‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 275 sur 334 · Rousseau dit que c'est A Roye · texte numérisé non relu

Rousseau dit que c'est A Roye

3. M. de Luze/ami de Jean-Jacques, les accompagnait. Rousseau, d'après son récit, couchait dans une même chambre avec Hume. Que devint-il quand M. de Luzc prétendit avoir toujours couché en tiers dans la mémo chambre que ses compagnons de route et n'avoir pas entendu le premier mot des exclamations de Hume? Ce défaut de mémoire de Rousseau on de M. de Luze motiva de la part du philosophe une longue correqioiidinoe.

dant la nuit, comme Jcan-Jacqucs ne dormait pas, il entendit David Hume s'écrier plusieurs fois à pleine voix : « Je liens Jean-Jacques Rousseau*. » « Ce que je ne pus alors interpréter que favorablement, raconte Rousseau, cependant il y avait dans le Ion je ne sais quoi d'effrayant et de sinistre que je n'oublierai jamais. »

La seconde preuve de la trahison n'est pas moins irréfutable. Un soir, à Londres, le philosophe écrit à Mme de Chenonceaux; Hume offre son cachet pour fermer la lettre : il est accepté; la lettre close, on la remet au domestique. Hume sort un instant après le domestique et Jean-Jacques se doute aussitôt que sa lettre a été décachetée et lue.

(( Au souper qui suivit cette scène, raconte Rousseau, Hume fixait alternativement sur Mlle Lcvasseur et sur moi des regards qui m'effrayèrent, et qu'un honnête homme n'est guère assez malheureux pour avoir reçus de la nature. Quand elle fut montée pour s'aller coucher dans le chenil qu'on lui avait destine, nous restâmes quelque temps sans rien dire : il me fixa de nouveau du même air; je voulus essayer de le fixer à mon tour, il me fut impossible de soutenir son affreux regard. Je sentis mon âme se troubler, j'étais dans une émotion horrible. Enfin le remords de mal juger d'un si grand homme sur des apparences prévalut; je me précipitai dans ses bras tout en larmes, en m'écriant : « Non, David Hume n'est pas un traître, cela n'est pas possible; et, s'il n'était pas le meilleur des hommes, il faudrait

1. < Ce n'est pourtant pas mon habitude, disait Hume, de rôver en français. >

qu'il en fût le plus noir. » A cela mon homme, au lieu de s'attendrir avec moi ou de se mettre en colère, au lieu de me demander des explications, reste tranquille, répond à mes transports par quelques caresses froides, en me frappant de petits coups sur le dos, et en s*écriant plusieurs fois: « Mon cher monsieur! Quoi donc, mon cher monsieur*? » J'avoue que cette manière de recevoir mon épanchement me frappa plus que tout le reste*. »

Devant un tel ensemble de faits, est-il possible de mettre un instant en doute la trahison du philosophe anglais?

Ainsi donc, voilà les preuves de Tinfamie de Hume ! El il s'est trouvé des auteurs pour les prendre au sérieux, les discuter, en vouloir prouver le bien-fondé, démontrer que Rousseau avait raison !

Pour nous, nous trouvons cet acte d'accusation tellement puéril, tellement absurde, tellement fou, que nous ne croyons môme pas devoir le discuter. On ne lutte pas contre des moulins à vent.

Après dix-huit pages de griefs dont nous venons de résumer les plus marquants, après avoir, parait-il, convaincu Uume de mauvaise foi et de duplicité, après avoir joint à ses outrages la raillerie et l'insulte, Rousseau termine ainsi :

1. CeUe scène a élc décrite par Iluinc d'une façon bien différente (voir page 472). Le récit du philosophe anglais est le seul digne de foi ; il l'a écrit au moment môme où la scène a eu lieu et à une époque où il ne pouvait se douter que Rousseau, peu de temps après, altérerait complètement les faits; il n'avait donc aucune raison de ne pas dire la vérité.

2. A Mme de BoufHers, 9 avril. Rousseau a également raconté cette scène dans sa lettre à Hume, mais nous ti'ouvons son récit à Mme de Boufllers plus saisissant, c'est ce qui nous l'a fait choisir.

494 VOLTAIRE ET J. -J. UOUSSEAU

« En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j'ai eue de récrire. Si l'on mourait de douleur, j*en serais mort à chaque ligne. Tout est également incompréhensible dans ce qui se passe. Vne conduite pareille à la vôtre n*esl pas dans la nature; elle est contradictoire, et cependant elle m'est démontrée. Abîme des deux côtés! Je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humains si vous êtes coupable; j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais, prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité et rendant à vos vertus le plus éclatant honmiage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis.

11 ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable, ne m'écrivez plus; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je Taime et l'aimerai toujoui*s, quelque rude qu'il puisse être. 11 n'y a point d'abjection, dont un cœur qui n'est pas né pour elle ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier, si vous ne l'êtes pas, adieu pour jamais*, rt

Nous avons déjà vu Rousseau exprimer au pasteur Verncs les mômes sentiments. Vernes a eu la naïveté de croire à la bonne foi de ces protestations et nous savons comment il on a été payé.

Révolté d'une ingratitude aussi noire. Hume dédaigna de se justifier, mais il ne put maîtriser son indignation. Ainsi donc telle était la récompense de son dévouement,

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