Charles Maurras, n'a jamais eu un vif penchant pour la métaphysique ou la littérature étrangère, à de rares exceptions près qui se ramènent à des auteurs de formation latine*. C'est la critique littéraire pure de 1885 à 1898 qui l'avait amené à la critique politique. La critique du Romantisme l'amènera à la critique de la Révolution.

En France, la littérature et la politique, allant de pair, et s'influençant réciproquement. M. Maurras avait senti la nécessité d'ordonner les réformes sur les deux courants à la fois. La première Révolution ayant fait fermenter le Romantisme qui, lui-même, avait germé dans les profondeurs de l'encyclopédie (principalement dans l'oeuvre de J.-J. Rousseau, d'où naquit la Révolution) et le Romantisme ayant engendré à son tour d'autres mouvements révolutionnaires, il était naturel que M. Maurras songeât tout d'abord à rétablir l'équilibre, en agissant simultanément sur les deux fléaux qu'il voulait écarter.

Il fit ses premiers débuts dans la carrière des lettres au moment où y régnait la plus grande anarchie. Plusieurs écoles issues du romantisme s'étaient formées : naturalisme, impressionnisme, symbolisme... et sous ces différentes classifications, c'étadt encore en réalité le bon plaisir et la fantaisie romantique qui dominaient. Guidé par l'amour de l'ordre, M. Maurras réagit contre cette littérature d'où la raison était absente. Là, comme ailleurs, il ne se laisse pas guider par l'imagination et le cœur. Non pas qu'il dédaigne ces deux attributs qui sont en lui développés au plus haut point : la Providence l'a doué des plus grandes facultés créatrices, et sa sensibilité, son émotivité même, apparaissent à chaque instant dans les grands actes de sa vie comme dans ses lignes quotidiennes.

« Mais pour former un style ou le régénérer, ces impressions soudaines, nouvelles, fulgurantes, veulent être organisées avec soin et conservées en quelque centre bien défendu qui commande la vie de l'âme et qui la soumette à une règle constante. Point de style sans fidélité. Point de fidélité sans discipline héréditaire ou volontaire'. » Il faut donc rechercher avec une méthode de critique sagace, sévère et juste, l'origine de cette absence d'équilibre qui, après avoir provoqué le désordre dans les esprits, a mis le trouble dans les idées philosophiques et littéraires et jusque dans la politique. On voit déjà se dessiner une des règles de la pensée maurrassienne : l'empirisme organisateur.

Il prend modèle sur Sainte-Beuve, le seul qui, dans cette anarchie où se plaisaient ses contemporains, eût à coeur de rechercher le vrai. Sainte-Beuve « note ce qui est, tout ce qui est, comme il le perçoit, de son style paisible, honnêtement gracieux; mais substantiel et vivant, où tout conspire à peindre et à faire sentir. » C'est dans Trois idées politiques que Maurras souligne ce don de voir, de classer, de proportionner. Analyste, Sainte-Beuve n'a pas conclu. Il ne laisse pas de doctrine, mais rien ne lui est étranger. Histoire, politique, philosophie... tout y est dans son

(i) A défaut de ces ouvrages, consulter < La Démocratie Religieuse » du même auteur, (a) Sauf toutefois Edgar Poe.

(3) Le Romantisme féminin.

œuvre. Il apporte l'expérience des divers âges qu'il a étudiés avec sincérité. De sa méthode, de ses travaux, il appartient à ses successeurs de s'inspirer largement.

L'empirisme organisateur est la méthode d'un siècle. Tentative suprême et presque désespérée de l'intelligence pour éclairer l'esprit humain. En un temps où tout est désorganisé, quand les temples et les foyers de plus en plus désertés menacent ruine, quand les institutions sont en ruines, que faire pour intéresser l'esprit public à un redressement général ?

Certains ont recherché les éléments d'une doctrine, en prenant pour base les événements des dix ou vingt dernières années ; d'autres ont tenté un redressement par a l'Action morale ». Tout a échoué. Rien ne tient. Faut-il se résigner. à périr?

Faire appel à de vieilles théories, en forger de nouvelles, construire des systèmes à priori, quelle aberration I chez un peuple bïdlotté entre l'intérêt individuel et les passions politiques. L'empirisme est la dernière expérience qui va être tentée : expérience vers l'organisation, vers la vie. Il doit apporter le salut.

Il s'agit de rechercher dans le passé, ce qui a pu être utile et nuisible, soit à la France, soit à la civilisation. S'il est prouvé, par exemple, que le patriarcat contribue à la grandeur des peuples, que la famille est la base de la cité, que telles institutions favorisent et protègent la nation dans la mesure où les autres la menacent ou la ruinent, pourquoi, dans le présent, ne pas s'inspirer de ces constatations? L'empirisme organisateur n'est donc pas en opposition avec toute autre méthode qui poursuit le même but ^. Simplement, il emprunte une voie différente. Grâce à lui, l'incroyant respecte et protège la religion catholique, quand il en a saisi l'utilité. Le croyant se félicitera de l'attitude de son ancien ennemi. Et l'harmonie régnera. Loin de rejeter toute théorie tendant au même résultat final, l'empirisme organisateur en montre l'utilité. C'est « la mise à profit des bonheurs du passé en vue de l'avenir ».

Auguste Comte, comme Saint-Thomas, défend l'ordre, la patrie et la fanaiUe. L'empirisme organisateur fera ressortir cet accord entre le positivisme et la religion. L'un et l'autre, en parfaite harmonie sur ce point, ont pour complément l'expérience. Pour des raisons absolument étrangères à tout dogme, l'empirisme organisateur dénonce les graves erreurs qu'on trouve également condamnées par la religion et la morale.

Qu'il s'agisse de l'étatisme ou du libérahsme économique, de l'insurrection de l'individu contre l'espèce, du fataUsme, du matériahsme historique, du naturalisme, du faux dogme de la liberté de tout juger d'après sa conscience, sur tous ces points et tant d'autres il apporte la seule méthode possible de combat. Pour notre siècle, il n'y en a pas d'autre qui ait donné de meilleurs fruits.

Dans une société tout se tient ; et l'on ne saurait braver certains princip>es sans occasionner de préjudices aux institutions nécessaires, ni amener des troubles coirespondants au sein des organisations qui ressortissent à ces institutions ellesmêmes.

Nous verrons, par ailleurs, que la pensée de M. Maurras, qui se justifie dans

(i) La méthode jnridique, par exemple.

son application à un pays comme la France, peut être éprouvée et reconnue non moins bienfaisante pour l'univers. En ce sens que les vérités qu'il a dégagées pour la France et sous l'angle de la France, s'adapteraient sinon à toutes les sociétés, du moins à ce qu'elles ont de commun entre elles.

Dans le monde entier, le nom de Maurras est intimement lié à l'idée de l'ordre. Il représente la contre-révolution. C'est surtout au sein des universités et dans les élites que son influence est remarquable. Les témoignages d'admiration lui parviennent de toutes parts. En Roumanie, en Suisse, en Belgique, en Amérique, partout les forces qui s'organisent pour sauvegarder les principes d'ordre et protéger la civilisation menacée, s'inspirent de sa pensée. Il y a deux ans, dans une consultation qui fit grand bruit, 1b jeunesse belge désigna Charles Maurras au tout premier rang de ses maîtres politiques. Ce fut d'ailleurs le point de départ d'une nouvelle campagne menée par le germanisme international contre l'Action française.

Fidèle à une méthode dont il ne s'est jamais départi, M. Maurras recherchera donc dans le passé, la période où la France a atteint son maximum de prospérité et d'activité, et où son influence extérieure a été prépondérante. Puis il s'efforcera d'en montrer les causes, d'en tirer des déductions logiques et il en établira les lois.

Le moment où la France a connu son véritable apogée a été le siècle de Loms XIV. Cette époque fut celle précisément, où sous l'égide d'un pouvoir fort et indépendant, et par cela même générateur et dispensateur de libertés effectives et innombrables, les lettres, les arts, les métiers s'épanouirent librement ; et leur influence dans le monde s'accrut, parallèlement à l'ascendant politique qu'y exerça le gouvernement.

