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sail qu*à celle époque aucun livre ne pouvait paraître en France sans une autorisation expresse ou tacite; c*était M. de Maleshcrbes* qui désignait le censeur sur l'appréciation duquel il accordait ou refusait la permission d'imprimer. On comprend l'importance de pareilles fonctions au milieu du dix-huitième siècle, en présence d'une littérature philosophique très audacieuse. Malesherbes, du reste, était un libéral, il partageait la plupart des docrtines que soutenaient les encyclopédistes, et sa présence à la librairie, si elle lui attira bien des haines dans le gouvernement, fut un bienfait pour les gens de letlres*, qu'il protégea de tout son pouvoir. Homme excellent, plein de droiture et d'honnêteté, il s'efforça toujours de concilier les devoirs de sa charge avec ses idées personnelles.
1. Maleshcrbes [Chrétien-Guillaume de Lamoignon de), 1721-1793. 11 fut reçu en 1775 à l'Académie française. Sa démarche n'était pas élégante, et le maître de danse Marcel dit un jour à son père : c A la manière dont il marche, vous ne pouvez raisonnablement le placer que dans rÉgUsc. » Maleshcrbes cependant ne fut pas d'Église. M. de Lamoignon ayant été nommé en 1750 chancelier de France, son fils lui succéda en qualité de premier président de la Cour des Aides. Nais le chancelier de France avait dans ses attributions la direction de la librairie; ses nombreuses fonctions ne lui permettant pas de s'en occuper, il confia à son fils cette charge importante, qu'il remplit de 1750 à 1763. Il était partisan de la liberté de la presse, ce qui peut donner une idée de la tolérance personnelle qu'il exerçait envers les auteurs.
tS. Pendant la publication de V Encyclopédie^ M. de Demis, alors ministre, se plaignit à Maleshcrbes de ce qu'il laissait passer des articles dangereux. Le magistrat lui repondit : « Si j'étais lieutenant criminel, mon métier serait d'intimider ceux qui seraient assez malheureux pour avoir affaire à moi. Je ne sais pas si j'aurais la vertu de cet état, mais heureusement ce n'est pas le mien ; je suis chargé d'une police qui concerne les gens de lettres, les savants, les auteurs de toute espèce, c'est-Âdire des gens que j'aime et que j'estime, avec qui j'ai toujours désiré de passer ma vie, qui font honneur à leur siècle et à leur patrie », et il out le courage de se refuser & changer de système.
Rousseau avait eu particulièrement à se louer de lui. Quand la Nouvelle Héloïse s'imprimait à Amsterdam, M. de Malesherbes, jouissant de la franchise postale, se chargeait de faire passer les épreuves à l'auteur et de les renvoyer en Hollande ; de celte façon Jean-Jacques évitait tous les frais de poste, si considérables à cette époque, et de plus il avait une complète sécurité, puisque les paquets portant l'estampille du directeur de la librairie n'étaient pas ouverts ^
La bienveillance de M. de Malesherbes ne se borna pas à des soins matériels, il prit la peine de revoir luimême toutes les épreuves et d'indiquer à l'auteur les passages qu'il fallait supprimer ou modifîer pour paraître en France sans danger. Leurs relations étaient des plus cordiales. Il n'est donc pas étonnant que M. de Malesherbts ait cédé à la demande de Mme de Luxembourg et qu'il se soit mis en quête avec elle d'un éditeur pour VÉmile.
Les libraires Guérin et Duchesne furent bientôt trouvés, et l'on obtint d'eux des conditions vraiment avantageuses. Rousseau reçut de son manuscrit six mille francs, dont moitié comptant. Le directeur de la librairie lui-même examina le traité et de sa propre main écrivit en marge les modifications dont il exigea Tac* ccptation des éditeurs*.
