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Quelques reflexions sur les salons

Lorsqu'on 1389, chez un peuple » de marchands et de soldais », en la ville do Sienne, toule iiérissée de tours et toute remplie de boutiques, on drossa la liste des maîtres inscrits à l'Art de la Peinture, on en trouya une bonne centaine. Le nombre était important, au regard d'une population qui ne comptait pas cent mille âmes. 11 ne s'agissait là d'ailleurs que dos maîtres, et autour de chacun d'eux il faut bien supposer encore quelques élèves et quelques apprentis. Si, consultant les mômes documents siennois, vous ajoutez au compte une centaine encore de nidcslri di l'ic/ra, de ciseleurs, do peintres verriers, vous vous assurerez que plusieurs centaines de citoyens siennois gagnaient leur vie, en la fin du xix" siècle, par la pratique des arts du dessin. On me fera observer que l'artiste, en ce temps, se distinguait mal de l'artisan, et que les confins étaient mal tracés entre l'art et le métier; je n'y contredis pas. Et je note, par exemple, que parmi les peintres, alors, on ne refusait pas d'inscrire << doux Allemands » qui enluminaient dos caries à jouer; je vois aussi que le seul Iravail qui fût

1' QUELQUES RÉFLEXIOffS SUR LES SALdNS

formellement interdit par les slatuls était la peinture des « enseignes de cabaret». Mais tout cela n'cnipèchail pas ces braves peintres d'estimer trf-s haut la destinée de leur art et d'écrire en tète de leurs statuts ces paroles magniliques : « Nous avons, par la grâce de Dieu, mission de révéler aux hommes grossiers et illettrés les choses miraculeuses qui s'opèrent par la vertu et en la vertu de la Sainte Foi. »

Nos peintres modernes ne sont plus de ces chevaliers de la Foi, mais chevaliers, diront-ils sans doute, d'un idéal, qu'ils veulent enseigner, ainsi que le prétendaient les ancêtres, aux cerveaux grossiers et obtus de leurs contemporains. J'observe donc que le nombre des artistes du dessin à Paris, en 1903, est à peu près en même proportion au chiffre de la population de la ville (ju'il l'était à Sienne en 1389. Je n'aurais garde de serrer de ti'op près la comparaison; les statistiques n'ont de saveur (jue ]nir leurs résultats généraux. C'est aussi un résultat gém'Tal que je donne, et s'il y a erreur, elle est bien plutôt en faveur de Paris et du xx'' siècle que de Sienne et du xiv". Je tiens compte de tout : je retranche, grosso modo, les provinciaux qui viennent ici faire nombre. Je retranche surtout les œuvres étrangères, qui représentent presque un tiers de la production totale, pour la peinture du moins. Car nous n'avons pas soin, comme les prudents Siennois dans leurs antiques règlenuMits, de faire payer l'amende à tout étranger faisant un tableau parmi nous [chr qttalunqiie forcsticri volesse lavorare paghi un fioriiio). Je déduis tous ces chiffres, et je reste encore en présence de ce monde sans cesse croissant d'artistes qui inonde les deux Salons, sans parler encore du Salon des Indépendants, des innombrables expositions particulières, et en oubliant, hélas! le peuple des refusés, — car on refuse encore, quelque surprenante que la chose paraisse.

Cette continuelle augmentation du nombre de ceux ou de celles qui se vouent, plus ou moins complètement, à une occupation plus ou moins digne du nom d'Art, est un phénomène social, l'indicalion d'un état d'esprit particulier dans une classe relativement cultivée de notre société, l'occasion pour l'art véritable et les véritables artistes d'une confusion fâcheuse et d'un encombrement nuisible. Comment vivent ces milliers d'artistes? Que deviennent ces milliers d'œuvres? (juestions annuelles et (juestions sans iM-ponse. Elles ne se posaient même pas pour le peuj)lc siennois. lin Salon à Sienne, s'il avait pu se eoncevoii", eût ('lé une (-hose délicieuse, d'une exquise monotonie, une assemblée de ligures graciles et expressives,

QUELQUES RËFr.EXIONS SUR LES SALONS 3

profilées sur un \(''ril,ililo cuiiiyrri' de IVuids d'or. (i;ir (•'rlMil là ([u'il no fallait pas tricher : le {)cintre avait promis de Inuci' Itieu, la Madone et les Saints, et de les lnuer en or lin et en couleurs lincs; gare à lui s'il donnait de F « or à moitié » pour or lin, do l'étaiu pour argent, du « bleu d'Allemagne » pour outremer! Il lui fallait peindre en couleurs loyales, suivant les principes inviolables d'une seule école, et représenter de pieuses, touchantes et invariables histoires. Kt puis, il devait être de bonne vie, respecter les statuts de sim art,

LA MEUSE X DU 11 U 11 ECU T, l'Ail M. A. S 1 E .\ Ll E L 1 ^

(Société Nationale des Beaux-Arts.)

rendre honneur au recteur et aux camerlingues qui gouvernaient ledit art, ne jamais s'emporter contre eux en paroles violentes; continuer ainsi jour par jour, an par an, à vivre, à peindre,

... en croyant fermement Voir son œuvre et sa foi vivre éternellemont!

