AU MOMENT DU PÉRIL
Dans une nation où l’unité politique et administrative est sévèrement établie, où les mœurs publiques l’acceptent et s’y abandonnent avec une telle docilité que l’initiative individuelle n’a plus qu’une action très-limitée, il est indispensable que toutes les forces vitales du pays soient en parfaite harmonie, sous peine de décadence du corps social tout entier.
Comme le mouvement d’un vaste mécanisme serait entravé par le mauvais fonctionnement d’un seul des rouages qui concourent à le produire, de même la vie de la France, où les institutions ont entre elles une si complète solidarité, peut être mise en péril par quelque grave souffrance dans une des sources de sa prospérité.
Les causes de nos malheurs sont multiples. Au premier rang, il faut placer l’existence tolérée d’une nation altière, ambitieuse et fourbe qui, depuis deux siècles, se développe per fas et nefas , à l’égard de tous ses voisins, sous une forme qu’on pourrait nommer pathologique,
envahissante comme une tumeur malsaine, et qu’un publiciste allemand a flétrie de cette qualification : le chancre prussien .
Gomme le bandit des grands chemins, elle s’est armée dans l’ombre, et, après avoir attiré dans un guet-apens sa trop confiante rivale, qui ne lui avait rendu que de bons offices, elle s’est ruée sur elle à l’improviste pour l’égorger. Celle-ci, dans un suprême effort, eût pu sortir victorieuse de l’étreinte. Elle l’a tenté, et ce sera la sauvegarde de son honneur aux yeux de la postérité ; mais elle devait succomber, parce que le poids de ses imprévoyances et de ses fautes passées est venu s’ajouter aux coups de son cruel adversaire.
Je serais impuissant à rechercher la nature et le nombre de ces fautes ; mais il en est une qui m’a toujours obsédé, si j’ose ainsi parler, que je touche du doigt à chaque moment et à laquelle je rapporte la plus large influence dans nos désastres. Puissé-je attirer sur elle l’attention des hommes publics de mon pays !
Je me propose de démontrer dans cet écrit que si, au moment du péril suprême, la France n’a pas trouvé des hommes supérieurs pour mettre en oeuvre ses ressources et le courage de ses enfants, il faut l’attribuer, j’en ai la conviction, à ce que la France s’est désintéressée, depuis un demi-siècle, des grands travaux de la pensée, particuliérement dans les sciences exactes.
Dans un temps de faciles convictions et de prompts et extrêmes jugements sur les hommes et sur les choses, il n’est peut-être pas indifférent d’ajouter que les réflexions qu’on va lire n’ont de nouveau que leur application aux circonstances actuelles. Elles ont dominé ma vie depuis vingt ans. J’en pourrais citer de nombreuses preuves : une
seule suffira. Dans une lettre écrite à l’impératrice Eugénie, au mois de novembre 1868, pour la remercier d’un de ces actes de bonté ingénieuse dont sa vie était remplie, on trouverait ces paroles : « La plus grande œuvre » à accomplir en ce moment, est d’assurer la supériorité » scientifique de la France. »
Notre siècle se distingue de tous ceux qui l’ont précédé par un prodigieux développement scientifique et industriel. A aucune époque de l’histoire du monde on ne vit, dans une période aussi courte, une telle accumulation de découvertes, tant d’applications nouvelles aux arts, aux industries, au bien-être matériel des sociétés. La France a pris à ce mouvement une part immense. Elle y a été mêlée avec éclat, et plus qu'aucun autre peuple surtout, elle l’a préparé ; car ce serait une grande illusion de croire que des résultats de la nature de ceux que je rappelle pussent être le fruit de rapides travaux ou du concours de quelques circonstances heureuses. Le progrès dans l’ordre matériel ressemble à l’épanouissement de la feuille ou de la fleur, qui n’apparaissent aux regards étonnés qu’après une élaboration lente et obscure de toutes leurs parties, même les plus délicates. Les découvertes, elles aussi, ont leurs germes cachés et invisibles, productifs ou stériles dans la mesure où ils ont été préparés par le génie, le travail, les longs efforts, qui sont pour eux les sources de la vie et de la fécondité.