1. M* de Malesherbes poussait la bonté jusqu'à faire fermer en sa présence les paquets que Jean- Jacques envoyait en Hollande. (J.-J. Rousseau à Rey, 28 mai 1760. Bosscha. Lettres inédites,)
2. Voir à Tappendice le texte du traité a?ec les changements apportés par M. de Malesherbes.
î> T ITAIIE ET J.-I ftOrSSEAr
r M :ofi^{^^, ma=fiàii Goêrin à. Maledieriies, j'ai commuû|i»r hîrr i M. Fri^ssiesi k projet de transaction rédigé 5îir T^/,i vfc««mt:.:'ej. Il eo est très content et il m'a chargé, *>Q5Î-?cr. d» 'oof présenter ses respects et ses remercîœn's d» i>?stês dxit toqs Ilionorez. Je iais aTertir le sieur [tueh^^sEK que je loos ai renvoyé tons les papiers de cette iCfair^. U in. M*:-aâeiir. prendre tos ordres*, t
Guêrin. bien qail fût le principal intéressé dans TafTaire, ne figurait pas dans le traité ; Duchesne seul était en nom.
Ainsi Jean-Jacques, au lieu de vendre son manuscrit comme à Tordinaire à un libraire hollandais, vient de traiter avec un libraire français.
Pour la clarté de ce qui va suivre et pour bien comprendre les conséquences qu*eut pour le philosophe cette dérogation à ses habitudes, il faut d'abord établir quels étaient les usages suivant que Ton faisait imprimer en France ou à l'étranger.
La propriété littéraire au dix-huitième siècle était soumise a des règles qui naturellement difieraicnl beaucoup de celles qui la régissent aujourd'hui; il n'existait pas, pour la protéger, de traités de puissance à puissance, de traites internationaux ; il n'était défendu en aucun pays de contrefaire les livres imprimés en pays étrangers.
Par exemple, les libraires hollandais réimprimaient immédiatement tout ce qui paraissait en France, sans
1. hiéflife. 8aint-Bricc, ce 30 août 1701. Dibliothèque nat Mss. f. Fr. 11. ucrj. 118.1.
souci de Tintérêt des éditeurs français, qui se trouvait ainsi gravement lésé; et de même, par un juste esprit de représailles, les libraires français réimprimaient sans hésitation tout ce qui paraissait en Hollande.
Quand un auteur français se faisait imprimer en Hollande, il se trouvait donc exposé aux contrefaçons des éditeurs parisiens; mais par équité et pour que Fauteur pût retirer de son ouvrage tout l'avantage possible, le directeur de la librairie l'autorisait à désigner lui-même l'éditeur français qui serait chargé de la contrefaçon ; cet éditeur recevait un privilège, mais il payait une redevance à l'auteur.
Le libraire hoUandais auquel le livre avait été vendu aurait été mal venu de se plaindre, attendu que l'auteur n'avait pu lui céder que les droits qu'il avait lui-môme; or, il ne possédait en aucune façon le droit d'empôcher les libraires de Paris de copier ou de contrefaire son ouvrage, imprimé à l'étranger.
Ces principes étant bien établis, dans la pratique on arrivait à une entente. Quand Rey d'Amsterdam, par exemple, achetait un manuscrit, il s'entendait avec un de ses confrères de Paris, qui se chargeait, en payant un prix convenu, de l'édition française; à mesure que l'ouvrage s'imprimait en Hollande, Rey envoyait les bonnes feuilles à Paris ; le libraire français imprimait sur ces bonnes feuilles et l'ouvrage paraissait presque simultanément à Amsterdam et à Paris ; de cette façon on défiait toute contrefaçon.
La réciproque était également vraie; lorsqu'un libraire
IM TOLTini El J.-J. KODSSIiS
français acbeUit on oQTrage, son iolérèt élatt de s'a
lendre aussilûl atec un libraire étnuiger.
Quand Rousseau signa le Irailé de VÉmite, il fi averti que Neaulrae, libraire de la Haye, était d'à cord avec Duchesne, qu'ils se trouTaient liés par t Irailé, que l'impression se ferait parallèlement à Par et à la Haye, et qne Neaulme serait chai^ de répand aussitôt l'édition étrangère en Hollande, en AlleniagD< en Angleterre.