Les Salons modernes sont plus composites. Los documents sociaux qu'ils nous fournissent sont d'une si prodigieuse multiplication, que je défie quiconque d'en faire seulement un dénombrement passable. Et d'abord, les u'uvres dites d'art — et dont quelques-unes sont d'art véritablement — se doivent loger où elles peuvent, et non plus, comme jadis, aux temps lointains des Expositions du Louvre, en des « salons »; car, chose bizarre, ce mot élégant, intime, aristocratique

i QURLOUES RÉFLEXIONS SUR LES SALONS

est resté! Salons! ironie des mots : la douille et dill'orme geslalion des flancs arrondis du Grand-Palais, les espaces vitrés de ces serres qui déshonorent le charmant Cours-la-Reine! Ce ne sont que recoins et coins, éclairés à droite, à gauche, par-dessus, par-dessous, vilr(''s, dallés de verre, murés de plâtras, cintrés de fer, fleuris de fleurs de stuc et de feuillages de stafT; et, là dedaus, l'arl ingénieux des tapissiers a beau, heureusement parfois, dessiner des semblants de salons aux tentures moelleuses, aux iapis épais, les œuvres s'alignent souvent, comme aurait dit Banville,

Dans quelque aslucicuse cl. vague galerie,

sur les paliers ou sous les pourtours des escaliers, dans des espaces innomés dont les tentures n'arrivent pas à dissimuler l'aspect natif de champignonnières, de gares de chemin de fer ou de l)o.ri's décurie.

Grâce aux Dieux et aux passions humaines, un iil nous est accordé pour diriger nos pas, une ligne, une frontière, et c'est la division qui s'est formée entre les deux Sociétés rivales dites Nationale et des Artistes français. Cette division, noire repos et notre sécurité, il est certaines gens qui bien méchamment la voudraient faire cesser. Ils n'y réussiront pas. Ce n'ost pas sur la haine, mais sur la sagesse qu'est fondée cette division. Ce n'est pas en tous cas sur des passions d'école ou de méthode artistique. A ce sujet nous trouverons ici une preuve remarquable de la confusion que je notais tout à l'heure : par-dessus celte heureuse barrière qui sépare le Salon démocratique et l'autre, débordent largement les genres, les principes, les écoles, telles des ondes surabondantes qui se mêlent en bouillonnant, pardessus l'étiage d'une écluse trop basse. Un flot va et vient par-dessus les tourniquets : les écoles se passent et se dépassent, se quitleni et jinis se retrouvent. Les notabilités mêmes des écoles se distribuent sui\ant une sorte de liasard : d'un coté, est M. Gérùme, mais, de r.iuii-e, M. Jean Béraud; à droite, M. Bougucreau, mais, à gauche, M. iJagnan-Bouveret. Des deux côtés on trouve donc des réaelionnaires, et, de môme, des révolutionnaires.

Dès le débul, d'ailleurs, cette confusion existait, et parmi les auteurs aujourd'hui disparus du grand schisme on rencontrait côtcà-côte Meissonier el Puvis de (Ihavunnes. Pour vrai dire, une si'paration fondée sur des principes d'école et de manière serait chos(! impossible à concevoir'. l'issaycz un peu, pour voir, de tracer une ligne de démarcation. Si même vous la pouviez lirer, le public la hiMiNcrail fausse, cl il faut liieu |ienser à lui.

Les jiigoiiKMils (|iu> la masse moyenne des speclaeleiii's poilc sur les artistes sont sommaires et insuffisants. Où sont Meii nos classiques et nos romantiques, nos i(l(''alistes ou nos réalistes, nos nioilérés ou nos « avancés »? Déjà Delaci'oix s'indic;nait d'èli'e traité de romanlicjne, et s'affirmait classicjue, en quoi il avait raison. Mais, je [trends, par exemple, ee peintre solitaire, semble-l-il, et personnel enti'e tous : M. Eugène Carrière, absent celle année du Paion,

CHAUMIERE DU L I M U 0 U H C. BELGE, PAR M. JULES li H E T 0 N

(Société dos Artistes fraudais.)

mais heureusement rappelé à notre souvenir parles poétiques peintures de sa fille. M"'" Lisbeth Delvolvé-Carrière. Je ne saurais, quant à moi, le classer qu'auprès des grands maîtres classiques du clairobscur, et pas très loin de Rembrandt. Et par contre, si vous cherchez ici des admirateurs de Ingres, vous en trouverez un en M. Degas ; vous en trouverez un autre en M. Maurice Denis; il vient d'écrire dans VOccii/rit/ une belle et enthousiaste étude sur l'école d'Ingres» à laquelle M. Albert Besnard a ajouté un épilogue charmant et pr('cieux, et non moins enthousiaste. Voici donc nos classiques; disonsle au public, et voyons s'il nous croira.