Envisagées sous ce point de vue, les découvertes modernes se rattachent par les liens les plus étroits au grand mouvement intellectuel de la seconde moitié du
xvme siècle ; elles sont nées directement des travaux considérables qui, dans toutes les directions, ont marqué les progrès de l’esprit humain pendant cette époque mémorable. L’Académie des Sciences eut-elle jamais plus d’importance que pendant les années où, sur les mêmes bancs, étaient assis Clairault, Lacaille, d’Alembert, Coulomb, Lagrange, Réaumur, Bufïon, Daubenton, et, bientôt après, Lavoisier, Laplace, Laurent de Jussieu,, Legendre, Monge, Carnot, Delambre et tant d’autres? car je ne nomme que les plus illustres.
L’effroyable bouleversement politique et social qui termina les dernières années du xvme siècle aurait pu retarder pour longtemps la culture des sciences dans notre pays. Non-seulement il n’en fut rien, mais on les vit même briller bientôt d’un nouveau lustre, grâce à la création de deux établissements qui furent longtemps sans rivaux en Europe, le Muséum d’Histoire naturelle et l’École Polytechnique. Car c’est ici le lieu de rappeler ces judicieuses paroles de notre grand physiologiste M. Claude Bernard : « On peut concourir â l’avancement des sciences par deux voies distinctes : i° par l’impulsion des découvertes et des idées nouvelles; 20 par la puissance des moyens de travail et de développement scientifique. Dans l’évolution des sciences, l’invention est sans contredit la partie essentielle. Toutefois, les idées nouvelles et les découvertes sont comme des graines : il ne suffit pas de leur donner naissance et de les semer; il faut encore les nourrir et les développer par la culture scientifique. Sans cela elles meurent ou bien elles émigrent, et alors on les voit prospérer et fructifier dans le sol fertile qu’elles on( trouvé loin du pays qui les a vues naître. »
C’est, en effet, au Muséum et à l’École Polytechnique ou à l’ombre de ces grands établissements, de ces institutions nationales , comme on a pu les nommer sans exagération, qu’on vit se concentrer presque tous les efforts de la science française, et la gloire si pure dont elle a brillé pendant le premier quart de ce siècle. Au Muséum, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, ïïaüy, Brongniart, renouvelèrent la face des sciences naturelles.
L’École Polytechnique était a peine sortie des langes de sa création qu’elle put être proclamée dans l’Europe savante le premier des établissements d’instruction. A la voix de ses fondateurs, les Lagrange, les Laplace, les Monge, les Bertholet, les Legendre, l’élite de ses élèves, devenus les émules de leurs maîtres, accomplirent dans les sciences mathématiques et physiques une renaissance qui ne le cédait point à celle que le Muséum inaugurait dans les sciences naturelles. Qu’il me suffise de rappeler les noms célèbres de Prony, Malus, Biot, Fourrier, Gay- Lussae, Arago, Poisson, Dulong, Fresnel. Toutes les nations étrangères acceptaient notre supériorité, quoique toutes pussent citer avec orgueil de grandes illustrations : la Suède, Berzelius; l’Angleterre, Davy; l’Italie, Yolta; FAllemagne et la Suisse, des naturalistes éminents, de profonds géomètres ; mais nulle part ailleurs qu’en France ils ne furent aussi nombreux, ces hommes supérieurs dont la postérité garde le souvenir. Grâce au Muséum et à l’École Polytechnique, héritiers pour les sciences exactes du mouvement d’idées qui, dans l’ordre politique, aboutit à la révolution de 1789, la seule ville de Paris comptait plus d’inventeurs qu’aucune contrée du monde.