Le rayonnement de l'ordre français et de la pensée française, à ce moment-là, ont été tels que, même en Prusse, près de deux siècles plus tïird, et dans les villes d'Allemagne qui se piquaient de bien penser et de bien sentir, l'élite se nourrissait presque exclusivement de nos grands classiques ; et le français qu'on y parlait, était encore, dans toutes ses tournures, celui du xvii*. S'il faut faire une place à part à la Cour de Berlin, c'est que le goût sinon les manières de la civilisation française, y pénétrait presque au jour le jour. Et pourtant, ni le Monarque, ni nos dirigeants, ni nos artistes ne se laissaient griser par tant de splendeur. Hommes d'Etat et poètes, généraux et simples artisans, autant les uns que les autres, riva- Ksaient de dévouement à la chose publique, exaltant ainsi, dans leurs différents rôles, le métier auquel ils s'étaient consacrés, en y apportant leur compétence, en y faisant entrer les réformes nécessaires, en y ajoutant, en outre, le perfectionnement que leur talent ou leur génie propres leur permettaient d'atteindre, sans rompre pour cela avec les traditions de plusieurs siècles qui restaient les assises du progrès.

Cette longue pénétration de la culture française, dans le monde, sera lente à décroître. Partout où elle a agi, elle a laissé des empreintes qui paraissaient ineâaçables.

Quand l'impératrice Catherine II de Russie, accueillera plus tard Diderot, elle croira trouver en lui le digne représentant de la culture française. Presque à la

même époque, à la cour de Berlin, aux plus beaux jours du règne de Frédéric-le- Grand, on se faisait gloire de recevoir un philosophe français, sujet du roi Louis XV, C'était Frédéric II lui-même qui invitait Voltaire. En Allemagne smrtout, l'engouement en faveur des lettres françaises dominait tout. A tel point que cette admiration du roi de Prusse pour notre littérature et tout ce qui touchait à notre race, avait fini par émouvoir des écrivains allemands comme Klopstock qui s'en plaignaient amèrement. Et pourtant, ni les vœux exprimés par quelques écrivains de son pays, ni les louanges d'ailleurs méritées que lui décernaient ses poètes, ne purent rien changer aux idées d'un prince qui se plut jusqu'à la fin de ses jotirs, avec ime sorte de coquetterie obstinée, à écrire en mauvais allemand. Il alla même, un peu avant sa mort, jusqu'à proposer, dans un opuscule célèbre, d'ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la consonnance de la langue allemande.

Que diraient les Allemands de 1927 si on leur rappelait cette idée au moins assez curieuse d'un de leurs princes?

A quoi attribuer, également, l'accueil de sympathie réservé à nos troupes, au début des guerres révolutionnaires, par les états allemands, surtout de l'Allemagne du sud, si ce n'est à cette domination protectrice qu'avaient exercée, dans ces pays, les rois de France, pendant près de deux cents ans?

Croit-on que sans leur sage pohtique, Goethe eut senti passer en lui comme un souffle latin, et qu'élevé sous la férule bismarkienne, un Heine eût éprouvé pour la France les mêmes sentiments que le Heine de 1799?

Non, la véritable cause de notre rayonnement et de notre puissance fut, à n'en point douter, l'esprit latin ; mais l'esprit latin qui s'est manifesté, en France, grâce à la conjonction de ces deux forces, à peu près inséparables, la monarchie et l'humanisme.

« L'histoire universelle^ ne cite pas de trésor intellectuel et moral qui puisse être égalé à l'ensemble des faits acquis et des forces tendues, représenté par la civilisation de la France. La masse énorme des souvenirs, le nombre infini des leçons de raison et de goût, l'essence de la poHtesse incorporée au langage, le sentiment diffus des perfections les plus délicates, cela nous est presque insensible, à peu près comme l'air dans lequel respire et va notre corps. Nous ne saurions nous en rendre compte. Cependant, nul être vivant, nulle réalité précise ne vaut l'activité et le pouvoir latent de la volonté collective de nos ancêtres. La puissance plastique en fut sans doute autrement vive du temps où, s'exerçant presque seule en Eiurope, elle francisait un Hamilton, un prince de Ligne. Mais on ne peut pas dire qu'elle est éteinte, car elle conserve ses grands moyens assimilateurs, elle agit, avec lenteur et sûreté, par un invisible ferment. »

La valeur des hommes a son prix ; mais celle des institutions l'emporte néces< sairement. Les hommes ne font que passer; les institutions, quand elles sont durables et douées des éléments de continuité, permettent aux hommes de se renouveler.

(i) Romantisme et Révolution. -

Si la pénurie de grands esprits peut enlever à une nation quelque parcelle de son activité et de son savoir, suspendre ou ralentir momentanément sa marche vers de plus hautes destinées ; cependant, grâce aux institutions, les rouages n'arrêtent pas de fonctionner. L'effort constant des divers organismes du travail aura beau n'être pas toujours canalisé vers un rendement aussi fructueux qu'à d'autres périodes, ces organismes conserveront quand même les sages réglementations destinées à assurer leur grandeur, ainsi qu'à les maintenir aux heures d'épreuves. L'Etat traditionnaliste tiendra toujours son rôle, puisqu'aussi bien il se trouve établi au mieux des intérêts du pays. On n'a pas d'exemple qu'un Etat monarchique, avec prépondérance de l'exécutif, ait sombré faute de compétences. Cela se voit, au contraire, dans toutes les démocraties qui, fatalement, mènent à la dictature, comme les Gracques firent le lit des Césars.

C'est surtout dans les lettres, les sciences et les arts que l'on peut redouter une éclipse du génie créateur, ou même du seul talent. Mais quand l'Etat ne s'abandonne pas, tant que l'élite vit sur de bonnes réserves, il y a tout lieu de s'attendre à une Renaissance.

Les peuples qui ont une histoire — on a dit plaisamment que ce n'étaient pas les peuples heureux — ne se sont maintenus au degré de civilisation ou leur effort persévérant les avait élevés qu'en observant les règles étemelles de l'ordre, de l'harmonie, de l'esthétique. Et ceux d'en tr 'eux qui se sont plu, au cours des âges, à détacher de leur mémoire le souvenir de leur grandeur passée, afin de » s'émanciper », n'ont pas tardé à subir le sort du jeune Icare, ayant négligé la leçon qui s'attache à cette légende. C'est ainsi que tant de civilisations ont sombré.

La grandeiu" et la décadence des races n'ont jamais été dues à d'incompréhensibles concours de circonstances appelées la fatalité, comme le croient les romantiques. Car s'il est vrai qu'à des périodes de fécondité étonnante succèdent fréquemment d'autres périodes moins brillantes, il ne faut voir là que l'indice d'un repos nécessaire et sans aucun danger, du moment que les principes fondamentaux de la civilisation demeurent inchangés et soUdes. Rome, au temps de sa toute puissance, n'a pas toujours été dirigée par de grands hommes. Mais jusqu'à la veille de la décadence, la sagesse de l'esprit latin avait persisté à travers les siècles.

Un pouvoir personnel éclairé favorise l'éclosion des chefs-d'œuvre. Au contraire, les mauvaises institutions sont une entrave aux productions de haute qualité. Tandis qu'une crise intellectuelle est l'exception, ou ne se voit jamais, dans les pays de vieille civilisation qui se soumettent à certaines règles connues des Grecs et des Latins, elle tend, au contraire, à se généraliser puis à amplifier dès que, au mépris d'anciens principes, chacun prétend se fier à ses aspirations ou inspirations du moment. Dédaigner le beau et le vrai que l'on a sous les yeux, pour s'élancer vers un progrès imaginaire, commencer par bouleverser sans même savoir de quelle manière on reconstruira, céder au goût malsain de créer des perturbations, pour l'xmique ambition de faire partager par autrui ce qu'il est convenu d'appeler son idéal, cela revient à provoquer un déséquilibre général et à détruire pour le seul plaisir de détriiire.

N'est-ce pas là ce qui s'est produit au xix^ siècle comme à la fin du xviii**?

Certes, les intelligences ne manquaient pas alors. Mais, à de rares exceptions,

si rares qu'elles ne font que fortifier notre jugement, les meilleurs esprits eux-mêmes se laissèrent griser par cette absence de discipline.

Un long regard sur la production du xix« siècle suffit à nous édifier. Que de talent dépensé en pure perte, et le plus souvent à détruire !