Il le croira dans vingt ans. La confusion n'est que momentanée. La postérité finit toujours par s'y retrouver. Le temps, qui est, disent les Italiens, « un gran rialantunmo ». a vite fait son départ et reconnu les siens. Quand nous nous reportons par l'esprit aux grandes luttes épiques qui ont divisé les artistes et les critiques au cours du xix'' siècle, nous sommes tout surpris de voir qu'elles sont déjà terminées : éteint l'incendie, oubliée la bataille. Car les générations d'nrtislesse succèdent avec une rapidité surprenante; elles ne se succèdent pas, mais se marcbent sur les talons, mais s'empiètent, mais se chevaucbent. Il y a longtemps déjà, Stendbal l'avait justement remarqué pour les écoles italiennes, dans cette Histoire de la Pointure italienne dont la cbronologie raisonnée reste encore très utile : il est toujours bon de ne pas perdre de vue que Léonard de Vinci était déjà un enfant grandelet que Fra Angelico n'était pas mort.

Plus rapides encore peut-être se sont succédé les générations pendant le xix'' siècle. L'école d'Ingres, à l'heure où j'écris, est à peine éteinte. Le vénérable Paul Flandrin est mort l'an passé, et un fils d'Hippolyte Flandrin nous donne la joie de voir ce noble .om noblement porté. M. Balze expose encore cette année. La génération que j'appellerai « romaine », celle qui compte dans ses ancêtres Granet et vante comme siennes les gloires pnssées de la Villa Médicis, est représentée près de nous par ce séduisant nonagénaire, M. llidicil. dont la grâce un peu morbide nous reporte aux jours de sa célèbre Ma/'arin. Cependant, Ingres lui-même Hotte au loin dans la paix du passé et la gloire des apothéoses. Les ennemis d'Ingres reposent, eux aussi, dans la même paix et jouissent du même triomphe. Et, cerles, entre eux et lui la lutte fui (ciriblc et sans merci. En possession du pouvoir et de l'Institut, Ingres oubliait bien qu'il avait lui-même passé pour révolutionnaire, aux yeux sévères des disciples de Louis David; Ingres et ses disciples exerçaient, pendant des années, un pouvoir despotique, lançant les foudres d'un Olympe académique contre les rebelles de toutes sortes. En vain, ardents à l'assaut, entassaient Pélion sur Ossa des combattants divers, d'une part Delacroix, et d'autre p:iil la vigoureuse race populaire des paysagistes. On se massait pour la poussée au seuil des Salons, alors bien gardés; on répondail aux coups de loiinenc |iai' les coups de sifllel, par les railleries, les satires et les injures. On en venait dans les deux camps, comme il arrive dans toutes les luttes vraiment passionnées, non plus seulement à déprécier le goût ou le jugement de ses adversaires.

QUKLOUKS lil':FI,KXIONS SUR LES SALONS 7

mais à soupt^onnor h'iirs iimlirs, à incriminer leur lidniiciir, pr('S(|ue leur probiti' cl leurs vertus domestiques.

Ou en était là aux environs de IS.'JO, lorsqu'on chassaitdes Salons aimuels, avec ignominie, ces mêmes peintres qui, pacifiquement installés aujourd'hui au Louvre même, quoique sous les toits, y font,

CROISSANT DE LUXE PAU UNE NUIT d'iiIVER, PAR M. É.MILE BRETON (Société Natiunale des Beaux-Arts.)

dans le legs Thomy-Thiéry, honnête et digne figure de classiques incontestés. Ils sont là, les excommuniés d'avant-hier; les uns subissent la loi du temps, et supportent mal la vieillesse qui s'avance, tels Diaz et Troyon; d'autres se défendent mieux et s'acheminent doucement vers l'immortalité : Decamps, Jules Dupré, Daubigny, Millet; d'autres, enfin, s'installent dans la gloire, pour n'en plus sortir désormais : tels Delacroix et notre divin Corot.

La lutte est finie. Les couronnes éternelles sont données. Et pour-

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laiit (HU'l(iue3 vétérans de la graiulc Lalaille sont encore en vie et bien en vie; nous les rencontrons aux Salons celle année, et ce ne sera pas à beaucoup près, s'il plaîl aux Muses, la dernière fois : c'est M. Jules Breton, ancêtre vénéré de tous pour sa laborieuse vieillesse et pour l'bonneur de sa longue vie, poète et peintre, debout sur le bord de la tombe à peine feiméc de son frère Emile Breton, heureux de saluer une nouvelle généralitm de peintres en ses enfants, M. et M"" Démon l-Breton.

Puis, c'est M. Ilarpignies, qui, d'une nmin ferme et d'un dessin serré, profile toujours ses arbres I)ien français dans l'air limpide de nos vallées françaises; il aime, je le sais, à rajjpeler qu'un temps fut où ces mêmes beaux arbres, bien classiques, passaient pour romantiques et étaient, sept fois de suite, consignés à la porte du Salon.

