‹ Quelques Reflexions sur le Cholera eprdemique no.82Chapitre 4 sur 5 · LE CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUE · texte numérisé non relu

LE CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUE

Les auteurs ont donné ce nom de choléra à deux maladies différentes. Sydenham, dans son livre sur les Épidémies , donne une description du choléra, qui ne peut appartenir à la maladie décrite sous ce nom dans les ouvrages modernes.

La différence établie par plusieurs observateurs entre le choléra épidémique et le sporadique me paraît hors de doute.

La cause première du choléra épidémique est-elle un corps? et ce corps insaisi , agissant sur tous les êtres organisés, les impressionnant diversement, sans puissance sur les uns, actif à légal de la foudre sur les autres, quel est-il ? Des insectes? des miasmes? Est-ce une modification dans l'équilibre des fluides électriques ?

M. le docteur Pravas dit qu’il est hors de doute que des mouvemens intestins du globe, des combinaisons chimiques nouvelles survenues dans son sein, peut-être l’influence de quelques corps célestes s'approchant de notre système planétaire, ne puissent changer momentanément les conditions de l'équilibre des fluides électriques; et, rattachant la cause de l'épidémie actuelle à celle de toutes les autres,

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il rappelle la coïncidence fréquente qu'il y a entre les apparitions des comètes, les éruptions volcaniques, les tremblemens de terre et ce genre de fléau. Ainsi, les mêmes lois sembleraient présider à l'existence des deux matières , et les mouvemens intestins du globe ne sauraient avoir lieu sans détruire la vie d’un grand nombre des êtres répandus à sa surface. On ne pouvait pénétrer plus profondément pour chercher une cause. à l’état cholérique actuel de l'atmosphère; mais les spéculations les plus ingénieuses de la pensée ne sauraient tenir lieu de preuves. La question reste donc sans solution. Hippocrate a parlé d'un je ne sais quoi, en même temps qu'il disait ars longa, L'analyse de l'air a été muette, et l'on est obligé de dire, comme lui : Quid ignolum.

Si l’on est embarrassé pour déterminer da. nature de cette cause, on ne l’est pas moins pour expliquer sa marche : elle va du nord au sud, du sud au nord; elle traverse les mers, comme aussi les continens; long-temps stationnaire sur les rives du Gange , elle a parcouru tout l’Indoustan, ravagé la Russie, sans être arrêtée par les états va- 1iés de l'atmosphère. Il paraîtrait cependant qu’une condition assez conslante de son existence serait le changement brusque de température ; et, pour n’en donner qu’un exemple, je citerai le Bengale , où les nuits sont froides, les jours très-chauds ; tandis qu’à Londres, où le mal fait peu de progrès, les circonstances atmosphériques restent long-temps les mêmes. |

Si l’on en juge par ce que nous voyons en France, cette cause qui détermine l’état cholérique de l'air ne le constitue tel que par degrés. Il y a trois ans, une épidémie de fièvre intermittente régna sur beaucoup de lieux élevés de la France. L'année dernière, une grande partie de ia population éprouva les symptômes d’une affection. qui fit présager le redoutable fléau qui vient de faire explosion à Paris.

Cette cause , quelle qu'elle soit, atteint plutôt les gens de la classe malheureuse que ceux de la classe aisée; plus les vieillards que les edultes, plus les hommes que les femmes, plus ceux qui ont fait

des excès , peu les enfans. Parmi les riches , elle choisit les gens irascibles , les tempéramens nerveux, et frappe moins fort, soit qu'ils portent remède dès l'invasion du mal, soit que leur organisation résiste mieux. Les constitutions fatiguées par des maladies antécédentes ou présentes, par des veilles prolongées, sont plus exposées. que les autres. |

Ces diverses causes, par leurs combinaisons variées, agissent de manière à affecter diversement les individus : 1°. légèrement, 2°. fortement, 3°. énergiquement. Îl m'a paru que dans ces trois cas tous les symptômes tenaient à un état de spasme des organes. La fibre musculaire, tant de la vie organique que de la vie de relation , tend toujours à se contracter, et cette contraction est quelquefois si violente, qu’on l'a vue subsister après la mort. La commission envoyée en Pologne a vu les membres d’un cadavre se rapprocher du tronc. À Bourbon, M. Guillemau a vu les ouvertures pyloriques et cardiaques de l'estomac rétrécies.

