‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 122 sur 334 · Secrétaire et ami de Voltaire · texte numérisé non relu

Secrétaire et ami de Voltaire

3. Si l'on s'en rapporte a Moultou, en ce qui concerne Voltaire, il faut également s'en rapporter à Waguiire en ce qui concerne Rousseau. Les situations sont identiques.

« 11 y a à Genève une fermenialion considérable, occasionnée par la condamnation de V Emile de Rousseau. Les ministres de rÉglise réformée prétendent que les séculiers (le Conseil de Genève) ne l'ont condamné que par esprit de parti, a cause que Rousseau soutient dans le Contrat social les vrais» sentiments de la démocratiey opposés k ceux de V aristocratie, qu'on voudrait introduire. A l'égard de la doctrine théologique renfermée dans Emile, ils disent qu'on pourrait la soutenir en bien des points, que d'ailleurs on ne lui a pas laissé le temps de l'avouer, ou de la rétracter. Ils ajoutent que Ton souffre dans l'État un homme (M. de Voltaire) dont les écrits sont bien plus répréhensibles, et que les distinctions qu'on lui accorde sont une preuve de la dépravation des mœurs, et des progrés de l'irréligion qu'il a introduites dans la République, depuis son séjour sur son territoire. »

On ne pouvait plus habilement détourner sur Voltaire les colères qui s'agitaient contre Rousseau.

En présence de ces accusations réitérées, les pasteurs ne purent paraître plus longtemps indifférents à ce qui se passait, il leur fallut prendre un parti. Les uns abandonnèrent sans hésitation celui qui troublait leur quiétude religieuse. Un ou deux, dont Moultou, prirent audacieuscment la défense du philosophe. Quelques-uns, comme Ycrncs, s'efforcèrent de concilier leurs devoirs de pasteurs avec les droits d'une ancienne amitié; mais ils ne cachèrent pas à l'auteur d'Emile l'aflliction qu'il leur causait.

« Je ne sais, lui écrivait le pasteur Vemes, si Moultou vous a dit) comme je l'en avais prié, la part que j'ai prise à

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tout ce qui vous est arrivé, et le tourment qu'a causé à Tamitié que je vous ai vouée pour la vie, les persécutions que vous avez essuyées. Oh ! mon cher ami, si vous aviez eu assez de confiance en moi pour me prévenir sur ce que vous vouliez donner au public, je crois que les représentations que Tamitié m'aurait porté à vous faire vous auraient détourné de votre projet. Quand tout ce que vous avfiz dit sur le christianisme serait fondé, quel bien feriez-vous à la société en lui enlevant un de ses plus fermes appuis? Quelles angoisses vous avez mises en de bonnes âmes, en voyant des doutes proposés avec toute la force possible, par un homme dont on adore les talents et le génie! Oui, mon cher Rousseau, j'en ai vu de ces âmes alarmées par la lecture de votre Emile, et auxquelles j'ai eu bien de la peine à rendre la tranquillité que leur donne une foi vive, dont nous avons tant besoin dans cette vallée de larmes et demiséres^...

« 11 m'a été impossible de ne pas vous montrer le fond de mon cœur, vous aimez trop la candeur pour blâmer celle avec laquelle je vous parle. Que ne pouvez-vous lire dans le fond de ce cœur! Vous y verriez le tendre intérêt que je prends à mon ami, et combien il manque à mon -bonheur de ne pas vous voir dans une patrie dont vous auriez fait les délices par votre commerce, comme vous en faites la gloire par vos talents supérieurs'. »

1. S'il faut en croire les contemporains, la lecture de VÉmile ûi réellement beaucoup de mal h Genève. Charles Bonnet écrivait à Bentink : « Vous ne sauriez imaginer tout le mal que Rousseau a fait ici et combien il a renversé de petites télés qui ne savent plus que croire. i> Bentink lui répondait : a Je crois que tous ceux à qui le livre a fait du mal ù Genève et qui, depuis qu'ils l'ont lu, ne savent plus que croire, avaient déjà le mal tout fait dans leur esprit et dans leur cœur, et que certainement ils n'avaient auparavant jamais su ce qu'ils devaient croire et pourquoi ils devaient le croire. » (Manuscrits de Bonnet. Bibliothèque de Genève.)

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