Que de labeur n'a-t-il pas fallu pour réussir à exhumer chez un Hugo, par exemple, quelques perles de tant de déchets ! A côté d'une multitude d'écrivains de ce genre et de très inférieurs, les quelques rares de grand style, aujourd'hui rajeunis, ont été de leur temps méconnus. Qui donc allait se soucier de tirer de l'oubli les œuvres de Joseph de Maistre, par exemple?

Il ne suffit pas de dénoncer et de combattre certains effets ; il faut aussi, et avant tout, en rechercher les causes.

Le désordre et le flottement auxquels U va falloir remédier, les erreurs que l'on devra dénoncer sans relâche, quelle en est l'origine? C'est ce que n'a jamais recherché ou reconnu le libéralisme, sous le Vciin prétexte, à peine dissimulé, que jouissant de certains avantages plus apparents que réels, il lui parut plus profitable d'alimenter le mal à sa racine, tout en empêchant la plante de croître et de porter ses fruits. En cela, comme du reste dans tous les domaines où il se manifeste, le libéralisme est la clef de vovite de toutes les théories subversives. On a honte pourtant d'être obligé de répéter à chaque instant, cette vérité \aeille comme le monde, qu'aucim fléau d'aucune sorte ne peiit être engendré sans cause efficiente.

C'est pour en rechercher les causes qu'ayant été conduit à remonter chaînon par chaînon la lignée romantique, M. Charles Maurras s'est plus particulièrement arrêté à Chateaubriand.

Capricieux, rêveur, mégalomane, imiquement préoccupé de sa vie, de sa gloire et de son tombeau. Chateaubriand reste avec Rousseau et Napoléon, le plus forcené des individualistes. Il ne connaît que le monde et lui : un monde qu'il défie et trouve encore trop mesquin pour son âme immense. Jules Lemaître qui le considérait comme le père du Romantisme et de toute la littérature du xrx« siècle, disait de lui qu'il était l'inventeur d'une nouvelle façon d'être triste.

Avec Chateaubriand, l'équilibre entre la pensée et le verbe est définitivement rompu. Tout se plie et se subordonne au vocabulaire, à la sensiblerie, au Moi. De nos jours, on ne lit guère cet auteur. A part certains passages du GénU du Christianisme, quelques portraits et les Mémoires d'Outre Tombe, il est presque tombé dans l'oubli, en dépit de son grand lyrisme de poète en prose. Mais là encore, nous vérifions la valeur de l'aphorisme de M. Maurras : « Point de style sans fidélité, point de fidélité sans discipline héréditaire ou volontaire. » Et dans une étude admirablement conduite et saisissante. Trois idées politiques, M. Charles Maurras analyse avec pénétration la pensée de Chateaubriand, de Michclet, et d'un esprit positif, Sainte-Beuve.

Quelle qu'ait été l'influence exercée par Chateaubriand et le tour personnel qu'il imprima à la Uttérature de son siècle, avec, si l'on veut, Sénemcour et Benjamin Constant, il n'est pas exact de dire qu'il est à lui tout seul le père du Romantisme, coQune l'a prétendu Jules Lemaître.

Quand Chateaubriand se révèle, la Révolution a passé. Tout comme M"* de Staël et Napoléon, son ennemi et son rivsJ, il a reçu l'enseignement des philosophes de la fin du xvni^ siècle, et plus spécialement de J.-J. Rousseau.

En réalité, c'est à Rousseau qu'il faut remonter ; c'est lui, c'est son œuvre qu'il convient de démanteler, si l'on veut tarir définitivement la veine romantique.

Il est venu en France à une époque de prospérité intense. Le règ^e de Louis XVI — on ne le dira jamais assez — fut un règne de grande abondance. C'est une vérité qu'on ne saurait trouver évidemment dans les manuels scolaires qui. de l'aveu même de primaires nantis, ont pour but d'exalter les sanglantes folies de quatre-vingt-neuf, au détriment de tout un passé si riche. Sans s'attarder, toutefois, sur ces événements, il faut bien dire que les réformes qui s'imposaient alors étaient désirées, tout d'abord, par l'Etat. Le rôle de la Monarchie a toujours été d'évoluer progressivement et dans une sage mesure. Si bien que la France demeurait toujours à son rang de première puissance.

Vers le milieu du xviii« siècle, dans une élite nombreuse où l'on s'adonnait trop exclusivement aux choses de l'esprit, Rousseau apportait des théories bouleversantes. Il avait un style magnifique, et son talent fut le véhicule dangereux de ses idées. On ne se méfiait pas. Et ses écrits se répandirent rapidement.

Ce détraqué prétendit déterminer les règles de la conduite des Etats, il se mit dans la tête d'élaborer des constitutions. Ce n'était plus l'écrivain soucieux de sa véritable fonction, défenseur du juste et du raisonnable, mais le promeneur solitaire qui, poussé par ses élucubrations,. s'improvisait moraliste, éducateur, diplomate, législateur, homme d'Etat.

L'anarchie va naître. Peu à peu, le doute s'élève dans les esprits, pénètre les salons, les milieux pohtiques. On se demande si les folies que débite Jean-Jacques ne seraient pas des idées raisonnables. On finit par le croire : « Beaucoup de ceux^ qui avaient part à la conduite des affaires, nommaient leur droit un préjugé ; ils doutaient sérieusement de la justice de leur cause et de la légitimité de cette œuvre de direction et de gouvernement qu'ils avaient en charge publique. Le sacrifice de Louis XVI représente à la perfection le genre de chute que firent alors toutes les têtes du troupeau: avant d'être tranchées, elles se retranchèrent; on n'eut pas à les renverser, elles se laissèrent tomber. Plus tard, l'abdication de Louis- Philippe et le départ de ses deux fils Aumale et Joinville, pourtant maîtres absolus des armées de terre et de mer, montrent d'autres types très nets du même doute de soi dans les consciences gouvernementales. Ces hauts pouvoirs de fait, que l'hérédité, la gloire, l'intérêt général, la foi et les lois en vigueur avaient constitués, cédaient, après la plus molle des résistances, à de simples échauffourées. La canonnade et la fusillade bien appliquées auraient cependant sauvé l'ordre et la patrie, en évitant à l'humanité les deuils incomparables qui suivirent et qui devaient suivre. »

La fusillade bien appliquée n'eût atteint qu'une centaine de décerveleurs, d'escarpes et de tape-dur ; elle eût évité des milliers de meurtres, quinze années de guerre, cinq invasions, combien de révolutions, et celles qui nous attendent.

Le romantisme fit siennes toutes les divagations de Rousseau. L'anarchisme

(i) L'Avenir de l'InteUigeoce.

orgueilleux de Jean- Jacques n'était pas une éclosion naturelle du terroir français. Genevois et calviniste, j.-J. Rousseau avait été familiarisé avec la philosophie allemande. Sous sa plume, c'était le germanisme qui pénétrait chez nous ; le germanisme qui, ne trouvant point d'obstacles ni de barrières, s'enracinait en terre française.

« La première* Révolution a fait fermenter le Romantisme, et le Romantisme, à son tour, a inspiré nos autres révolutions. Les jeunes écrivains d'avant 1830 en fournissent un bon exemple ; leur goût littéraire, les éloignant des mœurs et des idées classiques, ébranla leur fidélité à la royauté établie ; à peine commencé, le gouvernement de Charles X provoquait leur aversion, qui ne cessa de croître, Juillet les exauça ou les délivra. Des insurgés, contemporains de cette évolution plus ou moins glissante, ont pu l'ignorer : mais on ne voit jamais très bien ce dont on est trop près.

« Contre-épreuve de cette ancienne vérité : soixante ans plus tard, lors de la création de l'Ecole Romane de Jean Moréas, la critique du Romantisme tendit à la critique de la Révolution.

« C'est que les dégâts opérés dans l'art avaient aidé à sentir, à comprendre et à situer les maux infligés à l'ordre public. Comme la décadence des lettres avait incliné à admettre la décadence de la patrie, la belle technique renaissante faisait aspirer à d'autres reconstructions que celles de la langue et de l'art. La langue outragée, le rythme torturé, ce royaume des mots où la subversion engendrait l'ataxie faisaient penser aux subversions nées d'autres divisions cruelles. Sœur légitime de ce que les philologues appellent « le langage individuel », ime littérature individualiste tendait à supprimer tout autre lecteur que l'auteur ; comment n'eût-elle pas attiré l'attention sur le système social qui oppose le citoyen à l'Etat et, au nom d'un Etat meurtrier de lui-même, provoque tour à tour aux fureurs de l'insurrection et aux torpeurs de l'indifférence civique?