Il est peu de personnes qui, par une constitution cholérique de l'atmosphère, ne soient affectées :

1°. Si légèrement : épreintes , élancemens aux doigts , aux mains, aux orteils, aux malléoles ; crampes légères aux jambes, aux bras; nausées, éructations , borborygmes , coliques ;, selles. Cette forme du choléra est quelquefois si légère , qu’on serait tout d’abord tenté de lui refuser son nom; j'en fais mention , parce qu'elle fait ressortir davantage la nature spasmodique de la maladie. J'ai remarqué sur moi et sur plusieurs des personnes que je vois habituellement , la sensation d’une piqüre à l'extrémité d’un des doigts, sensation si légère, qu’à peine de moment en moment elle aitirait l’attention ; puis aux articulations voisines, une sorte de compression circulaire, instantanée, revenant à diverses reprises ; les mains, les pieds, les bras, les cuisses étaient comme sollicités à se mouvoir par un sentiment d’impatience; deux, trois, quatre jours après, ces sensations faisaient place à un faible engourdissement dans les mêmes parties, surtout après une marche un peu précipitée; des borborygmes fréquens,

(8) sans douleur , annoncent les contractions réitérées de la tunique musculeuse des intestins.

Plus rarement, sans autres symptômes, on éprouve une violente

douleur précordiale, durant six, huit, dix minutes.

2°. Si fortement : quelquefois d'emblée, le plus souvent consécutivement à un ou plusieurs des signes précédens, les malades sont pris de crampes violentes dans les membres thoraciques et abdominaux , de mouvemens irréguliers du cœur, des intestins, des organes de la respiration ; tous les autres phénomènes me paraissent des conséquences de ceux-ci.

* Ainsi, le sang n'étant plus chassé par le cœur, le pouls cesse de battre; souvent les artères crurales, quelquefois les carotides sont sans pulsations; il n'y a plus d’urines; il n’y a plus de bile ; les extrémités, et bientôt tout le corps, sont froids et parsemés de taches bleuâtres . livides; les mouvemens de contraction du tube intestinal rendent compte, sinon de la nature, du moins de la fréquence des vomissemens et des déjections ; la respiration est entrecoupée, il y a souvent'oppression et difficulté d'articuler les sons. Ces violentes contractions ne peuvent pas avoir lieu sans que le facies soit altéré.

Si le malade doit périr , à ces divers phénomènes succède un état de torpeur profond, voisin de l’asphyxie; s’il doit guérir, il y a ce qu’on appelle réaction. On peut bien opposer des faits à cette double proposition , elle n’en est pas moins l'expression de.ce qui arrive le plus souvent.

C'est quand Ja réaction s'opère que l’on rencontre les symptômes propres à l'irritation de la muqueuse intestinale : ainsi la matière des vomissemens et des déjections n’est plus un liquide limpide ou crémeux mêlé de flocons albumineux, mais bien une matière fluide plus ou moins épaisse, jaune, verdâtre ; il y a de la douleur à l’épigastre ; la soif est plus prononcée; le pouls, d’abord insensible, se relève et finit par s’accélérer.

5°. Si la cause agit énergiquement , l'individu peut mourir au bout

(9) de deux heures, d’une heure ; l’état de contraction existe sans rémittence sensible. 3

Je n'ai pas voulu présenter un tableau de la maladie, mais faire ressortir le phénomène qui me paraît principal, et qui rapproche beaucoup le choléra du tétanos.

Si l’on interroge le cadavre , qu’apprend-on ?

Les autopsies faites dans l’Inde, à l’île Bourbon, en Pologne, en Angleterre , en France, ont unanimement démontré l'injection du système veineux.