Peu de personnes comprennent la véritable origine des merveilles de l’industrie et de Sa richesse des nations. Je n’en veux d’autre preuve en ce moment que l’emploi de plus en plus fréquent, dans le discours, dans le langage officiel, dans des écrits de tous genres, d'une expression fort impropre, celle de sciences appliquées. On se plaignait naguère, en présence d’un ministre du plus grand talent, de l’abandon des carrières scientifiques par des hommes qui auraient pu les parcourir avec distinction. Cet homme d’État essaya de montrer qu’il ne fallait pas en être surpris, qu aujourd' hui le règne des sciences théoriques cédait la place à celui des sciences appliquées . Rien de plus erroné que cette opinion ; rien de plus dangereux, oserai-je dire, que les conséquences pouvant résulter, dans la pratique, de ces paroles. Elles sont restées dans ma mémoire comme une preuve évidente de la nécessité impérieuse des réformes que réclame notre enseignement supérieur. Non, mille fois non, il n’existe pas une catégorie de sciences auxquelles on puisse donner le nom de sciences appliquées. Il y a la science et les applications de la science , liées entre elles comme le fruit à l’arbre qui l’a porté.
Je ne sais quelle a pu être la part du hasard dans la naissance des arts industriels à l'origine des sociétés, lorsque l’homme s’est montré nu et sans défense à la surface de la terre, alors qu’il ignorait l’extraction et l’usage des métaux, la fabrication du verre et des poteries, etc. Mais ce qui est certain, c’est que, de nos jours, le hasard ne favorise l’invention que pour des esprits préparés aux
découvertes par de patientes études et de persévérants efforts.
Les grandes innovations pratiques, les grands perfectionnements de l’industrie et des arts, les changements même dans les rapports des États sont tous sortis des méditations profondes de mathématiciens illustres, des laboratoires de savants physiciens, de chimistes consommés, d’observations de naturalistes de génie. « Elles ne sont, dit Cuvier, ces grandes innovations pratiques, que des applications faciles de vérités d’un ordre supérieur, de vérités qui n’ont point été cherchées à cette intention, que leurs auteurs n’ont poursuivies que pour elles-mêmes et uniquement entraînés par l’ardeur de savoir. Ceux qui les mettent en pratique n’en auraient point découvert les germes ; ceux au contraire qui ont trouvé ces germes n'auraient pu se livrer aux soins nécessaires pour en tirer parti. Absorbés dans la haute région où leur contemplation les transporte, à peine s’aperçoivent-ils de ce mouvement, de ces créations nées de quelques-unes de leurs paroles. Ces ateliers qui s’élèvent, ces colonies qui se peuplent, ces vaisseaux qui fendent les mers, cette abondance, ce luxe, ce bruit, tout cela vient d’eux et tout cela leur reste étranger. Le jour qu’une doctrine est devenue pratique, ils l’abandonnent au vulgaire ; elle ne les regarde plus. »
Les pouvoirs publics, en France, ont méconnu depuis longtemps cette loi de corrélation entre la science théorique et la vie des nations. Victime sans doute de son instabilité politique, la France n’a rien fait pour entretenir, propager, développer le progrès des sciences dans notre pays ; elle s’est contentée d’obéir à une impulsion reçue; elle a vécu sur son passé, se croyant toujours grande par
les découvertes de la science, parce qu’elle leur devait sa prospérité matérielle, mais ne s’apercevant pas qu’elle en laissait imprudemment tarir les sources, alors que des nations voisines, excitées par son propre aiguillon, en détournaient le cours à leur profit et les rendaient fécondes par le travail, par des efforts et des sacrifices sagement combinés.
Tandis que l’Allemagne multipliait ses Universités, qu’elle établissait entre elles la plus salutaire émulation, qu’elle entourait ses maîtres et ses docteurs d’honneurs et de considération, qu’elle créait de vastes laboratoires dotés des meilleurs instruments de travail, la France, énervée par les révolutions, toujours occupée de la recherche stérile de la meilleure forme de gouvernement, ne donnait qu’une attention distraite a ses établissements d’instruction supérieure.
Au point où nous sommes arrivés de ce qu’on appelle la civilisation moderne , la culture des sciences dans leur expression la plus élevée est peut-être plus nécessaire encore à l’état moral d’une nation qu’à sa prospérité matérielle.