« En remontant de cause en cause sur deux ou trois pentes parallèles, on retrouvait sur chacune d'elles, le même corps d'idées fausses aussi inhabitables à l'esprit humain que pernicieuses et funestes au genre humain. Les mêmes termes devaient donc servir à les qualifier. Les deux vocabulaires de la critique et de la politique fusionnant et se complétant : liberté divine du Mot, hberté souveraine du Citoyen, égalité des thèmes verbaux ou des éléments sociaux, vague fraternité créant le « droit » de tous et leur droit à tout. Ces formules rentrant les unes dans les autres, se passaient leurs métaphores en vérifiant à rebours celles de la Réponse à un Acte d Accusation :

J'ai dit aux mots : Soyez République, soyez La fourmilière immense, et travaillez, croyez...

« La grande erreur politique, enfin reconnue, illustrant l'erreur esthétique, devenue éclatante, celle-ci servait à son tour à mieux voir celle-là. Libre aux indiistriels, que cette vérité inquiète et embarrasse, sans qu'ils puissent la contester, d'en accuser confusément un esprit de parti qui n'est qu'en eux. Ce n'est pas de ma faute, disait déjà Fustel, si les choses n'ont qu'un ordre. Je ne fais que le montrer.

(i) Romantisme et Révolution.

« Il faut que tout le monde vive, même l'imposteur, le parasite et le charlatan. Mais qui regardera la double nappe de lumière jaillie de ces plans confrontés en sentira la vérité indépendante de toute personne. Le service actif des idées n'a dépendu chez nous que d'elles. Sont-elles vraies? Sont-elles fausses? Aujourd'hui, comme en 1898, l'auteur de ces études peut redire qu'il se préoccupe d'avoir raison. »

Cette raison s'affirme encore plus quand on envisage les perturbations apportées par le Romantisme à la place des inventions qu'il s'attribue.

« Cet enfant de Rousseau^ met en bas ce qui était en haut, et inversement. Tel est le caractère auquel il se fait reconnaître. Mais jadis, il lui suffisait de se nommer, il était synonyme de progrès et d'avancement. Aujourd'hui ses avocats ne peuvent plus se contenter de définir tout bouleversement comme un bien en soi. Ils sont réduits à faire valoir que leur révolution littéraire et morale, fut une révolution heureuse : elle retrouva la nature, inventa le peuple, rétablit la naïveté des passions, découvrit ce qu'il peut y avoir de charme d'innoccence et de fécondité dans l'ignorance et dans le manuel d'éducation. Avant le romantisme, il était, paraît -il, impossible d'aimer les jardins qui sentent le sauvage. Tout était apprêté, ruelle, salon et jargon. Le naturel était proscrit, la vérité honnie. D'après ces contrefaçons de l'histoire qui dénaturent le problème pour éviter de la résoudre, Phèdre ni Bérénice ne peuvent élever un soupir de leur cœur sans qu'il soit titré romantique ; le discours du Paysan du Danube devient romantique par les mêmes principes qui annexent Pascal ou Virgile à l'évangile de Rousseau. Cela rappelle l'aventure d'un certain sculpteur qui faisait aux dieux et aux héros, des yeux démesurés ; des amis charitables le menèrent devant la Palîas poliade : Vous voyez bien, s'écria-t-il, comme elle a des yeux, eUe aussi!... Ce romantique incorrigible ne se rendait pas compte qu'ils étaient à leur place.

Les prétendues inventions du romantisme existaient fort bien avant lui. Son œuvre a consisté à les changer de lieu pour leur donner en tout la première ou même l'unique importance. C'est ainsi que Thersite n'avait pas été ignoré d'Homère et de ses homérides : l'esprit de la Révolution ou du Romantisme a tendu seulement à le préférer à Ulysse, à Achille, à Hector, à Priam ; Don César, Triboulet, Jean Valjean, le Satyre ont reçu de l'art romantique non l'existence mais la mission expresse de détrôner l'Olympe. Le retour à la vérité ne sera point de les proscrire, mais de les remettre à leur rang. »

Impossible d'être plus juste et plus clair. On a beau se réclamer de la liberté, cette liberté n'est qu'un leiure pour toute société, s'il est permis à quelques écer\'elés, en invoquant leur fantaisie, de bouleverser toutes les règles établies, et, sous prétexte de se sevrer de conventions, d'ériger en une sorte de dogme, tout caprice qui pousse à transformer l'art véritable en une sorte de caricature affublée du même nom.

« On insiste': en tant que révolutionnaire, insurgé contre les classements, qui sont toiis arbitraires, le romantisme met les choses et les êtres où il lui plaît ; son principe le veut, qui est la liberté.

Il faudrait toujours demander : liberté de qui ou de quoi? Mais, nulle part,

(i) Romantisme et Révolution, (a) Romantisme et Révolution.

l'esprit romantique et l'esprit révolutionnaire ne s'accusent aussi clairement que dans l'idée qu'ils se sont faite de la liberté. Il convient d'examiner avec quelque détail, ce que c'est que la liberté en art. Cela fait voir qu'ils l'ont pensée et pratiquée à faux.

L'esprit classique avait enseigné que l'artiste est libre par la puissance sur la matière, par l'habileté à manier des outils, la connaissance profonde et l'observation aisée des préceptes de l'art, enfin par la vigueur, l'abondance et l'essor des idées qui le meuvent et qui le mènent. L'artiste est libre, en ce sens qu'il fait ce qu'il veut. Mais il ne le fait pas comme il veut. Là, sa liberté est bornée par les lois de son succès ou de son échec. Tous les formulaires de l'art professent cette liberté mais énoncent ces conditions. Chanter, c'est ordonner les cadences, régler les rythmes par lesquels délivrer son âme et sa voix. Maus du fait qu'on se phe aux mestxres du pur esprit, l'on quitte et l'on repousse l'attraction la plus corporelle :

Nunc pede libéra Ptdsanda tellus.

Le lyrique admirable qui, dans ce petit air à boire, faisait probablement une allusion rapide aux mystères secrets de toute poésie, a dit plus explicitement :

Pictoribus atque poetis Quidlibet audendi semper fuit œqua pofestas.

Et cette liberté, c'est la liberté du bonheur ; le même critique-poète conseille à ses frères de tout oser, hors ce qui ruinerait l'audace ; il les convie à tout peindre, excepté ce qui décomposerait la peinture ;

Sed non ut placidis cœant imtnitia, non ut Serpentes avibus geminentur, tigribus agni...

Dans un poème qui porte en épigraphe les mots « audendum est » et ne cesse de provoquer le génie à user hardiment de toutes les libertés, André Chénier traduit la restriction d'Horace :

Osons...

Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon.

Blesser la vérité...

Ce n'est pas entasser sans dessein et sans forme

Des membres ennemis en un colosse énorme,

Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs,

A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers.

Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante

Hérisser du lion la crinière sanglante. »

Vers 1825, il arrive pourtant qu'à la suite d'influences étrangères trop nettement ressenties, certains lettrés vont s'enfermer dans leurs cénacles et s'éloi^ent ainsi davantage de leurs lecteurs.

Si toutefois ils ne s'isolent pas, leur état permanent de nostalgie et de rêve en fait des ennemis de tout ordre réel contre lequel ils s'insurgent avec acharnement.

« ... Ils* commencèrent presque tous par être non pas méconnus, mais déclarés bizarres et incompréhensibles. En tout cas, peu de sympathie. Le talent pouvait intéresser les professionnels et le très petit nombre des connaisseurs ; ceux-ci, sensibles aux défauts, n'ont jamais témoigné beaucoup d'enthousiasme, et les professionnels ne composent pas un public, trop occupés de leur œuvre propre pour donner grand temps aux plaisirs d'admiration ou de critique désintéressée. Cette '< littérature artiste « isola donc les maîtres de l'intelligence.