M. Delpuech, d'après M. O’Shognesy, nous apprend aussi que, tandis que le sang devient de plus en plus épais et se trouve enfin privé de sérum à la fin de la maladie, la matière des déjections et des yomissemens se trouve être le sérum lui-même avec les sels alcalins qui manquent au caillot, et dans les mêmes proportions. On sait que cette séparation a lieu dans d’autres maladies épidémiques , dans le typhus, par exemple, à cette différence près, que dans ce dernier cas la séparation se fait par les séreuses : pourrait-on en tirer quelques conséquences pour la nature de la cause ?

Les poumons sont dans l’état normal ; la membrane muqueuse in-

testinale est parfois injectée, parsemée de plaques rouges ou noires, Ces altérations ont été trouvées fréquentes à Berlin, rares à Varsovie.

Dans les autopsies faites par les médecins anglais dans l'Inde, lorsque la maladie avait été longue, la phlegmasie était plus caractérisée, dit M. Kéraudren ; les taches brunes ou noires ne pouvaient plus être effacées , et paraissaient intéresser l'épaisseur des tuniques.

La conjonctive est parsemée de taches brunes ou noires.

Les sinus de la dure-mère sont gorgés de sang.

Les muscles ont conservé quelquefois leur contractilité.

Des autopsies faites avec le plus grand soin à l'Hôtel-Dieu ont démontré que les divers plexus du grand sympathique ne présentaient

aucune altération ; souvent les follicules muqueux , soit agglomérés,

| (rot) soit isolés des intestins, étaicnt tuméfiés ; quelquefois même on apercevait à leur centre un point d’ulcération cormmençante. Un fait d’anatomie pathologique non moins intéressant est l'espèce d’adhérence des deux feuillets péritonéaux entre eux, sans qu'aucune substance intermédiaire en puisse rendre compte.

On voit que l’autopsie donne peu de lumière ; car les altérations de la muqueuse intestinale ne suffisent pas pour la faire regarder comme le siége de la maladie, surtout si l’on considère que le mal atteint de préférence les personnes adonnées au vin ou affaiblies par des maladies antécédentes.

Dans son Mémoire sur le mordechi ou choléra-morbus de l'Inde, M. Kéraudren a dit : « Qui peut douter que le pneumo-gastrique et le trisplanchnique, qui président aux fonctions des organes intéressés dans la maladie qui nous occupe, ne participent d’une manière quelconque au trouble qui les affecte ? » C’est aussi dans cet organe que M. Scipion Pinel va chercher le siége du mal, sans indiquer quel est le genre d’altération qu'il éprouve.

M. Delpuech a été plus loin : « C’est, at-il dit, une inflammation plus ou moins vive, et quelquefois désorganisante du plexus solaire du ganglion semi-lunaire, etc.» On a objecté la difficulté de reconnaître l'inflammation des plexus. Les recherches faites à Paris n'ont pas fait rencontrer la désorganisation que M. BEIDHeEN a vue quelquefois.

L'ouverture du cadavre n'est donc pas plus efficace pour détermiper le siége du mal que l'analyse de l'air pour en découvrir la cause. : Ainsi les deux voies les plus sûres pour arriver à la connaissance de cette funeste maladie sont donc encore fermées, Un médecin vient cependant d'annoncer que la moelle épinière était l'organe malade, et doit faire connaître plus tard sur quelle raison il appuie son opinion.

Je ne crois pas que le choléra soit une maladie contagieuse. Je n’infère pas de cette proposition que les individus appelés à soigner les cholériques ne soient pas plus que les autres exposés à être frap-

(11) pés du mal, l'agitation physique et morale étant une cause prédisposante très-active.

On a employé tous les moyens possibles pour arrêter dans sa progression la cause première Les cordons sanitaires n’y ayant rien fait, on a proposé de chasser le mal à coups de canon, puisque aussi bien le chlore était inutile. L'emploi du chlore ne sera rigoureusement indiqué que lorsqu'on aura démontré dans l'air la présence d’un corps septique renfermant de l'hydrogène.

