‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 331 sur 334 · An VI · texte numérisé non relu

An VI

VOLTAIRE ET J.-J. KOUSSEAi: 59:,

Quand ses crises de vessie survenaient, sa tête se perdait complètement, et il est à remarquer que jusqu'en 1766, c'est-à-dire tant que la maladie demeura intermittente, il y eut une corrélation certaine entre les accès du mal et ses moments de démence.

Il est arrivé dans la suite ce qui fatalement devait arriver; Tétat s'aggravanl, Tinfluence des accès se fit sentir même pendant les périodes de calme; la crise terminée, le malade restait sous l'empire des hallucinations conçues pendant l'état aigu.

Non seulement par son infirmité mais encore par sa naissance, Rousseau semblait prédestiné à Thypocondrie. Bien des Genevois, en effet, sont sujets à une mélancolie maladive qui empoisonne leur vie et devient fréquemment héréditaire*.

Il y a dans l'opinion qui existe sur Jean-Jacques une contradiclion évidente. On admet volontiers maintenant que dans les dernières années de sa vie il fut en proie au délire de la persécution, mais au lieu de reconnaître que, sous l'influence de cet élat morbide, il a jugé les hommes avec une insigne mauvaise foi, qu'il a vu les événements sous le jour le plus faux, qu'il a menti

1. Nous ne nous permettrions pas d'avancer cette assertion si nous ne pouvions nous appuyer sur l'autorité du pasteur Gabcrel qui, Genevois lui-môme, sait mieux que personne ce qu'il faut penser de ses concitoyens, a Nos médecins, dit il, connaissent de ces infortunés, qui au milieu d'une carrière honorée par des servirccs rendus à leur pays, embellie par les affections de la famille, gfttent misérablement leur vie ; ils pensent que le regard malin du public plonge sans cesse dans leur intérieur, ils se croient calomniés à journée faite ; leurs meilleures années sont absolument détruites par celte fatalf^ pensée. « tout le monde ni en veut, » {Houueau et Uê Genevois,)

et difTamë, on s'empresse de défendre tous ses actes, de tenir pour bonnes toutes ses affirmations, et l'on noircit avec empressement tous ceux qu'il a accusés luimême.

Il faut pourtant prendre un parti :

Ou Rousseau a joui de son bon sens et alors on peut défendre ses assertions. Mais dans ce cas nous n'hésitons pas le regarder comme un monstre d'ingratitude et de méchanceté.

Ou il était fou, et alors il ne faut accorder aucune créance à ses récits.

Comment, en effet, s'obstine-t-on à accepter des allégations et à justifier des actes qui étaient la conséquence directe, fatale, de sa maladie, qu'il ne pouvait presque pas plus éviter qu'on ne peut éviter les hallucinations dans le délire de la fièvre?

Pour son honneur même, la thèse que nous soutenons nous parait la meilleure.

Irons-nous jusqu'à dire qu'il fut irresponsable? Non; car avec ce système la responsabilité n'existerait plus. Au lieu de se laisser conduire par ses instincts et de subir sans résistance les influences maladives qui le dominaient, il aurait dû réagir et chercher à les combattre.

Mais son âme était « à la fois trop forte et trop faible pour porter tranquillement le fardeau de la vie* », personne moins que lui n'était apte à subir la fortune con-

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