Après cette lutte-là, c'en fut une autre, plus violente, s'il est possible, soutenue d'une part par des sagesses exaspérées, de l'autre par des paradoxes d'atelier et des gageures d'enfants terribles. Ce fut la lutte des idéalistes contre ceux qu'on appelait réalistes, naturalistes, plein-airistes, luminisles, impressionnistes, et de divers antres vocables en isles, tous aussi incorrects et tous aussi mal définis. Ce fut après le second Empire, vers 1872. On avait, tant bien que mal, amnistié les précédents rebelles : il y avait un Théodore Rousseau au Louvre; on ne discutait plus guère Delacroix qu'à voix basse. On ne s'apercevait pas encore que l'uvis de Cbavannes étendait peu à peu son action dominatrice, jusqu'à faire, un peu plus tard, tout oublier et pres([ue tout délester, dans l'attenle d'une grande évolution qui, à sa mort, devait brusquement s'arrêter. Alors on en riait. Oui, vraiment. Mais on ne riait pas des impressionnistes. C'était au contraire de la fureur! On allait les voir, groupés autour de Manet, soit dans les fameux Salons des Refusés, soit dans d'étranges Expositions particulières, disposées Dieu sait comme, le plus souvent dans des appartements vacants. Je m'en souviens. C'était vraiment de la rage, et c'étaient de véhémentes et vertueuses indignations.

Que resle-t-il de ces cris de colère? Peu de chose. Les tableaux, exposés alors dans ces terribles entresols, et que l'on regardait comme déliant le I)on sens et subversifs de l'ordre public, se veiident anjdui'd liui de fort lions piix, elle/ les pi us lioiirgeois des mai'cbauds de laldcaux, el de préféi'eiice en vui' de r.\iii(''ri(|ue ; elles peintres sont devenus ou célèbres, ou au moins connus iionoi'aldenn'ul : c'est Degas, le rare et précieux; Forain, si justement iiopiilaire, (iiii, celte année, pour notre joie, a recommencé à exposer do robustes

tableaux; (llaiule Monct; Renoir; Pissarro; Sislcy; Bcrliio JMorizol ; c'était LMicoro, — le croirail-on? — ce peinire sincère des iiriimes légères et blanches de Paris, de nos rues et de nos pâles arbres, U. Raffaèlli. Arrêle/.-vous, je vous prie, devant les tableaux de ce révolutionnaire, et dites s'il vous remue la bile ou vous trouble les sens.

Ils ne sont pas entrés touL à l'ail, si vous voulez, dans ce que j'appelais ambitieusement la paix des apothéoses, et lorsqu'on traverse la salle du legs Caillebolte, au Luxembourg, de persistantes protestations, sans cesse renouvelées, témoignent que quelque chose des

BOIIDS DE LALLIEIl, PAU M. Il A U PI (3 N I E S

(Société des Artistes français.)

anciennes haines gronde encore. Mais que la paix est donc proche! L'influence de cette école si décriée, si volontairement insurgée, s'est établie tout doucement, sans que le pul)lic s'en aperçût beaucoup. Moins d'attitudes pudiques et de vertus eiïarouchées d'un ctjté ; moins de truculences et de fumisteries d'atelier de l'autre, et l'on a fini par s'entendre. Ce qu'il y avaitde vrai, de sincère, de lumineux, dans les procédés de la terrible école, s'est imposé, comme la vérité s'impose toujours. Et, pour tout dire, il est maintenant bien peu de bons paysagistes qui ne tiennent quelque chose des féroces impressionnistes, terreur hier des bourgeois courroucés. Entre beaucoup d'exemples, des centaines, je citerai, pour mémoire, d'une part un paysagiste très estimé, AL Lebourg, et d'autre part un jeune peintre fort habile et qui ne m'était pas encore connu, M. Bourdon.

J'observe, en continuant, que le public est devenu très calme et très prudent. On peut l'affronter, et l'on ne s* en prive pas. Il ne crie plus. Observez l'attitude des passants devant un tableau, plein de mérite d'ailleurs, mais étrange assurément, invention vraiment trè's extraordinaire d'un cerveau nourri d'une bizarre poésie. C'est V Orphée de M. Henry de Groux : un être s'avance, malingre, anguleux, pâle, saisissante image, en son corps grêle, de la faiblesse humaine parmi l'affreuse immensité de la création hostile; il s'avance, et de sa main nerveuse, de son bras raidi, il soutient sa seule arme, sa lyre aux trois cordes tendues, et devant lui tout s'écarte : les entrelacements fantastiques d'une forêt vivante, où les courbes des lianes et des troncs d'arbres se résolvent en volutes atroces de reptiles, en contorsions de lézards, en nœuds de serpents monstrueux. Le spectacle est singulier; la peinture plus singulière : terne, pâle, triste. — Le spectateur regarde, dit un mot, fait un geste, et passe.

Les mœurs des hommes s'adoucissent. Je ne sais s'il faut s'en louer, car il y avait quelquefois pour les arts un singulier stimulant dans les haines vigoureuses, si injustes même qu'elles aient pu être. Le coup de couteau d'Andréa del Castagno au cœur juvénile d'Anlonello de Messine est une belle histoire, fausse d'ailleurs, mais un beau symbole d'histoire de l'art. Et puis, j'ai peur que l'apaisement moderne ne soit d'un mauvais aloi. J'ai peur que la paix ne se fasse au nom quelquefois, non pas d'un idéal commun, mais d'intérêts communs. J'ai peur qu'une influence ne s'exerce un peu ici, dont ce n'est pas le lieu de narrer les méfaits, et qui se nomme l'Art administratif. Les passions endorment si bien, à la faveur des concours, des associations, des expositions, au son émollient des rapports et des procèsverbaux, dans le sein tiède des Commissions, sous la pluie grasse et continue des croix et des commandes 1 Mais je n'insiste pas.

