‹ Quelques Types de Joie et de Béatitude dans la Pathologie Mentale: Les Fous satisfaitsChapitre 47 sur 48 · ISI · texte numérisé non relu

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cessants, auto-accusation : il a tué, il-a volé. Gros affaiblissement intellectuel. Ce malade présente en outre des phases d’excitation qui le rendent dangereux pour lui et son entourage »-

Puis, celui du D' Simon : « Paralysie générale. Lenteur de l’idéation et sensiblerie. Embarras de la parole et iné- Salité pupillaire. Aurait été inpaludé à l'hôpital Cochin d’après le certificat qui l'accompagne ».

À Ville-Evrard, en juillet 1932 : « …..Inquiétude. Anxiété morbide, bien qu'il répète constamment : je ne suis pas malade, je n'ai rien fait ».

En août, du D’ Rodiet : « Se croit riche à plusieurs milliards. Il a une écurie de courses ; il a gagné la guerre, ete. Euphorie. Excitation psychique. Demandes incessantes de sortie. Refus de traitement. Inconscience ».

Actuellement, il est en pleine euphorie. Et nous le quittons tout aussi heureux que nous l'avons trouvé. Notre menace de bagne à perpétuité ne semble pas l’émouvoir outre mesure. « Il faut ce qu'il faut, n’est-ce pas ? C'est l'heure d'aller laver la vaisselle en attendant que les petites femmes du harem soient prêtes. » Il est sans rancune.

Observation V.

Le B. Albert. 57 ans.

Ce malade présente ceei de remarquable, c'est qu'il ne l’est pas et passe complètement inaperçu. Il faut le découvrir. Eminemment docile, parlant peu, il vit dans Ja plus parfaite inactivité et presque dans l’oubli.

Quand nous demandons aux infirmiers de nous signaler la population joyeuse des quartiers, ils ne manquent pas de nous amener un bon lot de P. G., de maniaques, quelques mégalomanes, quelques débiles ; mais de celuici il n’est pas question.

La force de l'habitude permet aux infirmiers de catalo-

guer plus ou moins les malades. Ils connaissent fort bien P.G. et mégalomanes et ne dédaignent pas de bavarder avec eux. Aussi, nous renseignent-ils parfois utilement. Quant à notre malade, ils nous le présentent comme un bon vieux tranquille et affaibli, sans plus.

Ce n'est pas un vieillard: Ce qui frappe dans son expression, ce sont les traits détendus, le regard vide, le vague sourire figé. Il décline correctement et poliment son nom ; nous n'irons pas plus loin. Impossible de préciser la date, le mois, l’année ; pas plus que celle de la guerre ou de son mariage. Car, il se souvient qu'il est marié. mais ne peut dire son âge. |

Affligé par nos questions, il prend un air navré : « Je ne sais plus, dit-il, c’est cette sacrée mémoire... » Il se frappe le front dans un geste d’impuissance.

Ses réponses sont hésitantes ; il cherche. Il présente alors le faciès du candidat devant l’examinateur ; le mauvais candidat. Nous ne saurions immédiatement préciser si, à l’angoisse des connaissances qui lui échappent, se joint da crainte du ridicule et des inquiétudes d’amourpropre. C’est probable, comme nous le verrons plus loin.

Manifestement, notre présence le gêne et nos questions lembarrassent. Sur son visage douloureux, contracté dans l'effort de la recherche, il n’y a plus trace du moindre sourire.

Effectivement, c’est « cette sacrée mémoire ». C’est là le gros déficit actuel. De cela, il demeure tout à fait conscient et s’en agace.

Alors, il supplée et fabule. Non point spontanément, mais à propos des questions que nous lui posons et seulement si l’on insiste. Autrement son invariable réponse à toutes questions est celle-ci : « Ah, je ne sais plus, je ne sais plus ! Ah, c’est bête, c’est cette sacrée mémoire |... »

En insistant, on apprend qu'il se croit dans une caserne près de Caen. Ce qu’il y fait ? Rien, il ne sait pas. Nous insistons. Eh bien, il vient d’être mobilisé pour la guerre...