« Mais, quand ils ne s'isolaient point, ils faisaient pis, ils s'insurgeaient. La communication qu'ils établissaient entre leur pensée et celle du monde, se prononçait contre les forces dont ce monde était soutenu. Le succès des romans de M"»* Sand, des pamphlets de Lamennais, des histoires de Lamartine et de Michelet, des deux principaux romans de Victor Hugo, des Châtiments du même, leur retentissement dans la conscience pubUque est un fait évident ; mais c'est un autre fait que ces livres s'accompagnèrent de révolutions politiques ou sociales, dont ils semblaient tantôt la justification et tantôt la cause directe. Au total, dans la même mesure où elles étaient populaires, nos Lettres se manifestaient destructives des puissances de fait. »

De tout temps les classiques se sont plu à célébrer les vertus et les beautés de leur époque. Qu'il s'agisse de la Grèce, de Rome ou de l'ancienne France, nous retrouvons les mêmes caractères de sérénité, d'ordre et d'harmonie. En cela se rejoignent les siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV.

« Cela n'est pas de tous les âges. »^ Ronsard et Malherbe, Corneille et Bossuet défendaient, en leur temps, l'Etat, le roi, la patrie, la propriété, la famille et la religion. Les Lettres romantiques attaquaient les lois ou l'Etat, la discipline pubUque et privée, la patrie, la famille et la propriété ; une condition presque unique à leur succès parut être de plaire à l'opposition, de travailler à l'anarchie.

Le talent, le talent heureux, applaudi, semblait alors ne pouvoir être que subversif. De là, une grande inquiétude à l'endroit des livres français. Tout ce qui entrait comme un élément dans les forces publiques, quiconque même en relevait par quelque endroit, ne pouvait se défendre d'un sentiment de méfiance instinctive et de trouble obscur. L'Intelligence fut considérée comme un explosif, et celui qui vivait de son intelligence en apparut l'ennemi né de l'ordre réel. Ces méfaits étaient évidents et tangibles, la pensée des bienfaits possibles diminua. Les intérêts qui sont vivants se mettaient en défense contre les menaces d'un rêve audacieux. »

Les Romantiques, un René, un Werther, sont des malades, des névrosés qui recherchent la douleur morale et s'y plaisent. Ainsi, ils se consolent de leur petitesse. Etre le héros d'un grand drame dont le monde sera ébloui parce qu'il est unique ! Sentir, rêver, connaître des émotions tout autrement que le commun des hommes I Et voilà l'imagination à la dérive. Tantôt, le romantique gémit sur le passé, tantôt il imagine une société future selon son rêve. La raison est absente de toutes ces constructions qu'il élève dans les songes. Mais il ne l'avoue point. Et

(i) L'Avenir de V Intelligence,

la meilleure façon de pouvoir dire que l'on a toujours la raison îxjut guide, c'est de suivre en fait de morale sa propre inspiration.

« ... Le sentiment devenu guide*, la sensation faite règle, et les tendances excentriques adoptées ainsi par l'imagination, ont été si bien pratiqués dans le romantisme qu'on en arrive à prendre pour synonymes, les deux mots de romanesque et de romantique. Cependant, les choses sont différentes. Il est des têtes romanesques, et qui sourient à leur roman, mais qui, toutefois, prennent garde de ne pas se tromper sur la valeur de ce qu'elles font. Elles se savent entraînées, elles ont du plaûsir à l'être, mais elles se l'avouent et ne se flattent pas de se dominer quand elles subissent. La volonté expire, soit ! la raison est absente : elles ne parlent pas raison. Elles ne refont pjis la morale pour la mettre au degré de leur emportement. La sensibilité romantique est tout autre. Son caractère est de se croire et de se dire la règle de tout. Romantisme, en fait de passion ou de style, ne signifie donc pas exaltation. Un langage romantique n'est pas nécessairement un langage passionné ; on peut se passionner sans aucun romantisme, comme on s'en convaincra en ouvrant, n'importe où, quelque sermon de Bossuet. Très précisément, le romantisme naît à ce point où la sensibilité usurpe la fonction à laquelle elle est étrangère et, non contente de sentir et de fournir à l'âme ces chaleurs de la vie qui lui sont nécessaires, se mêle de lui inspirer sa direction. L'humeur, alors, n'est plus humeur ; non plus caprice, le caprice : tous deux sont des systèmes, et faux. Les esprits conduits à professer ce système croient ou font croire qu'il existe, au fond de chaque sensibilité particulière, un principe puissant d'unité et d'ordre. Aussi font-ils de leur personne, le juge de leur destinée, et de leurs traits particuliers, un modèle philosophique. »

Ainsi le romantisme accompUssait son œuvre. Absorbé par son individualisme outrancier, il semait le désordre ou l'inertie partout. Il n'est pas étonnant que minée par tant d'idéologues, la France depuis lors ait constamment faibli dans tous les domaines. On la représentait déjà, avant la guerre, comme un pays en pleine décadence ; et Renan, longtemps, longtemps avant, avait supplié que l'on ne troublât point son agonie. Ajoutez à cela le libéralisme qui, socialement, exerçait ses ravages, comme il le fait encore, au profit d'une secte et au détriment de la masse des producteurs. L'on s'acheminait à grands pas vers le désordre et l'anarchie.

A la faveur d'une idéologie barbare, l'instabilité est la règle dans un état tombé bientôt aux mains des médiocres. Les primaires s'installent partout ; et non contents d'étaler cjTiiquement leur incapacité notoire, ils paralysent du haut en bas de l'échelle sociale, les quelques rares bonnes volontés composées de minorités sages, éclairées et honnêtes, mais devenues, en quelque sorte, impuissantes, dans un pays qui, selon le mot juste de Taine, ressemble à une créatxure humaine que l'on forcerait à marcher sur sa tête et à penser avec ses pieds.

* * On a pu croire à un changement après qu'on eût fondé l'école du Pamaâse.

(i) Barbarie tt Poétie.

Il s'a^fit, tout d'abord, de savoir de quelle manière les Parnassiens se sont détachés du romantisme.

« ... L'action romantique et l'action parnassienne s'accordaient et se confirmaient. Le romantisme de 1830 ne cesse pas en 1868 ; il se transforme et se renforce, comme au Consulat la Révolution. Comme le Consulat a été la Révolution « dessouillée », le pâmasse est un art romantique ébranché, nettoyé et mis dans une espèce d'ordre qui fait illusion au vulgaire... On dit : C'est du cla.ssique ! C'est du classique faux. C'est le contraire du classique. Un peu plus tard, les habitudes du romantisme furent troublées lorsque symbolistes et décadents vinrent liquéfier la fragile reconstruction de Victor Hugo et de Banville. On cria à la barbarie. II y avait soixante ans que la barbarie sévissait. Avec leurs airs dévastateurs, les nouveaux venus obéissaient à tous les principes de leurs aînés ; ils n'y ajoutaient qu'un peu de brutalité. Ils ne représentaient, en définitive, que le troisième état d'un seul et même mal, le mal romantique, comme les Parnassiens en montraient le deuxième état. )>^

Comme on voit, ni les préjugés ni l'adulation rituelle qui s'attachaient à certains noms, ne génèrent M. Charles Maurras dans la libre expression de sa pensée. Sans la condamner en bloc, la poésie parnassienne nous semble d'ime froideur de pierre. M. Maurras compare les poètes de cette école à des « romantiques rangés et tempérés, tantôt par la timidité, tantôt faute de verve ».•

Il constate que « sous les beaux dehors de la rime riche et d'une stricte coi» rection grammaticale, les Parnassiens ajoutent au désordre du Romantisme, un malheur nouveau. Le mot jusque-là asservi tout au moins à son sens, c'est-à-dire à un certain objet qu'il représentait, est désormais pris en lui-même uniquement choyé p>our sa valetir musicale, son coloris ou sa forme ».*

L'écrivain le plus typique de cette école est à coup sûr, Stéphane Mallarmé K qui réalisa à la lettre toutes les idées du Parnasse parce que nul poète (il mérite vraiment ce nom, dit M. Maurras) ne naquit avec une imagination plus glacée. »'

Certes, entre M. José Maria de Hérédia et l'auteur de l'Apparition, la différence n'est pas grande. Mais chez Mallarmé, « les mots s'arrangèrent sur le papier d'après leurs attraits mutuels et leurs exclusions réciproques : affinités, appels, contrastes purement mécaniques qui n'exigeaient aucune opération de l'esprit du poète, ni son choix, ni son jugement : seule opérait la facilité élémentaire de sentir et d'associer spontanément les images. »*

Qui pourrait, par exemple, nous donner la signification de ce vers mallarméen :

De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles...? Comme M. Maurras a raison quand il "déclare que notre histoire littéraire

(i) Le Romantisme féminin.