Les grandes découvertes, les méditations de la pensée dans les arts, dans les sciences et dans les lettres, en un mot, les travaux désintéressés de l’esprit dans tous les genres, les centres d’enseignement propres à les faire connaître, introduisent dans le corps social tout entier l’esprit philosophique ou scientifique, cet esprit de discernement qui soumet tout à une raison sévère, condamne l’ignorance, dissipe les préjugés et les erreurs. Ils élèvent le niveau intellectuel, le sentiment moral ; par eux, l’idée divine elle-même se répand et s’exalte.
j’ai dit que le Muséum et l’École Polytechnique étaient, pour la partie théorique des sciences, les deux seuls foyers de lumière de la France.
Notre organisation, en effet, n’en a pas comporté d’autres jusqu’à présent. L’École Normale supérieure a été trop longtemps une école presque exclusivement littéraire pour que son influence dans le passé pût être comptée. Naguère encore, l’habile physicien M. Pou il let en était le premier et le seul représentant à l’Académie des Sciences, tandis que les philosophes, les historiens, les littérateurs qu’elle a formés sont en grand nombre dans les autres classes de l’Institut.
La médecine étant malheureusement un art bien plus qu’une science, l’action des Facultés qui en dispensent les connaissances n’a pu être sensible.
Le Conservatoire des Arts et Métiers n’a servi que les progrès de l’industrie. Quant à nos Facultés, la vie leur a toujours fait défaut par bien des motifs, mais principalement, en ce qui regarde celles des sciences, par l’insuffisance des moyens matériels. Il résulte avec évidence de cette situation, que je ne juge pas au point de vue de l’organisation qui l’a créée, mais que je prends comme un fait établi avec ses conséquences naturelles, il résulte, dis-je, que, sous peine de déchéance scientifique, l’État eût dû employer tous les moyens de faire surgir incessamment du Muséum, de l’École Polytechnique et de ses annexes, et de tous nos autres établissements d’instruction, une pépinière de savants et d’inventeurs.
A ce prix seulement, la France pouvait rester à la hau-
leur de sa mission et conserver la prééminence qu’elle s’était si justement acquise et qu’aucune nation ne lui contestait il y a cinquante ou soixante ans. Malheureusement, rien de pareil n’a eu lieu. La triste vérité est que le Muséum et l'École Polytechnique ne forment plus de savants. Ces deux établissements n’ont pas cessé d’avoir pour maîtres des professeurs illustres; quoi qu’on fasse, un pays comme la France produira toujours de grandes individualités scientifiques ; mais de ces établissements ne sortent plus, comme autrefois, des hommes voués aux libres efforts de la pensée et à l’étude désintéressée de la nature. Jadis, la plupart des premiers sujets de l’École Polytechnique suivaient la carrière des sciences mathématiques et physiques et du haut enseignement. Aujourd’hu i, ce fait n'est plus qu’une rare exception. Ce n’est pas que les élèves de cette grande école soient moins nombreux qu’au trefois ou moins capables que leurs aînés, les Malus, les Poisson, les Fresnel, d’illustrer leur pays par de fécondes découvertes, mais le cours des choses les invite à porter le fruit de leurs veilles dans les opérations de l’industrie, telles que l’exploitation des mines, la construction des chemins de fer, etc.
Des circonstances d’une autre nature, mais qui se rattachent aux mêmes imprévoyances et aux mêmes erreurs, ont affaibli le Muséum et compromis la fécondité de son enseignement et de ses travaux. Pénurie des ressources matérielles, amoindrissement des situations, suppression de chaires, galeries et laboratoires délabrés, sont autant de causes qui ont éloigné des sciences naturelles les aptitudes les plus décidées (i).
(i) Un irait entre beaucoup d’autres du peu de libéralité témoignée à
Ou n’a pas compris que ce déplacement, légitime d’ailleurs, de l’énergie de l’Ecole Polytechnique, créait dans la nation, au préjudice de la science, une immense lacune pouvant avoir les conséquences les plus funestes. Si vous doutez de la vérité de ce que j’avance, demandez aux hommes compétents quel est le nombre des naturalistes que le Muséum a formés depuis trente ans, par exemple, et quels sont, pour le même intervalle, les mathématiciens, les astronomes, les physiciens, les chimistes sortis de l’École Polytechnique. On ose à peine songer à l’état d’abaissement où serait tombée de nos jours la science française, si des hommes privilégiés, formés seuls et sans maîtres officiels, tels que Claude Bernard, Foucault, Laurent et Gerhardt, Fizeau, Deville, Wurtz, Berthelot, n’avaient surgi du sein de la nation, comme autrefois les Chevreul, les Dumas, les Boussingault et les Balard.