J'aperçois un autre motif du calme plat des passions artistiques. Le voici : mettez à part, dans toutes les branches, une poignée d'artistes, les rares, les privilégiés, ceux que l'on appellerait en anglais » //i// happij few », et observez seulement la foule; vous découvrirez alors les progrès étonnants tle l'enseignement artistique parmi les médiocres. Presque tous le sont au même niveau, ou à peu près, et possèdent à un degré presque iiuifdi me la lechui(|ue de leur art. 1*^1, vérilaMcuicnl, il y a l.iat de gens aujourd'hui (|ui savent passablement peindre ou sculpter, que c'est presque uiui originalité de n'en rien savoir, et que c'est devenu une l'areté appr(''ciée dans nos Salons, qu'une très mauvaise peinture. Faites le tour, allumez votre

OUKLQURS Kl^l-LEXIONS SUR LES SALONS

liinlerno, et clicrcliez ;ivoc soin ce que, nos pfjres appelaienl (je ne sais pourquoi d'ailleurs) une « croule », une vraie, antiienliqnc » crnùle », un monument inconlesié de naïvelé, maladresse et ignorance humaines, devant lequel c'est un repos de s'arrêter et de rire un bon moment. Chez les Indépendants seulement, en vérité, cette joie honnête nous est libéralement accordée.

Le public n'est pas seulement devenu prudent, mais méliant; il s'est aperçu qu'il s'était fort souvent trompé et que le goùl, en ses évolutions, le force un peu Irop souvent à saluer des œuvres devant

UOUllS DU LAC DE GENEVE, PAR M. A. LEnOl'RG (Sociét(^ Nationale des Beaux-Arts.)

lesquelles il s'était un peu vite esclaffé. Car, souvenez-vous en, jamais devant les plus grandes simplicités de l'aile gauche des Indépendants on n'a vu rire à ventre plus déboutonné que jadis devant le sublime Pauvre pêcheur de Puvis de Chavannes. Aussi le public se range volontiers aujourd'hui à cette disposition que Joubert recommandait philosophiquement comme « la plus louable » pour une « honnête ignorance », à savoir : <.< regarder une mauvaise peinture avec respect et une bonne avec délices... » C'est encore le plus sûr; mais encore faudrait-il savoir ce qui distingue la nonne de la mauvaise. Aussi une générale indifférence est-elle plus sûre et plus philosophique encore.

Cette indifférence gagne un peu les artistes, lin quoi je les louerai, mais pour partie seulement. Je ne trouve plus chez eux, même chez

12 Ori:i.0UES RÉFLEXIONS SUR LES SALONS

les plus originaux, le désir de surprendre et comme de défier l'attention. En les temps passés, il fallait à toute force passer pour « avancé », et le public d'ailleurs, plein de facilité, tenait pour « avancé » tout artiste qui sortait un peu de l'ordinaire. Dans la musique, avant \Yagner, Schumann et Beethoven, on avait tenu pour « avancés » Méhul et Haydn, et l'on avait dit d'eux qu'ils manquaient de mélodie, ainsi que, dans les autres arts, on affirme toujours que les « avancés » ne savent pas dessiner. « Avancés )i, nous l'avons vu, furent tour à tour Ingres, puis Delacroix, puis Corot. Mais ce que l'on oublie trop, c'estqu'à la lin de l'Empire la rude et puissante précision de M. Donnât était tenue pour « peinture avancée » ; I)ien plus « avancée » encore la virtuosité de M. Carolus Duran, dans l'éclat chatoyant des satins aux larges cassures.

Hier encore, c'est un nouvel exemple : tout le monde a entendu traiter d' « avancé » M. Jacques Blanche; songez-y bien en passant devant le mur où sont suspendus tous ensemble ses sobres et délicats portraits. Comment, dès le début, et dans les succès variables de ses premières tentatives, n'apercevait-on pas l'etfort médité, continu, parfois pénible, toujours finalement heureux, vers la conquête d'une technique savante et d'une intelligence profonde de l'expression humaine? « Il faut, disait Diderot, qu'un portrait soit ressemblant, pour moi, et bien peint, pour la postérité. » Je garantis, autant qu'on peut faire, l'aveu de la postérité aux portraits de M. Blanche; je conçois sur les murs honorables d'un grand musée de l'avenir la toile où se groupe, pleine d'honnêteté et de grâce, la belle famille du digne poète Viélé-Griffin, en cette attitude générale, à moitié artiste et à moitié genllcman-farmcr, que la tapisserie d'un conventionnel paysage anglais encadre à souhait. Au même musée, plus loin des Anglais et plus près de certains Flamands du xyu'' siècle, je conçois le portrait du musicien Claude Debussy, où l'on admirera toujours la touche blanche, ivoirine, qui couronne d'une douce, vague et incertaine auréole un front large et tourmenté, sous le([uel se cachent profondément les yeux.