(2) Barbarie et Poésie.

(3) Poètes : Livre concis et passionnant, recueil d'une série d'études variées qui datent de 1898. On apprécie d'après cet ouvrage, le jugement sûr de M. Maurras, et l'on voit combien il a été bon prophète, surtout au sujet de MaUarmé. .

(4) Romantisme et Révolution, ^

ressemble trait pour trait à notre histoire politique. Ici et là, les idées sont des « nuées »

Cependant, la question du Moi, en littérature, se pose d'une autre manière qu'en 1865 :

« Nos lettrés^ ne demandent point s'il faut ou non « raconter ses peines de cœur ». Car cela va de soi. Nous savons que nos joies et nos peines sont inséparables de nos pensées, et, comme l'a bien montré M. de Hérédia, c'est l'âme de Racine ou l'âme de Virgile que l'on finit toujours par découvrir sous les figures des héros et des héroïnes de leurs poèmes. Mais que raconter de notre âme? Est-ce son journal quotidien? Ou serait-ce plutôt les grandes lignes de son histoire? Ou, plus profondément, les traits de sa structure intime et les points par lesquels cette âme, qui est nôtre, ressemble aux âmes de tous les lieux et de tous les temps.

« 1° Les classiques se sont attachés à cette hiunanité générale et abstraite ; s'ils ont préféré quelque siècle ou quelque pays, c'a été justement parce qu'ils y voyaient se dégager avec plus d'aisance et de lumière, cette quintessence de l'homme.

« 2'^ On peut dire que, tout au contraire, les romantiques, les naturalistes, les impressionnistes veulent montrer la vie des hommes au jour le jour, à la grâce des accidents, des rencontres et des climats. On applique à leur art l'épigramme connue : Historiola animaa. Ces messieurs écrivent la petite gazette de la psychologie et ils n'ont avec l'esthétique que de rares points de rencontre. Ils sont abandonnés à la description du particulier. Ils cherchent la singularité du détail. Ils doivent donner dans l'étrange. Leur moi est une fleur dont ils chérissent surtout les déformations. Ce n'est pas une belle fleur.

« 3° Dans l'entre-deux, il faut placer beaucoup de bons esprits qui, incapables de partager l'erreur romantique, n'ont pas eu la force de la dédaigner complètement. Ils l'ont dépassée de beaucoup. Ils se sont efforcés d'exprimer ou leur siècle ou leur race, sans entrevoir les relations qui unissent cette race ou ce siècle à tout siècle et à toute race. Leur art sera de grand profit et d'excellent enseignement aux historiens et aux géographes. Les peintures qu'ils donneront de leur âme refléteront un grand nombre d'âmes voisines ; elles préparent à la curiosité des hommes futurs l'aliment de leurs témoignages. Il en sera ainsi de bien des poètes du Parnasse. J'ai peu d'illusions sur le cas que la Muse éternelle pourra faire de leurs poèmes. Ces poèmes ne tarderont pas à être rejetés de tout esprit enchn à la vraie poésie. Or, il viendra des érudits. Et ceux-ci seront fort reconnaissants à M. de Hédédia, à M. Coppée et aux autres de tant de menus documents sur les mœiu-s, la pensée, la rêverie et le sentiment des Français au milieu du xix« siècle. Peut-être nos contemporains perdront-ils dans l'estime de leurs neveux à être connus avec cette précision : ils l'auront voulu. »

En s'élevant ainsi au-dessus des faveurs et des complaisances, trop fréquentes dans la critique, et dont Sainte-Beuve lui-même ne s'était pas toujours dégagé, M. Maurras a montré que si l'art ne remplace pas le génie, il lui vient en aide. Cet art, les plus grands des poètes s'y sont soumis. Et pour l'avoir dédaigné, bon

(i) Barbarie et Poésie.

nombre d'écrivains du xtx« auxquels le génie ne manquait pas, ont gaspillé la plus grande partie de leur oeuvre, car dans le grand art comme en toutes choses, il est des règles qu'on ne saurait inventer.

Dans sa critique du Romantisme, M. Charles Maurras ne s'est pas contenté de la pure exégèse. Comme il l'a dit lui-même, fidèle à un précepte de rhétorique classique, il a cherché le secret des événements dans les cœurs.

C'est dans les Amants de Venise qu'il nous montre George Sand et Musset dans les complications de leur liaison tourmentée. Cet ouvrage, où abondent les documents les plus précieux, n'est pas une simple narration de l'aventure. Les actions des personnages s'y trouvent progressivement et minutieusement détaillées, à l'aide des documents les plus exacts. L'auteur intervient au moment opportun, quand il s'agit de souligner un point psychologique important de l'aventure. Il le fait avec un art infini, glissant sa pointe d'ironie subtile et piquante. En logicien implacable, il ne laisse rien passer. On peut dire qu'il a saisi sur le vif, et dans ses replis les plus profonds, le mécanisme de l'âme romantique.

D'aucuns ont manifesté leur sensiblerie, en présence de cette méthode qui leur paraissait quelque peu rigide. C'est surtout ce pauvre Musset qu'ils ont peine à voir sous son vrai jom-, en proie à toutes ses folies de bon enfant écervelé. Disons au contraire qu'une telle leçon s'imposait.

« Le grand souci* du philosophe ou du politique français est aujourd'hui de mettre fin à ce qui subsiste ou renaît de la maladie romantique. Il faut donc la connaître. La vie et l'œuvre d'un Chateaubriand, la vie et l'oeuvre d'un Michelet vues d'un peu près nous montrent comment les romantiques ont subi dans leur volonté le désordre de leur pensée. »

On voit, de tout ce qui précède, que le classicisme met de l'ordre dans les idées, élève l'âme tout en favorisant son équilibre. Il est donc une source de biens.

En rompant avec les traditions classiques et leurs règles d'or, en se donnant le ridicule d'appeler Boileau, perruque et Racine, polisson, en érigeant le culte du moi en dogme, le Romantisme ivre d'orgueil, de caprice, d'individuahsme, prêche d'indifférence à tout ce qui ne répond pas à un sentiment personnel. Et réjoui, en quelque sorte, de franchir les barrières de la raison, il s'est livré à une longue apologie de l'instinct, ouvrant ainsi l'ère des appétits, de la haine, des révolutions.

Mais le voilà battu en brèche. Il a reçu de rudes coups. A la suite de M. Charles Maurras, d'autres ont saisi le bélier. Les quelques fleurs qu'il a semées sur ses ruines, n'ont exhalé que parfums enivrants et morbides. Ceux qui les ont trop longtemps respires, en sont morts. Le résultat de la campagne antiromantique, commencée avec l'Ecole romane, a été tel qu'à notre époque, nul ne prétend plus être considéré comme romantique. Même ceux qui le sont demeurés au fond du cœur, s'acharnent à jouer sur les mots pour arriver à démontrer qu'ils sont de purs classiques. Progrès réels, succès appréciables qui, par eux-mêmes, seraient

(i) Les Amants de Venise,

négatifs si la nécessité de reconstruire n'avait été en môme temps envisagée. Il est louable de s'appliquer avec persévérance à remonter des effets aux causes, prendre le mal à sa racine, assainir, expurger. Encore faut-il savoir utiliser les richesses déjà acquises, les créations heureuses qui néanmoins ont vu le jour à travers le déchaînement de forces aveugles et sourdes.

Croit-on que M. Charles Maurras les ait négligées?

Revenir simplement au passé n'est pas une solution suffisamment rationnelle, même s'il est prouvé que l'organisation qui le caractérise a été une source de fécondité, de bien-être et de paix. De même qu'on ne doit pas se fier au hasard des conjonctures, de même il serait inopportun de faire abstraction des événements qui ont surgi et apporté, avec des changements nouveaux dans les goûts et les mœurs, des nécessités non moins impérieuses. En politique, comme en littérature et en sociologie, il faut savoir adapter les principes traditionnels aux conditions de vie modernes qui, du fait de leur importance, trouveront aide et protection dans les institutions.