Mais comme l'expérience apprend que la maladie atteint de préférence ceux qui sont mal vêtus, mal nourris, il faut faire comme on fait, leur donner de la flanelle et de bons alimens; que les gens à excès soient sobres, si le mal leur en laisse le temps.

Si, malgré ces précautions hygiéniques, la maladie se déclare, l'expérience apprend malheureusement, surtout si l'épidémie est à son début, que les secours ne sont efficaces que pour ceux que leur position sociale met à l'abri du besoin; il n’y a de salut possible pour les malheureux que dans la diminution d’action de la cause première. Sur les quatre-vingt-seize premiers malades conduits à l’Hôtel-Dieu , un seul est revenu à la vie.

Si l’on jette un coup d'œil sur les diverses médications employées jusqu’à ce jour , on trouve un médicament commun, c’est l’opium ; c'était aussi lui qui fit les frais du traitement dans lépidémie dont parle Sydenham, et pour laquelle il inventa son laudanum; il insiste sur l'emploi de ce moyen d’une facon qui marque une grande confiance ; il dit : « Quand vous aurez délayé les matières qui obstruent

‘le canal intestinal avec du bouillon {fait avec un poulet et dix livres d’eau ) , administré en boisson et en lavement , donnez du laudanum ; si les symptômes persistent, donnez encore, encore du laudanum, jusqu’à parfaite guérison. »

On l’emploie encore aujourd’hui ; mais, au lieu de poursuivre son emploi à outrance, plusieurs médecins l’'administrent, à l'encontre de Sydenham , au début, et en l’unissant aux émolliens,

Comme il est de toute importance de remédier efficacement aux premiers symptômes, il faut, dès qu’ils apparaissent, s’envelopper d’une couverture de laine, se placer dans une atmosphère chaude, se mettre à la diète, boire une infusion de tilleul, se mettre sur le ventre un large cataplasme laudanisé , prendre un lavement de graine de lin avec addition de trois têtes de pavots. Si, malgré cette médication , les vomissemens , les déjections , la petitesse du pouls se manifestent , si le corps se refroidit , il faut rappeler la chaleur de la peau par des frictions avec une flanelle imprégnée d’un liniment composé de quatre onces d'huile camphrée et deux onces de laudanum, en même temps qu’on fait prendre une potion laudanisée. II m'a paru que dans cette circonstance le meilleur sudorifique était une subslance narcotique. |

Cette médication est toute de symptômes, et dirigée entièrement

contre le spasme général qui tourmente le malade ; elle est sans efi-

cacité si Ja circulation est notablement diminuée. On ne peut diriger ses moyens thérapeutiques contre l'organe malade, puisqu'il est inconnu. Si, par les moyens indiqués plus haut, on parvient à détruire l’état spasmodique, et que la réaction se manifeste, il faut la modérer par l'application de quelques sangsues sur les points douloureux de l'abdomen, et satisfaire la soif des malades par des boissons froides et émollientes.

Si le collapsus se manifeste , faut-il saigner ? faut-il parcotiser ? fautil exciter ? faut-il employer le charbon, le moxa, l’électricité , les vésicatoires , le quinquina , etc. ? C’est ce qu’apprendra ou n’apprendra pas le résultat des diverses méthodes de traitement employées aujourd’hui dans les hôpitaux de Paris. En attendant, on suivra le conseil :

melius anceps quäm nullum.

Toutefois, je crois devoir citer un fait qui m'a rappelé un mode de traitement que des voyageurs ont dit avoir eu d’heureux résultats entre les mains des Indiens, je veux dire la cautérisation des pieds.

Aux divers symptômes du choléra, M. Brun joignait une céphalalgie

(13) intense : on jugea convenable de lui faire prendre un pédiluve sinapisé; il plongea ses pieds dans l’eau avant qu'on se fût assuré de sa température, qui était telle, qu’elle produisit une rougeur vive des tégumens, et arracha un cri de surprise au malade ; le froid ne s'est plus fait sentir, et une sueur générale, en harmonie avec l'état du pouls, se manifesta bientôt; la maladie a eu une heureuse issue.

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