En somme, liieii libres sont aujourd'hui les artistes de marcher de l'avant. Ils ne soulèveront plus d'émeute. Ils ont un bon public. Hs ne semblent plus, d'ailleurs, eux-mêmes disposés à trfuiblcr les âmes par des procédés excessifs et des sujets exaspérants. Aussi jo considère comme digne de note, eu cette année l!)(l-"!, le l'ait qu'un artiste, d'ailleurs fort habile, s'attarde encore à l'ancienne prati(|iie (|ui consiste à éloiiiiei' les bourgeois et — si j'osais user d'une iiu'ta-

QURLQUKS liKI'l.llXIONS SUI! LKS SAI;(lNS

pliorc nui (lcciiU)i('ii,(jii(ji(iiio iiuu encore uc;ulémi(iue, — use «payer leur tète » : M. Honnard a peint d'une touche l(5gi!i"o, d'un dessin un peu paradoxal, l'I dans une jolie teinte L;rise, VAprh-nildi Jioiir- (/r(ii\f\ on y voit. déci-ils avec une féroeiii' jiiyeiis!\ de hideux l)(uir-

roirruAiT de m. cl.\ude-a. Debussy, pau m. j.-e. iilaxciie (Société Nationale des Beaux-Arts.)

geois, débraillés, vulgaires, dans l'horreur des allées caillouteuses d'une vilaine pelile villa, près de Pantin ou hien d'Anhervilliers, hiids à ravir en leurs personnes, leurs habits, leurs enfants, et jusqu'en leurs meubles, leurs fleurs, leur chien et leur chat. Ah! combien sots, vicieux, vaniteux, égoïstes, ces bourgeois! et combien nobles, purs et généreux les artistes que le peintre fréquente, issus pourtant sans doute, ù mystère, de bourgeois, eux aussi!

J'ai pris plaisir à m'arrèter ici : l'état d'esprit que révèle ce tableau

\i QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES SALONS

est assurément rare, et présente à l'observateur un pliénomène d'archaïsme qui se rencontre parfois dans l'histoire des arts. On se sent emporté vers les jours disparus de la vie de bohème, jours héroïques oîi l'étudiant, le rapin, le poète inédit, rompaienl des lances contre ce monstre, ventripotent et obtus : le propriétaire; où un lien semblait établi entre l'idéal des arts, d'une part, et, de l'autre, les cheveux longs, les chemises de flanelle et le velours à côtes. Je m'émeus à ces souvenirs d'un monde en sa Heur, d'un passé à jamais perdu : ô Miirger, ô Schaunard! ô jeunesse, printemps de la vie!

Pour tout dire sur les dernières luttes artistiques, il me faut parler encore des indignations soulevées récemment par une dernière tentative (< avancée », celle des « pointillistes ». Cette école, si particulière, eut pour berceau, comme plusieurs autres, la petite boutique de la rue Le Peletier, précieuse aux débutants il est quelque quinze ans, que tenait un brave homme, mort depuis et mort pauvre, ami de la peinture en somme, quoiqu'il la connût peu, et dont le nom ne doit pas être tout à fait rayé de l'histoire des arts en ce temps, car il y joua son petit rôle : Le Barcq de Bouleville. Plus d'un, parmi les peintres bien classés d'avijouid'luii, fut heureux d'abriter ses débuts dans la boutique de Le Barcq, — et n'aime plus en parler maintenant. Je n'ai pas oublié les propos de Le Barcq à ses rares clients, au sujet des pointillistes : « Achetez-en, nous disait-il : ils gagncronl, ils vieilliront bien » ; • — en quoi il avait raison, car il est des tableaux de Seurat, par exemple, le créateur du genre, qui ont déjà acquis un grand charme. Et Le Barcq ajoutait : « D'ailleurs leur école ne durera pas : cela leur prend trop de temps pour poser tous leurs petits points! » En quoi il n'eut pas tout à fait raison, ni tout à fait tort non plus, ainsi que nous Talions voir.

Le pointillisme n'est pas un fait négligeable, et les pointillistes sont des artistes très sérieux, dont l'inlluenccn'a pas été sans utilité. Si opposé que l'on puisse être à la rigueur absolue de leur système, il eu faut reconnaître l'importance, et rire d'eux n'est pas, je pense, faire preuve d'un très grand jugement. Leur système est la consé- (pience excessive, mais logique, de la doctrine des impressionnistes et de l'école de Manct. Cette doctrine était en somme celle de la divisiondes rayons lumineux. L'école académique n'avait connu (iiiuiu^ distribution artiliciellc de la lumière, (|u'iiii jour d'atelier, cnuiine <iii dit, f;iit di' lumière blafarde ou arliliciellement dorée, eu ciuitraste avec des ombres trop absolues, bistrées ou bilumineuses. Lu réaction contre ces procédés démodés, les écoles qu'on appela im-

OliKLOUKS ltKFI>E\I()NS SUR LES SALONS 1S

prossionnislos [en lui le nom le plus usiU'j s'cirorcèreul d'aualyseihi luniit^ro, d'en isoler les éléments, d'en croiser les rayons sans les fondre toujours, en ohscrvaut sincèreniciit la nature, de les faire pénétrer par rellets dans toutes les parties des tableaux, pour animer même les ombres de vibrations lumineuses, puisque, après tout, le noir vrai n'existe pas et n'est que la négation de toute vue. Telle fui, en un rapide résumé, la recherche de cette école, qui s'y absoi'ba trop, jusqu'à oublier parfois et les formes et les lignes, mais dont les services ne sont plus guère niés aujourd'hui par personne.

