QUELQUES OBSERVATIONS PERSONNELLES - INÉDITES
Observation 1.
R. Jean, 26 ans.
Il gesticule au milieu de la cour, s’esclaffe, tourne sur lui-même, se baisse, ramasse une brindille, tente de dessiner son ombre sur le sol, rejette cette idée avec la brindille pour se mettre à courir. [l s'arrête net, rit, examine ses doigts. Puis, repart le nez au vent, les mains dans les poches, et s'arrête de nouveau. Râclant la terre de la pointe du pied, il s’enferme dans un cercle et rit de plus belle.
Il nous intéresse. Aussi, l’arrêtons-nous dans le cours ae ces multiples opérations. Il accourt aussitôt à notre appel, les bras écartés, le visage tendu et déclare spontanément : « Ah, je suis heureux, moi !.. ».
Automatiquement, la question : « Pourquoi ? ».
— « Ah ! je ne sais pas, je ne sais pas... »
Nous insistons.
— « Je ne sais pas. »
I rit, s’agite, secoue la tête, regarde derrière lui, prend une cigarette dans sa poche. Nous insistons encore.
-— « Parce que j'ai pas de femme. J'Y comprends rien, je ne sais pas l »
Il s'exprime d’une voix fluette, vite, avec de nombreux gestes, le plus souvent mal adaptés, secouant fréquemment les deux avant-bras, comme dans un mouvement d’'impuissance.
Nous voici dans le bureau. Il s’assied en nous tournant le dos, rectilie, se penche, tend l'oreille, se gratte, soulève le rideau et se colle le nez à la vitre. Au cours de l’interrogatoire, un perpétuel sourire, entrecoupé de fréquentes crises de rire.
— « Pourquoi riez-vous ? »
= «Je ris quand j'ai du riz, on rit, on rit, quoi... on rigole |! »
La conversation est pénible. Il s'échappe le plus souvent en répondant : « Je ne sais pas, Je me rappelle plus... »
— « Quel métier faisiez-vous ? »
___ « Le boulanger, pardi, celui qui fait le pain dans les forêts, le tonton et tontaine. Ah ça, je m'en fous ! Ce que tu écris là n’a aucune signification. Oh, j'en sais rien ! Oui, oui, je suis bien portant, ça va, ça va!
Je rigole parce que je suis content, parce que Je vais sortir. Je suis mieux ici que pour travailler dans le civil. »
— « Bon, vous resterez ici dix ans. »
— « Ah, oui, oui, oui. Si je m'envole, je serais pas là. Ici, j'habite ailleurs, 75, rue du Temple, à l’Hôtel- Dieu. »
— « Qu'est-ce que vous venez de me dire ? »
— «Je me rappelle plus. On dit qu’on va m'enferter AN tm) :
—« Pourquoi dites-vous cela D »
— « C’est une habitude, parce que je sais pas dire bonjour à ma mère, mère, merci, oui c’est ça, c’est juste. J'ai été pour mourir. Je « déconne » toujours le SOIT. »
Nous lui faisons lire cette phrase : « Il tenmdit une main loyale et dit : tope-là ». Incapable de s’en souvenir trois secondes après, il répond : « Je connais pas les animaux. Tu topes », et apercevant notre montre « Quelle heure est-il ? », puis notre bague : « Elle est jolie, la bague ». Spontanément : « Merci, oui, j'y comprends rien. Ah, bavard, derrière le dos, écuelle à sabots ! »
Nous lui montrons un crayon, un buvard, un porteplume en essayant de fixer son attention. Les dérobant à sa vue, il peut répéter quelques secondes après : « II a un buvard et une plume ».
— « Et quoi encore ? »
« Une baguette. J’ai pas à m'en faire, j'attends. »
— « Où êtes-vous ici ? »
— « Je sais pas, je sais pas. »
— (€ Vous êtes dans une maison de fous. Est-ce là votre place ? »
—.« Non. Ah, je m'en fous. »
. Pas de signes physiques. Examens sérologiques négatifs dans le sang et le liquide céphalo-rachidien.
D'après les renseignements du dossier : consanguinité, début des troubles depuis un an environ. Premier internement:
Ce malade est à Ville-Evrard depuis juin 193%. Le cer- Uficat immédiat du D' Rodiet, conclut’: « Est atteint d’excitation intellectuelle de type maniaque. Logorrhée incohérente. Altention hyperexcitable. Fuite des. idées: Plaisanteries el éclats de rire. Hallucinations auditives probables. Doit être maintenu en observation. »
Une note du 8 juillet : « Encore excité. Propos ironiques ou grossiers. Associations de type maniaque par assonnance. insomnie. »
Il nous à paru intéressant de retenir cette observation parce que, en dehors de cette euphorie, elle met en évidence une étonnante mobilité de l'attention : d’où cette incohérence des propos. Elle permet en outre de supposer, dans Ce cas particulier, que l'euphorie ne prendrait pas sa principale racine dans la sphère intellectuelle.
