‹ Querelles de philosophes: Voltaire et J.-J. RousseauChapitre 58 sur 334 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire : AfTaire Necker. — Interdiction des représentations de Voltaire. -- La comédie des Philosophes, — Ramponeau. — La Nouvelle Héloïse, — Rupture de Rousseau avec le parti philosophique. — Les Lettres de Ximénès, — La Muse limonadière, — Le Projet de paix perpétuelle.

La jalousie de Rousseau ne devait pas être stérile. Ses attaques incessantes contre la comédie, ses objurgations et ses excitations auprès de ses partisans, l'assurance tant de (ois réitérée que Voltaire corrompait les mœurs de la patrie, finirent par émouvoir Topinion publique.

Un événement, futile en apparence, mit le feu aux poudres. Voltaire y était du reste complètement étranger, et Ton ne pouvait en bonne conscience Ten rendre responsable. Un scandale éclata dans la puritaine Genève ; il y eut un mari. . . . trompé dans une des meilleures

familles de la ville. Les vieux calvinistes, qui se plaignaient si amèrement de la corruption des mœurs et de la dépravation causée par le seigneur de Ferney, eurent là l'occasion d'un beau triomphe :

Voici en quelques mots à quoi se réduisait cette fatale aventure. Un certain M. V.. .. avait aimé la fille d'un procureur indigent :

« Il la vit malgré ses parents, écrit Mlle de Bondeli*, et, ne pouvant l'épouser, lui fit un enfant dont elle accoucha sans bruit quelconque et passa constamment pour aussi

vertueuse qu'elle était belle et spirituelle. Enfin V

obtint le consentement de ses parents et on vit paraître à Téglise à la grande surprise d'un chacun un enfant de dixhuit mois. Papa et maman furent, selon les chastes lois du pays, mis en prison. Les parents adorèrent la nouvelle mariée,

1. Nous aurons fréquemment recours à la correspondance si peu connue de Mlle de Bondeli; c'est un témoin oculaire dont les renseignements sont précieux, particulièi*ement en ce qui concerne Rousseau, auquel elle avait voué une admiration sans bornes. l\ émvait d'elle, le 12 octobre 1703 : a J'ai lu avec reconnaissance et je puis dire avec surprise les lettres de Mlle Bondeli dont vous m*aYez envoyé copie et que M. Ustcri m'a aussi envoyées avec la dissertation sur le sens moral.... Je dis... avec surprise, parce qu'elle réunit ce qui se trouve rarement où que ce soit et ce que je n'aurais point cherché à Berne : la solidité et le coloris, la justesse et l'agrément, la raison d'un homme et l'esprit d'une femme, la plume de Voltaire et la tête de Leibnitz, elle réfute mes censeurs en philosophe et les raille en petite mattresse; sa critique est aussi raisonnée que ses bons mots sont saillants. La manière dont elle défend Iléioise, m'en fait presque aimer les défauts, et sur le seul qu'elle ait relevé, je suis bien heureux qu'elle ait bien voulu m'en trouver d'autres.... Quoi qu'il en soit, je m'honorerai toujours d'une pareille avocate^ et je serais bien (ftché de n'être pas attaqué, lorsque je serai défendu par elle. »

{Juiie von Bondeli xind ihr Freundeskreisy von Edward Bodemann, Hannover Hahn'scho Ilofbuchhandlung, 1874.)

le public non seulement pardonna, mais idolâtra cette femme; jamais on ne vit un pareil phénomène dans cette chaste et sainte cité. Le mari, toujours amouçeux, pensa se ruiner pour tenir maison à sa femme; à la seconde couche elle prit un abcès à la place sur laquelle on s^asseoit, des empiriques la firent souffrir le martyre pendant trois ans. Elle fut un exemple de stoïcisme; sa chambre était une académie, son lit le tribunal des grâces, des vertus et du génie. Jamais femme n'eut autant de genres de belle réputation. Tronchin la guérit*. »

Rousseau, qui la vit en 1754 quand il vint à Genève, dit, dans sa Lettre sur les spectacles, qu'il n*y a jamais eu que deux femmes de génie : « Sapho et encore une ». Encore une désignait, assure-t-on, Mme V

On juge de Fémoi qui s'empara de la ville lorsqu'on apprit tout à coup que celte femme célèbre venait d'être surprise avec son amant. Laissons encore la parole à une contemporaine, Mme de Constant :

« Voilà du gai, voici du triste et de Taffreux, écrit-elle â son mari. Il est arrivé une aventure terrible â Genève, qui occupe tout le monde. M. V... . frère du ministre, se doutant depuis longtemps que sa femme, celle que tu connais, ou dont tu as ouï parlé par rapport à Tespril, avoil une intrigue avec le professeur Necker', a surpris son portefeuille qull a trouvé plein de lettres, depuis deux ans jusqu'à présent, très amoureuses, très sales et très injurieuses pour

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