On voulut aller plus loin encore, et, d'après certaines règles empruntées presque autant à l'optique qu'à l'art de la peinture, diviser absolument tous les éléments de la lumière, et juxtaposer seulement et rigoureusement les couleurs. On procède ainsi : le peintre observe un effet de la nature; il le note, en une aquarelle rapide et largement lavée. Cette « notation » (c'est l'expression technique) n'est pour lui qu'un renseignement. Il y distingue les couleurs, et, les ayant distinguées, il se sert de gros points ou de gros carrés, en damier, de diverses couleurs, les disposant côte à côte, les brouillant avec habileté et science comme une sorte de mosaïque, de façon que l'œil soit confondu pour qui regarde de près, mais très véritablement charmé, de loin, par la sensation vive des vibrations de la lumière.

Très peu de pointillistes sont absolument fidèles à l'observance rigoureuse du système. La plupart trichent plus ou moins. Il me paraît évident que, suivant la prophétie de Le Barcq, la tentative n'est pas durable. Mais il est non moins certain qu'elle a servi de leçon très profitable à plusieurs peintres de ce temps, et les a fait avancer dans l'étude et l'expression de la lumière. Le pointillisme est la lin des " jours » d'atelier, la mort du bilume et de la momie. 11 succombera lui-même sur la tombe de ses victimes. Je n'en doute pas. I\Iais il ne sera pas oublié, et ce serait injuste, en elfct.

Son aventure mérite, d'ailleurs, réflexions. Sa condamnation, c'est <[u il est lui-même factice et conventionnel. Finalement, il n'est qu'un procédé. Or, on doit professer, je pense, que, dans les arts, un procédé n'est rien en lui-même; il sert à exprimer et non à sentir. Or, tout est là. Un procédé nouveau est vite imité, copié, reproduit; car nos artistes sont adroits : ils ne le sont que trop. C'est une grande erreur de croire qu'on a fait une révolution dans les arts quand on a inventé un nouveau procédé. On possède le procédé de Rembrandt, puisqu'on fabrique des Rembrandt. L'aventure de la tiare de Saïtapharnès nous vaut de constater par nous-mêmes au

m QURLQUES RÉFLEXIONS SUR LES SALONS

Salon qu'un M. Rouchomowski possède assez bien le procédé des ciseleurs antiques. Il est des gens qui font des accords comme Wagner, de la peinture comme Manet ou Renoir, des vers comme Ileredia. Ils ont saisi leurs procédés? Ônt-ils leurs àmcs?

Ne parlez pas tous à la l'ois, eût répondu Banville.

Et oljservez encore ceci à propos des petits points : plusieurs peuvent peindre également avec des petits points et avoir une pensée artistique toute difTércnte. Je rencontre d'abord parmi les pointillistes le plusconsciencieux observateur de Icursyslème, celui de tous aussi dont le talent est le plus incontestable : M. Signac; c'est un large et somptueux décorateur, aux vastes et poétiques paysages, aux ciels embrasés. Et un peu plus loin, voici M. van Rysselbergbe, un des chefs de la Libre Esthétique belge, qui me semble n'être révolutionnaire que par le procédé. Oubliez les petits points, et vous trouverez en lui un artiste sage et gracieux, doux et un peu pâle. Il est donc avéré que les esprits les plus divers peuvent s'exprimer par le procédé le plus exclusif.

Mais il est aux systèmes et aux procédés ime autre oiijection qui est plus grave. Le grand, le profond charme des arts, et de la peinture surtout, c'est, si je puis dire, le procédé personnel, spontané de l'artiste, son geste, sa touche, sa main. Laissons les pointillistes, qui nous ont été une bonne occasion do raisonner, et nous allons avancer peut-être en ces propos vagabonds où, à propos des Salons, il nous est donné de loucher à (|uelques-uns des bons et inestimables lieux communs qui font, après tout, la seule solide et saine nourriture des esprits.

Or, revenant à la postérité, dont nous avons déjà tant parlé, nous pouvons dire que son jugement favorable sera fixé assurément, par cette touche personnelle, cette » main » que nous venons de dire ; cela, c'est le « je ne sais quoi » du xvn" siècle. C'est la forme d'une ligne, d'un trait, d'un coup de lime ou d'un coup de piuceau, (|ui éveillera justement après des siècles, dans l'âme d'un spectateur, l'ensemble de pensées et de sentiments qui est nécessaire ])()ur recevoir la jouissance estliéti(|ue (|U(> l'arlisle a éprouvée lui-mèine. Ces! une communicatidu direcle et pei-sdunelle, et elle est iueil'able, car si elle pouvait s'exprimer en nidls, peindre ou sculpter seraient désornuiis choses vaines. F.t c'est ici ([u'iV-late l'absurditi' de ce qu'on appelle réalisme. Si l'homme pouvait absolument reproduire la réalité des choses sans aucune variante, ce serait la plus niaise des entre-