« Le nom de tradition ne veut pas dire transmission de n'importe quoi ; c'est la transmission du beau et du vrai. »'

Faute de traditions, de discipline et de doctrine éclairée, la médiocrité a dominé le monde officiel du Stupide, tandis que d'éminents esprits restaient dans l'ombre. Un Bonald, un Le Paly, un Joseph de Maistre, un Taine, un Renan ont lutté vainement, les uns pour enrayer le libéralisme naissant, les autres afin de provoquer une réaction salutaire.

M. Charles Maurras a puisé le meilleur de leur enseignement. Il s'est efforcé — il y a d'aiUeurs parfaitement réussi — d'en faire bénéficier le nombre chaque jour croissant de ses élèves qui, à sa suite, s'en vont propager sa doctrine. Il a montré ce qu'il y a de dangereux dans le germanisme de Renan, le déterminisme mécanique de Taine et la métaphysique de Comte.

Ces vieux auteurs ont donc été admirablement sélectionnés et dans leur œuvre il a su faire un choix. Sans doute, il y a des longueurs inutiles dans Taine, et des erreurs nombreuses. Assez souvent il est diffus ; la sauce trop abondante et diluée noie l'aliment qui nourrit. Mais quel admirable recueil de critiques de la démocratie !

Quel florilège étincelant pourrait surgir de son œuvre?

Les soirées de Pétersbourg de Joseph de Maistre et son livre, Le Pape, n'ont rien perdu de leur saveur ni de leur actualité. Le Play et Bonald ont été deux économistes d'une exceptionnelle valeur, encore que le premier se montrât assez ignorant de la poUtique. On se rend compte en les fréquentant, de l'inconséquence de l'économie libérale si fortement ébranlée par la Tour du Pin, le vrai théoricien de la sociologie d'Action Française. Et que dire du comte de Chambord que ses idées sociales mettaient en avance de cinquante ans sur les plus grands esprits de son siècle? Henri V, l'enfant du miracle comme l'appelaient nos pères, et qui joignait à ses hautes qualités de sociologues, celles d'un grand prince et d'un chef avisé.

(i) Barbarie et Po^ie.

Quant à Frédéric Mistral, que l'on nous dit être monté au faîte de la gloire grâce à la perspicacité de 'Lamartine, il n'a été réellement popularisé que du jour où M. Charles Maurras et les régionalistes de son école, le firent connaître. Jusquelà, il était surtout apprécié d'une certaine élite parisienne et méridionale. Quelques rares périodiques avaient, certes, parlé du poète provençal, mais le plus souvent comme d'une curiosité. Sans l'auteur de l'Etang de Berre, Mistral serait certainement demeuré longtemps encore, aux yeux de l'élite, un autodidacte provençal, sorte de troubadour à l'oreille cassée, revenu à la vie, au sein de sa Provence, en pleine période de « progrès ». De loin, il attachait à sa personne cet intérêt passager que l'on porte aux espèces disparues ou que l'on croyait telles. Dans les premiers éloges qui lui sont décernés, on est choqué de ce ton détaché d'amateurs qui louent un bibelot original.

Un des plus grands services que Maurras a rendu à la France, c'est de mettre à leur place les écrivains qu'avait accaparé la Démocratie.

Des auteurs qui naguère étaient revendiqués par les forces de destruction et dont la gloire emportait sur ses ailes l'individualisme, l'anarchie, l'internationalisme, l'anticléricanisme, et toutes les passions déchaînées contre l'ordre, la religion, la propriété et la famille, M. Maurras s'en est servi pour défendre et consolider ces étemelles assises de l'ordre social. Il les a lus et relus. II a scrupuleusement épluché chacun de leurs écrits. O surprise ! Les verges que l'Etat antinational avait luimême coupées, voilà que M. Maurras s'en saisissait pour flageller cet oppresseur de consciences î Un Taine, un Renan, un Comte, un Stendhal passaient dans les rangs de la réaction. Admirable revirement !

On n'oserait plus maintenant prétendre que Renan a aimé la Démocratie. Il suffit de se reporter au plus beau de ses hvres, à La Réforme Intellectuelle et Morale, potn: se rendre compte de sa profonde aversion pour ce régime. On sait qu'il a écrit que le jour où la France a coupé la tête à son roi, elle commit un suicide.

Comment avait-on pu laisser s'enfler cette légende d'un Renan adversaire de l'ordre chrétien? Ouvrons, par exemple, sa Politique religieuse du Règne de Philippe-le-Bel, nous trouvons un Renan dont le cléricanisme nous étonne ! Et dire qu'au heu de réfuter inteUigemment l'adversaire, le pâle troupeau des ralliés préférait geindre en se voUant la face, et laisser se poursuivre d'infâmes campagnes dont le retentissement était d'autant plus redoutable que l'autorité de l'écrivain habilement invoqué grandissait chaque jour davantage ! Les modérés préféraient croire aveuglément les sottises qu'on leur débitait sur Renan et tant d'autres : ce qui les dispensait de réfléchir.

Nous n'avons jamais négligé l'importance des erreurs de Renan. Raison de plus poxu: ne pas tolérer qu'on fît de son œuvre entière, un redoutable arsenal contre un ordre social dont ce philosophe s'est souvent fait l'apologiste. En tant qu'historien des religions, Renan est sans intérêt, par le fait même de son éclectisme qui le condamne à errer. Par contre, Renan politique est réellement admirable. Les thuriféraires de la Révolution ne peuvent désormais invoquer cet auteur sans risquer de porter à leur doctrine un coup mortel.

N'eût-il obtenu que ce résultat, M. Maurras ne serait-il pas digne des grands

éloges que lui ont décernés les plus éminents parmi les hommes d'ordre, au premier rang desquels il faut vénérer le Grand Pape Pie X?

Ce que nous avons dit pour Renan, nous le dirons tout aussi bien en ce qui concerne Proudhon, Auguste Comte et France. Notons seulement en passant, que si M. Maurras a puisé dans l'œuvre de ces auteurs certaines notions fortes et fécondes, il a également contribué à rendre le reste de leurs écrits inofïensifs. Ceux qui le suivent peuvent sur ce terrain, marcher sans crainte, car ils ne sont jamais guidés aveuglément. Comme le baigneur inexpérimenté à qui l'on dit : ici est la partie du lit du fleuve où l'on reste en séciunté, là est le gouffre, ils trouvent dégagés, dès le début, les vérités qui soutiennent la société. Aussi bien, l'instrument qui servait journellement à fabriquer des engins meurtriers, M. Maurras s'en est saisi et l'a utilisé pour un but d'union, de concorde et de paix.

Certes, le coup a été dur poiu" l'adversaire. Troublés dans leur œuvre de dissociation, de discorde et d'irréligion, les puissances d'argent grossies de toutes les sectes des quatre Etats confédérés — juif, maçon, protestant libéral sectaire et métèque — se liguèrent contre le rénovateur de la pensée française. C'est vainement qu'elles lui tendirent des embûches, qu'elles suscitèrent sur sa route toutes sortes d'entraves, qu'elles songèrent même à sa disparition. Aujourd'hui, encore, nous assistons à un paradoxe beaucoup plus étonnant : les révolutionnaires et francsmaçons les plus notoires, ainsi dépouUIés de tout appui sérieux dans notre Httérature et désespérés de n'avoir rien à opposer à la doctrine de M. Charles Maurras, ont vu venir à leur secours les démocrates chrétiens qui, après les fraternelles agapes de Bierville, reprochent à M. Maurras d'avoir de mauvais maîtres. Grossière et salutaire ironie ! Coïncidences vraiment curieuses !

Nous disons, au contraire, que d'avoir ainsi travaillé d'arraché pied à l'apphcation intelhgente, éclairée et persévérante de vérités en sommeil, le mérite de M. Maiirras n'aura pas été moindre que d'avoir élaboré par la .suite une doctrine de relèvement national, et groupé autour de lui une éhte de choix, ayant à cœur de propager cette doctrine par laquelle se réahsera la renaissance française.

