inédite. 18 mai
C'est la première fois que nous voyons reprocher à Rousseau Tabandon de ses enfants. Ce secret si bien gardé depuis quinze ans a donc été dévoilé? Par qui? Nous rignorons. Mais quelques initiés seuls sont encore au courant.
La démarche de Uousseau fut blâmée par la grande majorité de ses partisans, et ils trouvèrent en outre les termes de sa letlre injustes et excessifs. La bourgeoisie, en effet, croyait avoir rempli vis-à-vis du philosophe tous ses devoirs : elle avait protesté contre sa condamnation, elle souhaitait ardemment son retour et s*y employait de son mieux : que pouvait-elle faire de plus en respectant les lois?
Plusieurs de ses amis écrivirent à Rousseau pour lui reprocher sa conduite peu mesurée et indigne de celui qu*on se plaisait à appeler le Citoyen,
M. Marc Chappuis entre autres ne put lui dissimuler la désapprobation formelle qu'il donnait ù sa démarche.
« Flétri publiquement dans ma patrie, répond le philosophe, sans que personne ait réclamé contre cette flétrissure, après dix mois d'aUenleJ'ai dû prendre le seul parti propre à conserver mon honneur si cruellement offensé.... Je ne comprends point comment vous m'osez demander ce que m'a fait la patrie. Un homme aussi éclairé que vous ignore-t-il que toute démarche publique faite par le magistrat, est censée faite par tout TÉtat, lorsqu*aucun de ceux qui ont droit de la désavouer, ne la désavoue? Quand le gouvernement parle et que tous les citoyens se taisent, apprenez que
la patrie a parlé. Je ne dois pas seulement compte de moi aux Genevois, je le dois encore à moi-même, au public, dont j*ai le malheur d*étre connu, et à la postérité, de qui je le serai peut-être. Si j'étais assez sot pour vouloir persuader au reste de TEurope que les Genevois ont désapprouve la procédure de leurs magistrats, ne s*y moquerait-on pas de moi? Ne savons-nous pas, me dirait-on, que la bourgeoisie a droit de faire des représentations dans toutes les occasions où elle croit les lois lésées et où elle improuve la conduite des magistrats? Qu'a-t-elle fait ici depuis prés d'un an que vous avez attendu? Le silence de tous ne dément-il pas vos assertions? Montrez-nous les signes du désaveu que vous leur prêtez. Voilà, Monsieur, ce qu'on me dirait, et ce qu*on aurait raison de me dire.... Vous dites que si des citoyens se présentaient au Conseil pour demander pareille chose, vous ne seriez pas surpris qu*on les incarcérât. Ni moi non plus, je n*en serais pas surpris, parce que rien d'injuste ne doit surprendre de la part de quiconque a la force en main. Je vous avais confié mon honneur, ô Genevois, et j'étais tranquille; mais vous avez si mal gardé ce dépôt que vous me forcez de vous l'ôter*. »
Ces grands mots d'honneur et d'amour de la patrie cachaient une profonde perfidie. On a dit que cette lettre avait sonné, pour Genève, le tocsin de la sédition, rien n'est plus vrai. Elle offrait en effet le plus réel danger, et celui qui l'écrivait ne pouvait s'illusionner à cet égard. En indiquant à la bourgeoisie ce qu'il avait attendu d'elle, les protestations sur lesquelles il comp-