01 lll.nlKS liKl-LEXIONS SUH LES SALONS

[ifisos; car la rrali léchas clio-sossiillirailsans ([u'on s'ûverLuàt à en lirei' Inborioiisomcnt des doubles. Mais resjtrit de l'Iioinnie ne conçoit et n'e\|Minie (|ue des relalions. Les peiiilres le savent bien, el rien n'est plus juste que ces mots qu'ils se plaisent à employer: valeurs, rapports. La main du peintre, sa touche, son « je ne sais quoi », c'est par excellence sa relation iiersonnelle aux choses. Le dessin est surtout personnel et subjectit. La nature ne donne point de dessin, et ne connaît point de lignes; le dessin est la conception qu'a le peintre

wé'Â.'

S I S T E R 0 N , PAU M . S I ti .N A C

DESSIN UE l'autiste d'après son tableau {.Société des Artistes indépendants.)

des interruptions et des intersections de la nature, c'est la droite ou la courbe qui rend exactement sa pensée, c'est la signature de son esprit, c'est, a-t-on dit, le « paraphe de l'artiste ». Car l'œuvre d'art est mixte : le corps et l'âme y ont ttuis deux leur part. Ce qu'a conçu la pensée, elle l'a reçu des yeux, elle l'exprime avec des muscles et des nerfs.

Quand Simone di Martino (je reviens à mes Siennois) dessina et enlumina pour Pétrarque le portrait de Madame Laure, amante idéale, toujours aimée, toujours admirée, malgré la fuite des mois et des années, Pétrarque nous a dit où et comment il en conçut l'image. Pendant mille ans, il ei'it pu la contempler sur terre, sans jamais entièrement comprendre son ineffable beauté. Il fallut qu'il

montât jusqu'au Paradis, on un ciel plaloiiicien, où siègent, éternelles, les Idées :

Ivi la vide, e la ritrasso in carte.

<< Il la vit lace à face, et puis la dessina '>.

Voilà certes bien des embarras pour nos peintres de tous nos Salons, et une bonne élude ou de plein air ou de modèle à l'atelier leur paraît bien suffisante, sans faire visite aux Idées dans les Paradis philosophiques. Rt pourtant dessiner ou peindre un objet sensible, un arbre, une maison, un être humain, c'est le distinguer de tous les autres, l'isoler et le considérer suivant ses caractères absolus. Voir ainsi l'objet et le peindre en telle façon que les lignes et la couleur aient aussi de l'absolu et semblent les seules possibles, les seules appropriées h l'expression de ses caractères, ce sera sans doute avoir fait un chef-d'œuvre, — le « chef-d'œuvre inconnu » de Balzac peut-être, un chef-d'œuvre rêvé. Mais toute œuvre simplement bonne tient, en quelque chose, de ce chef-d'œuvre-là.

Aussi, si encore une fois nous venons aux exemples, nous nous apercevrons que la conception d'un véritable artiste variera, et son exécution aussi, suivant les types des olijets qu'il lui faut représenter. Oui, sa (I main >i même, cette « main » dont nous avons loué et dont nous savons reconnaître les lignes et les touches, voudra trouver des détours et des adresses nouvelles, suivant les pensées et les images qui sollicitent son opération. Je vous proposerai d'examiner, à ce point de vue, les beaux tableaux qu'a envoyés cette année M. Besnard. Vous vous plairez aux fraîches verdures de ces petites toiles décoratives, aux frissons d'eau courante déchirés de sillages de cygnes, et exprimés d'un pinceau si alerle. Devant les deux portraits, vous apprécierez une fois de plus les ([uaiil('s spéciales du peintre, son habileté prestigieuse à baigner de lumière et les ligures, et les objets, et les lieux; vous aimerez à devinei', si ferme, si grandement classique, son dessin sous les coulées lumineuses de sa couleur souple et chatoyante, sous les longs coups de pinceau soyeux, sous les jours frisants (pii illuminent les coniours.

Mais regardez mieux, et vous renuu"([uerez que ces deux portraits ne se ressemblent pas entre eux par les (jualités île la peinture, pas plus qu'ils ne ressemblcnl à tous les portraits que M. Besnard a exposés dejuiis dix ans. Mais observez surloul un des deux purlraiis : e'esl uni' danir drajuM' dans une l'ohe llnllanle de salin noir, assise dans lin jaigi- faulcuil, sur les bi'as dii(|uel retonibeni les deux mains, et dans l'une des mains un livre à peine qiiitlé, où le doigt

QUKLQURS lil^KI.HXIONS SUR LES SALONS

marque ciiciirc une [n\'j;r. l/a lèli- s'est redressée; nous l'apercevons en profil perihi, rêveuse encoi'e un peu, mais iléjà sourianle. Il semltle (jue qnehin'un soil venu interrompre la lecture et la niéililalion, et que la liseuse, encore f^ravc, tlétende ses lèvres déjà pour répondre.

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