Avons-nous montré suffisamment l'influence de M. Maurras et les résultats qu'il a obtenus dans la lutte contre le romantisme? Les événements, en tout cas, l'auront fait beaucoup mieux. Il suffit de traverser le quartier latin pour éprouver l'enthousiasme qu'il a suscité dans la jeunesse, alors qu'il y a seulement vingt ans, les idées les plus subversives étaient en vogue dans le même milieu. Une œuvre qui nécessite des commentaires aussi développés, alors surtout que nous nous sommes attachés à n'en examiner qu'une faible partie, tout en nous efforçant de la rendre accessible à tous, une œuvre extraordinairement riche, abondante, variée, exigerait une étude exceptionnelle si l'on avait la prétention de l'exposer entièrement. Nous serons trop heureux si nous avons donné à nos lecteurs le goût de connaître et d'approfondir la pensée du Maître. Ils y trouveront, en même temps qu'un enseignement précieux, cette inexprimable beauté dans l'expression qui est la parure de son œuvre. Même à travers ses ouvrages les plus savants, on sent

passer un souffle de poésie. On y respire cette atmosphère lumineuse, comme ce beau ciel de l'Attique que l'on disait si salutaire aux intelligences des Athéniens.

M. Maurras occupe une des premières places dans les lettres et la pensée françaises. Depuis plus de vingt ans, ses écrits étaient admirés et commentés par ses contemporains. Les beaux vers qu'Anatole France lui dédia jadis, et que tout le monde a sur les lèvres, ces vers qui expriment tout le charme de la culture gréco-latine qui se dégage de l'œuvre de l'auteur d' « Anihinéa », montrent à quel point M. France avait su pressentir le génie de son jeune élève d'alors.

Il a une doctrine dont il est lui-même le fondateur et qui déjà porte son nom.

Il a groupé autour de lui toute une élite dont le nombre ne cesse de grandir. Et chaque jour, des miUiers de jeunes Français, pleins d'enthousiasme et de jeunesse, avides d'un enseignement à la fois sain et positif, trouvent dans la pensée du maître les éléments constitutifs d'une théorie rajeunie, née de l'inteUigence, de l'expérience et de la raison. C'est grâce à elle que nous pomrons sortir de l'état chaotique où. nous vivons momentanément.

Car la gloire de M. Charles Maurras ne réside pas uniquement dans son oeuvre philosophique et Uttéraire. Il est évident que les seuls ouvrages Httéraires qu'il a composés lui donnent le droit de figurer parmi les premiers de son époque. Mais pourtant, son plus beau titre de gloire, c'est d'avoir pénétré dans le domaine de la poUtique, d'avoir analysé avec cette puissance de pénétration, ce génie, qui lui a valu l'admiration même de ses adversaires, le vice fondamental des institutions qui nous paralysent et nous condamnent à subir les événements qu'une démocratie ne peut pas prévoir. Car la Démocratie vit au jour le jour, uniquement absorbée par les divisions intestines qui voilent aux yeux de tous, jusqu'à la dernière minute, les dangers extérieurs.

Les plus belles œu\Tes littéraires de notre siècle auront disparu des archives de la planète que l'on commentera encore, et probablement même avec plus d'admiration qu'aujourd'hui, ces chefs-d'œuvre de philosophie pohtique dont l'Enquêle sur la Monarchie forme les premières assises.

Quelle pitié de penser que des esprits qui se croient cultivés ne connaissent Maurras que par ses articles quotidiens dans l'Action Française, et n'ont jamais ouvert aucun de ses ouvrages !

Personnellement. M. Charles Maurras n'a retiré aucun avantage de cet inlassable dévouement à la cause du salut public. Cela lui a valu la haine de tous les germanophiles, ploutocrates, politiciens et mauvais Français, dont il n'a cessé d'entraver l'action néfaste, l'inimitié de quelques ignorantins, et surtout cette conspiration du silence que l'on a exercée sur son œuvre, jusqu'à la guerre. A ce moment, il ne fut plus possible de cacher au public cette pensée prophétique.

Quand la conspiration du silence s'est révélée inopérante, on a usé d'mie méthode beaucoup plus perfide. A l'aide de falsifications, d'inventions calomnieuses, de textes tronqués et dénaturés, les germanophiles ont enfin réussi, après vingt années de louches intrigues, à faire mettre à l'index par l'autorité ecclésiastique une partie des œuvres de Maurras. Mais le bon sens national a reparu. L'ennemi a édioué.

Le premier mouvement de surprise apaisé, chacun s'est demandé d'où venait l'agression, quelle en était la cause?

On s'en est nettement rendu compte, dès que l'on a connu la qualité des détracteurs et la pensée qui les animait. S'ils font sonner si fort de prétendus dangers, que les hautes autorités spirituelles avaient cru devoir négliger ou nier pendant plus de vingt ans, c'est donc qu'autre chose les gêne à côté des raisons invoquées. La manœuvre germanophile était trop apparente. Elle s'est effondrée lamentablement.

Si, pourtant, Maurras avait voulu connaître la vie facile et heureuse de certains de ses contemporains, même en s'occupant de politique, quoi de plus simple pour lui!

Il se trouverait, depuis longtemps, sous la Coupole, comblé d'honneur.

Il auTéiit pu, tout jeune, se trouver à la tête de quelque grand quotidien, avec un traitement de ministre et sans aucime responsabilité, au lieu que, suivant sa vocation, il a préféré se placer sur le terrain de l'opposition, au risque de jouer toute sa vie un rôle obscur, foiu-nissant un labeur continu avec un traitement qu'un simple bureaucrate eût méprisé.

Ces choses-là, aujourd'hui, peuvent être ignorées du public, à cause d'ime polémique savamment dirigée qui ne vise qu'à dénaturer les faits, aux yeux du peuple toujours dupe ; mais plus tard, elles seront connues : car la lumière se fait enfin sur toutes choses, et ceux-là même qui am-ont à étudier la biographie de Charles Maurras, reconnaîtront que sa vocation politique aura été l'honneur de sa carrière.

J'ai déjà dit que sa sensibilité transparaissait dans ses écrits comme dans ses actes. Comment ne pas le reconnaître ! Comme il aime ses collaborateurs ! Quelle fidélité dans l'amitié ! Comme il sait vivre avec nos morts : on le dirait presque, avec eux, en état de communion constante. Et avec quelle pieuse vénération il sait aussi évoquer leur mémoire ! Il a l'art d'utiliser les hommes et il ne s'en flatte pas. Mais la différence essentielle qui existe entre lui, qui n'a d'ambition que pour son pays, et les grands manieurs d'hommes ou qui se croient tels et agissent pour une vaine gloire personnelle, c'est qu'il brave le danger, toujours disposé au sacrifice, tandis qu'il ne voit pas d'un oeil tranquille les autres s'y exposer. De bonnes âmes paraissent étonnées que tant de générations, en l'appelant le Maître, Itii aient voué une grande vénération. Non seulement il les a instruites, mais il a été poiu: elles, un exemple vivant d'abnégation, de courage civique, de vertu. Les milliers de jours de prison gaîment conquis par ses ardents ligueurs résolus à fêter l'héroïne nationale, et ces braves d'Action Française qui tous sont tombés vaillamment au champ d'honneur, le dévouement à toute épreuve de véritables légions qui, d'un bout à l'autre de la France, sans distinction de classe ni de fortune, et en dépit de multiples occupations joiimalières, s'imissent pour le salut public, voilà une partie de l'œuvre de Charles Maurras.

Evidemment, pour obtenir un tel résultat, et quels que fussent les revers, il fallait bien être stoïque quand le devoir l'exigeait. M. Maurras a su l'être, souvent avec tristesse, toujours avec sérénité, soutenus lui et les siens par une cause juste et noble, — comme disait le duc d'Orléans, — tme cause qui nécessairement triomphera. Et ceux qui pensent par leurs manœuvres arrêter son essor, sont de bien

mauvais psychologues. Plus ils essaieront d'éloigner de M. Charles Maurras ses fidèles, plus ceux-ci se multiplieront et se rapprocheront, car ils ne sauraient oublier tout le bien qu'il a fait à leur pays et à la civilisation. Et cette civilisation que l'on croyait sauvée du désastre après quatre ans de guerre, se trouve de nouveau menacée. Déjà l'héroïne de Dante, crie à chacun de nous :

N' entends-tu pas la douleur de sa plainte.

Ne vois-tu pas la mort qui lui livre combat Sur ce tivage plus orageux que la mer?

Ce n'est pas le moment de ralentir notre effort. Plus que jamais il va falloir lutter et vaincre.

Pierre BÊCAT,

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