Des esprits superficiels ou qu’abuse la passion politique font hommage à Fidée républicaine de toutes les grandes choses accomplies par la Convention et le Comité de salut public. L’histoire condamne absolument cette opinion. Le salut de la France a été la conséquence exclusive de sa supériorité scientifique. Aussi, qu’elle est douloureuse la comparaison des services que la science a rendus à la patrie pendant la Révolution et pendant la guerre qui vient de finir ! Combien l’impression en est encore aggra-
la science et aux gloires du pays : On a résolu récemment de priver les professeurs du Muséum de leur résidence dans cet établissement, comme si on eût voulu leur rendre plus pénible l’accès de leurs collections et de leurs laboratoires, et ajouter aux difficultés de leurs travaux.
vée, quand on songe qu’en 1870, les rôles ont été intervertis au profit de notre orgueilleux adversaire!
Les dangers qui menacèrent la France en 1792 parurent un instant au-dessus de tous les efforts : l’Europe entière armée contre elle, un blocus rigoureux sur terre et sur mer, la guerre civile, nos arsenaux vides, une armée insuffisante ou hostile ; en 1870, toutes les mers ouvertes et une seule nation à combattre. Mais, hélas! la prééminence due à la science s’était déplacée. Sans rien sacrifier du développement de son agriculture et de son industrie, tout en donnant aux applications des sciences le soin qu’elles réclament, cette nation rivale avait su porter la meilleure part de sa considération et de ses sacrifices sur les travaux de l’esprit dans ce qu’ils ont de plus élevé et de plus libre, sur les progrès de la science dans ce qu’ils ont de plus désintéressé, à ce point que le nom de l’Allemagne est lié, en quelque sorte, par une association d’idées naturelle, à celui d’Universités.
Elle a compris, cette nation, qu'il n’existe pas de sciences appliquées, mais seulement des applications de la science, et que ces dernières ne valent que par les découvertes qui les alimentent, tandis que la préoccupation
constante de nos hommes d’Etat depuis cinquante ans, touchant l’instruction publique, a eu principalement pour objet les enseignements primaire et secondaire. Ils ont abandonné les hautes études, les sciences en particulier, et l’instruction supérieure à la seule impulsion qu’elles avaient reçue du mouvement de rénovation des sciences au xvme siècle.
L’enseignement élémentaire ne peut porter d’heureux fruits que s’il est animé du souffle d’un grand enseignement national.
Pourrais-je mieux appuyer l’exposé des considérations qui précèdent qu’en mettant en regard les résultats pratiques nés de la grandeur scientifique de la France au xyme siècle et de sa déchéance relative au xixe?
Nos désastres de 1870 sont présents à tous les esprits. Il n’y aurait aucune utilité à les rappeler. Il est malheureusement trop notoire que les hommes supérieurs ont manqué pour mettre en œuvre les immenses ressources de la nation. Grâce aux progrès des sciences dans les cinquante années qui précédèrent la Révolution, la France de 1792 multiplia au contraire ses forces par le génie de l’invention et vit surgir à point nommé, pour sa défense, des hommes dont on a pu dire qu’ils surent organiser la victoire.
« La Convention, dit Arago, avait décrété îa levée eu masse de 900000 hommes. Il ne fallait rien moins pour tenir tête à l’ouragan qui de tous les points de l’horizon allait fondre sur la France. Bientôt un cri de détresse se fait entendre et porte le découragement dans les esprits les plus fermes. Les arsenaux sont presque vides. On n’y trouverait pas la dixième partie des armes et des munitions que la guerre exigera. Suppléer à ce manque de prévoyance, d'autres disent à cette trahison calculée de l’ancien gouvernement, semble au-dessus des forces humaines.
» La poudre?