Observation Wf.
Ernest B.-C. Expert-comptable.
C'est l'observation d'un mégalomane à la période euphorique. Elle traduit d'une façon patente l'énorme satisfaction de cet individu. Nous l’avons choisie parce que très objective. Ce malade à pris soin, dans de nombreux écrits, de nous étaler avec complaisance sa personnalité.
Tel qu'il est : |
Entre à l’infirmerie spéciale en juin 1925 avec le certificat suivant du Docteur Heuyer
« Est atteint d’excitation psychique. Subagitation motrice. Loquacité incoercible. Graphorrée. Depuis 8 ans, idées délirantes mégalomaniaques de transformation sociale… Fonds de débilité mentale. Lettres multiples à
toutes personnalités en place, ministres, députés. Idées délirantes de persécution. Interprétations : on pénètre dans sa chambre, sommeil artificiel... Singuliers sourires du directeur d’une institution. Réeriminations. Menaces de faire intervenir des sociétés politiques. Cécité de l'œil droit (accident de l'enfance). Pas de signes neurologiques. Mère internée à l’asile de Clermont. »
Dirigé sur Sainte-Anne où le docteur Colin établit ce certificat |
« Est atteint de dégénérescence mentale avec idées délirantes polymorphes. Excitation psychique, euphorie.
Quelques jours après, est envoyé à Ville-Evrard où il reste jusqu'en janvier 1928, date à laquelle il est transféré à l’asile de Montdevergue.
C'est donc un malade que nous n’avons pu connaître que par ses écrits. Mais ceux-ci nous paraissent suffisamment significatifs.
D'après les éléments du dossier, on reconstitue aisément son histoire.
Comme le note le certificat d'entrée, c'est depuis 8 ans que ce malade manifeste des idées délirantes mégalomaniaques. On retrouve une lettre datée de mars 1920 adressée à l’un de ses amis, et où il s'exprime ainsi : « ...’ai promis à Deschanel et Millerand la constitution pacifique et facilement réalisable de la France Nouvelle, qui nous donnerait un budget d'une dizaine de milliards en- Viron::..)
Quelques lignes plus bas : « ...J’ai connu et connaît encore les pires difficultés, mais je connaîtrai sous peu, je l'espère, la fortune et le bonheur de la conscience forte de l’accomplissement du devoir... ».
Une autre lettre (Nanterre, 1923), où le délire s’est précisé, où les idées mégalomaniaques se sont accentuées « et alors dans mon esprit s’ést cristallisée cette conception de faire cesser la crise économique, et moi, pauvre moucheron, de manœuvrer pour gagner la Paix comme Foch à gagné la guerre... et pourquoi pas ?... »
Plus loin : « ...Depuis 15 jours un pressentiment m'obsède : celui que 1924 me placera au premier plan : j'y crois. » Puis, il fait allusion à des pressentiments qu’il eut en 1916. Plus loin encore : « ...Je me présente comme député et l'avenir m'est alors assuré dans les plus belles conditions... ».
Les renseignements fournis par un ami font remonter le début des troubles en 1913 et précisent qu'un frère fut également interné à Sainte-Anne et transféré plus tard à Clermont.
.. À Ville-Evrard, on note, à l’entrée, « un état hypomaniaque. Loquacité incoercible, euphorie, confiance, orgœueil ».
Se comporte bien. Une note d’un infirmier (novembre 1929) le donne comme « malade calme, s’occupant aux soins du ménage. S’alimente bien et proprement. Poli avec tout le monde ».
Correction, satisfaction, conviction, euphorie constituent les termes les plus fréquemment relevés dans les remarques Je concernant. On ne signale rien de bien parculier pendant son séjour à Ville-Evrard. C’est un sujet calme et bien portant.
Deux faits à retenir
— La date éloignée du début des troubles mentaux.
— L’hérédité chargée de ce malade (Mère et frère iniernés\.
De 1925 à 1928, les loisirs de son internement à Ville- Evrard lui permettent de satisfaire sa manie d'écrire. Il entasse cahiers sur Cahiers : superproduction littéraire concernant son passé, ses aspirations, ses idées. Il est alors en pleine période euphorique de sa maladie.
Les idées de persécution et de préjudice se sont estompées pour faire place à de seules idées de grandeur.
Tel qu'il se voit
Il fournit une « Notice personnelle » comprenant 10 pages d’une écriture fine et serrée. Quelques extraits
Ernest B.-C. (Fils d’un ouvrier jardinier. — Self made man).
Suit son état-civil. Puis : |
__ Premier dans un concours entre les écoles du canton.
= Premier au certificat d’études primaires.
__ Premier à l’examen pour bourses départementales d'enseignement secondaire.
__ Brevet élémentaire et brevet supérieur, avec félicitations du jury.
— Baccalauréat d'enseignement secondaire spécial avec
Anh assez bien.