TUE
caractère. Il exprime tout haut ce qu'il est décent et coutumier de penser tout bas. L'excès de sa franchise touche à l’impertinence el son commerce n'est pas toujours agréable. « À un de ses camarades et ancien condisciple, devenu magistrat el qui vient lui rendre visite : « Bien content de te voir, dit-il, Lu es toujours aussi bête ?... » (Paul Voivenel).
Communicalif et expansif il recherche la société, mais il ne peut v vivre. Ses excentricités ne tardent pas à l’amener à l'asile.
Les problèmes les plus vastes et les plus ardus n’ont plus de secrets pour lui. Il entrevoit dans un éclair la solution que tant d’autres ont péniblement cherchée avant lui. D'ailleurs il n’est pas jaloux de ses idées et de ses découvertes. Prodigre, il est prêt à en faire bénéficier le monde. « Qu'on le laisse seulement aller à Genève et il saura leur expliquer... » Et le voilà! avec, une moue de dédain, s'essavant à la critique des efforts tentés, jugeant de la valeur des uns el des autres, sans aucune nuance de respect, d’ailleurs.
Il est parfois cruel dans ses réparties, mais sans méchanceté. La valeur de ce qu'il dit ne lui échappe pas entièrement quoiqu'il ait à peine le temps d'en mesurer la portée.
Son vaste optimisme ne le rend pas pour cela plus indulgent el n'atténue en rien son esprit critique. S'il mange de bon appétit, marquant sa satisfaction par un sourire largement fendu, cela ne l'empêche pas de remarquer « que les lentilles ont des cailloux ». S'il se plaît à nous dire toute la joie qu'il éprouve à passer l’hiver à l'asile puisque ses moyens ne lui permettent pas d'aller à Nice, ce n’est pas sans faire remarquer que « ce palais manque plutôt de confort, et qu'il s'y verrait fout à fait bien en compagnie des pourceaux. » Îl dit cela et pense-déjà à autre chose. On a l’impression que rien ne pourrait
le tracasser, tant il accorde peu de son attention à quelque sujet que ce soit. II la disperse au gré de ses perceptions rapides et des caprices de son imaginalion.
Ses fantaisies imaginatives sont en effet multiples, gigantesques, fantastiques, mais n'aboutissent jamais à un délire systématisé. Il n’a pas de conviction, il ne tient pas à une idée. Oubliant, la minute suivante, les lumineuses pensées qui l’enchantaient dans la précédente, il ne peut rien construire. Que lui importe ! Il ne risque pas pour cela de sombrer dans un ‘désespoir farouche, comme le poète que fuit l'inspiration, puisque chaque minute lui apporte des matériaux nouveaux et toujours plus beaux.
En bref, comme il ressort des observations classiques, le phénomène frappant, c'est l'euphorie. Elle constitue le symptôme affectif fondamental. Deuxième point : l’instabilité, dans les idées, dans les senliments. Mobile à lexcès, le maniaque passe sans transition, sans motif apparent du rire aux larmes, de la bienveillance à la colère, d’une idée à l’autre. Jl parcourt avec une rapidité déconcertante Ia gamme des émotions. Comme le résume le mot classique, «il est barométrique ».
Ce malade paraît joyeux. Il le clame. D'où s'écoule la sève qui vivifie cette joie exhubérante ? Quelles en sont les racines ?
Voici des éléments
Psychiquement : Hypertonus généralisé, intensité des sensations, acuité des perceptions, rapidité vertigineuse des associations, sentiments nombreux et tumultueux, mémoire d’évocation accrue : hyper-
Re De
mnésie, imagination plus vive, attention spontanée excitée, mais fugace... Trop de richesses.
Mais tout cela est mal élayé, sans lien, sans trame, aboutissant à une logorrhée impélueuse, à des actes dispersés, diffus, contradictoires ;: émonctoires des perceptions accumulées que le malade « fait surgir dans une sorte de chaos tumultueux », et des sensations auxquelles il obéit d’une manière toute impulsive et aveugle. Gaspillage, inflation, vaisseau balloté dans un même instant des points culminants aux creux les plus sombres. Au milieu de ce désordre, un optimisme sans limites, que le malade semble vouloir partager avec le monde entier, donne un semblant d'unité et forme un centre. On à Pimpression d’une machine en pleine activité mais d°réglée. Aucun rendement.
Organiquement : Constatations parallèles. Deux mots les résument : « hyper » et « instable ».
Organes des sens hyperesthésiés ; mais sensibilité sénérale ordinairement très émoussée. Système nerveux végélalif excité. Généralement vaso-dilatation (Dumas). Pouls accéléré, circulation plus vive. Kécrétions augmentées ; « la sueur dégage une odeur de souris » (Régis). Appétit allant jusqu'à la voracité. Cependant le malade assimilé mal et maigrit langue saburrale, haleine fétide, soif vive, traits Uirés, faciès amaigri. Peu ou pas de sommeil, dont il éprouve à peine le besoin, tant il sent sa force musculaire accrue. Il ne connaît pas la fatigue. Classiquement une bonne cénesthésie.
« Une bonne cénesthésie, dit Delmas, provoque à la fois un état de satisfaction, d'euphorie, de griserie et une tendance impérieuse à dépenser un tel trop plein de vie... » Faut-il voir là le point de dé-