Devant notre insistance, puisqu'il faut répondre il dira n'importe quoi, ou plutôt il paraît exprimer les idées qui semblent devoir le plus vraisemblablement s’accrocher à ce qui l'entoure. Oui, il est certainement dans une caserne ; son uniforme, c’est un uniforme de sergent. Les

galons ? Ah, ils ne sont pas encore cousus. Les fusils ? On ne les à pas encore distribués. Il s’anime, veut bien se souvenir qu’en fin de compte il a porté son fusil hier matin chez l’armurier. Il le dit avec une certaine nuance d'incrédulité. Quand nous persistons pour connaître l'emploi du temps de cette matinée, il nous accorde plus volontiers qu’il a été chez des cousins pour voir sa femme et ses enfants.

Nous lui demandons

— « Où avez-vous passé vos vacances cet été ? »

— «Je n’y ai pas élé puisque je suis mobilisé. »

— « Que suis-je dans cette caserne ? »

«Le major.»

— « C’est habillé comme ça un major ? »

— «Ah, non !»

— «Alors ? »

— « Vous êtes peut-être le médecin de la prison: Ah, c'est ça ; c’est une prison. Je suis bête ; c’est ça.

Il rit, s'excuse et se pose la question : « C’est une prison ? »

— « Alors, je suis médecin de prison ? »

— « Non, c’est un hôpital. Vous soignez les malades. »

— « Vous êtes malade ? »

RON ISUIS MIO

Il se prend la tête dans les mains et pleure. Il s’exalte #t serrant les dents gémit : « Ah, cette mémoire, cette mémoire... » Il est navré : il s'excuse. L’impression est pénible. Quelques paroles de consolation, une cigarette, il n'y pense déjà plus.

—; « On va la faire travailler cette mémoire. Voyons, lisez : Une note de Washington sur la question des dettes .».

Réponse, 30 secondes plus tard : « Une note sur les dettes ».

Réponse > minutes après : « Une note des Alliés ».

Cinq minutes après : « Oui, une phrase dans le journal ».

Effectue quelques opérations simples de tête. Se souvient de sa profession : peintre sur verre. C’est tout.

On nous objectera sans doute que ce n'est pas précisément là l'observation d’un homme heureux et satisfait

de son sort.

Vite

Le lendemain de cet entretien, le malade ne se souvient pas nous avoir jamais vu. Ab, mais si !... Il y a quelques mois, peut-être bien... ;

Il a été calme comme à son ordinaire et il a retrouvé ce matin le sourire que nous lui avions fait perdre un instant la veille.

N'ayant aucun souvenir du passé, aucune préoccupation de l'avenir, cet homme qui ne semble penser que fort peu dans le présent, est-il malheureux ? En tous cas, il n’est pas douteux qu'il le devienne si on fixe son attention sur son cas. Il lui reste assez pour pouvoir statuer pendant quelques instants sur son propre compte et s’en désespérer. Ces instants, il ne les recherche pas. Et il nous faut avouer d’ailleurs qu'on doit terriblement insister pour les provoquer.

À cette question : « Etes-vous content ? », il répond « Oui, c'est mon aptitude ; ça vaut mieux qu'autre chose ».

À l'examen physique : Abolitions des réflexes rotuliens et achilléen. Irrégularité et inégalité pupillaire. Réflexes photo-moteurs lents. Légère dysarthrie aux mots d’épreuves. Sérologie négative dans le sang et le liquide céphalorachidien.

D'après les renseignements ; appoint éthylique important.

Entré à ville-Evrard le 29 juin 1932 avec ce certificat du D’ Simon : « Affaiblissement des facultés mentales et notamment de la mémoire. Conscience très incomplète de sa situation et de ses actes. Turbulence, insomnie. Aboli-

tion des réflexes rotuliens. Etourdissements... Habitudes anciennes de boisson.

À Ville-Evrard : Une note du 16 juillet : « Donne l’impression d’un dément presbyophrénique.

« Gros troubles de la mémoire avec fabulation complémentaire.

«Ne se rappelle plus les incidents qui ont motivé son internement ».

Le certificat du D° Rodiet conclut :

« Est atteint d’affaiblissement intellectuel avec inconscience, désorientation et turbulence par intervalles. »

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