» Depuis longtemps elle a en France pour principale
base le salpêtre tiré de l’Inde, et l’on ne doit plus compter sur cette ressource.
> Les canons de campagne?
5 Le cuivre entre pour les 0,91 dans l’alliage dont ils sont formés : or, les mines de France ne produisent du cuivre que dans des proportions insignifiantes, et la Suède, l’Angleterre, la Russie, l’Inde, d’où nous tirions ce métal, nous sont fermées.
» L’acier?
» Il nous venait de l’étranger; l’art de le faire est ignoré dans nos forges, dans nos usines, dans nos ateliers....
» Dans la première réunion des savants d’élite qui avaient été convoqués, la question de la fabrication de la poudre, la première de toutes par son importance et par sa difficulté, assombrit les esprits. Les membres expérimentés de la régie ne la croyaient pas soluble. Où trouver le salpêtre? disaient-ils avec désespoir. « Sur notre » propre sol, répondit Monge, sans hésiter ; les écuries,
» les caves, les lieux bas en contiennent beaucoup plus » que vous ne croyez. » Ce fut alors qu’appréciant avec hardiesse les ressources infinies que le génie possède quand il s’allie à un ardent patriotisme, Monge s’écria :
« On nous donnera de la terre salpètrée, et trois jours » après nous en chargerons les canons ! »
Nous aussi, depuis le Zf septembre, nous avons eu de . ces exclamations sublimes, mais comme elles touchèrent vite au ridicule ! Celle de Monge, ainsi que le remarque Arago, resta sublime :
« Des instructions méthodiques et simples furent répandues à profusion sur tous les points de la République, et chaque citoyen se trouva en mesure d’exercer un art qui jusque-là avait été réputé très-difficile.
» La France devint une manufacture de poudre.
» Le métal des cloches est un alliage de cuivre et d’étain, mais dans des proportions qui ne conviendraient pas aux armes de guerre. La chimie trouva des méthodes nouvelles pour séparer ces deux métaux.
ï L'art de faire l’acier est ignoré, on le crée. Le sabre, Lépée, la baïonnette, la lance, la batterie de fusil, se fabriqueront désormais avec de l’acier français.
» La préparalion des cuirs destinés à la chaussure exigeait des mois entiers de travail ; d’aussi longs délais ne sauraient se concilier avec les besoins de nos soldats, et l’art du tanneur reçoit des perfectionnements inespérés; désormais des jours y remplaceront des mois.
» Les ballons n’avaient été, jusqu’en 1794» qu’un simple objet de curiosité; à la bataille de Fleurus, un ballon portera le général Morlot dans la région des nuages; de là les moindres manœuvres de l’ennemi seront aperçues, signalées à l’instant, et une invention toute française procurera à nos armes un éclatant triomphe.
» Les premières idées du télégraphe aérien, dues également à un Français, sont perfectionnées, étendues, appliquées, et, dès ce moment, les ordres arrivent aux armées en quelques minutes. »
Telles sont les merveilles que le génie de la science et le patriotisme ont enfantées pendant la révolution française.
Deux membres de l’Institut, Monge et Carnot, aidés par d’éminents collègues, Fourcroy, Guyton de Morveau, Berthollet, etc. furent l’âme de cet immortel ensemble de travaux.
O ma patrie! Toi qui as tenu pendant si longtemps le
sceptre de la pensée, pourquoi t'être désintéressée de ses plus nobles créations? Elles sont le flambeau divin qui illumine le monde, la source vive de tous les grands sentiments, le contre-poids à l’entraînement vers les jouissances matérielles.
La barbarie native et le farouche orgueil de tes ennemis en ont fait un instrument de haine, de dévastation, de carnage. Entre tes mains elles eussent été la lumière de l’humanité, et, au moment du péril suprême, tu aurais vu apparaître, sous leur inspiration, des organisateurs comme Carnot et des capitaines plus habiles encore que les lieutenants de Bonaparte!
Mars 1871.
I,. PASTEUK (de l’Institut).
Paris. —Imprimerie de GAUTHIER- VlLLARS, rue de Seine-Saint Germain, io, près l'institut