Jean-Jacques ne s'était pas d'abord beaucoup souc de voir imprimer son litTe en France; lui-même < reconnaissait la dilBcultè, car il écrivait à Guérin, 21 décembre 1760, alors qne l'ouvrage n'était pas encoi achevé :
<i Je n'imagioe pas qu'il puisse être imprimé dans royaume, au moins pour la première fois, sans une mutil tion, k laquelle je ne consentirai jamais, attendu que ce qu faudrait dtcr est précisément ce que le IJ^Te a de plus utile Je ne vois d'autre remède 1 cet inconvénient que de fai imprimer d'abord le livre en pays étranger, après qu( quand il aura fait son premier efTet, je ne crois pas que réimpression en France souffre les mêmes diflicultés. »
En cfTct, quand il fut appelé à traiter avec un libraii français, Rousseau demanda que l'impression fût faite l'clranger pour éviter ainsi tout désagrément. Mais M, i Malcsherbes, Mme de Luxembourg, les libraires 1 persuadèrent qu'il n'avait rien à redouter, qu'on n'ir
primerait à Paris que pour plus de commodité, qu'oii garderait le secret et qu'officiellement Touvragc s'imprimerait en Uollandc.
Convaincu que l'approbation, et môme la complicité du directeur de la librairie le mettaient à l'abri de tout danger, Jean-Jacques consentit à laisser faire le travail à Paris. Il a nié plus tard qu'il eût été averti, mais il ne peut nier sa lettre à Moultou du 12 décembre 1761 et elle ne laisse pas le moindre doute. II écrivait en effet à son ami :
({ Je me suis laissé guider dans la disposition de cet ouvrage, et contre mon avis, mais non pas sans Taveu du magistrat, le manuscrit a été remis à un libraire de Paris pour rimprimer. Ce libraire a ensuite traité avec un autre libraire de Hollande, pour faire en même temps et sur ses feuilles une autre édition parallèle à la sienne. »
Au moment où Jean-Jacques négociait ainsi V Emile el le Contrat social, sa santé s'altérait de plus en plus; la maladie dont il souffrait avait fait de tels progrès qu'il crut ses jours réellement menacés*. Guérin, qui le vit à cette époque, écrivait à M. de Malesherbes :
« J*ai trouvé ce philosophe très abattu de son mal auquel s'est joint un débordement de bile avec quelque mouvement de fièvre. 11 se promenait cependant dans son jardin, et il ma paru assez gai. 11 a plus de courage que de force*. »
A. n éprouva en 1761 un accident terrible. Une sonde se brisa et resta dans la vessie ; on eut toutes les peines du monde à 1 cxU'aire. 2. Inédite. Bib. nat. Xss. f. Fr. n. acq. 1183.
Ces douleurs physiques allaient avoir comme toujours sur son esprit la plus fatale influence.
L'impression du Contrat social marchait assez rapidement; il n'en était pas de môme de Y Emile. Le traité avail élc signé à la fin d'août, deux mois s'étaient perdus à choisir le format, les caractères, à faire des essais, bref on se trouvait au commencement de novembre et c'est à peine si l'auteur avait reçu quelques épreuves.
Aussitôt Rousseau, dont l'impatience fébrile ne peut comprendre tous ces retards, croit qu'il se passe une chose qu'il ignore, et il conçoit sur l'honnêteté de son libraire les plus graves soupçons^; l'imagination aidant, ces soupçons se changent bientôt en certitude.
Mais donnons-lui la parole et laissons-le décrire luimôme, une fois revenu à la santé, les phases successives de sa maladie. 11 va nous montrer comment en groupant les faits les plus naturels, les plus simples, comment, en les interprétant sous l'empire d'une véritable manie, celle de la persécution, on peut arriver à trouver la certitude d'une infâme trahison qui n'a jamais existé.
a Jamais un malheur, quel qu'il soit, ne me trouble et ne m*abat, pourvu que je sache en quoi il consiste; mais mon penchant naturel est d'avoir peur des ténèbres : je redoute cl je hais leur air noir ; le mystère m*inquièto toujours, il est par trop antipathique avec mon naturel
1. Rousseau était toujours tourmenté de l'idée qu'on lisait ses épreuves; déjà, pendant l'impression de la Nouvelle UéloUe, il l'écrivait à V. de lialcshcrbes qui lui servait d'intermédiaire avec les libraires. (Voir la XeiiYQ du 18 mai 17C0 Correspondance générale.)
ouvert jusqu'à l'imprudence. L'aspect du monstre le plus hideux m'effrayerait peu, ce me semble; mais si j'entrevois de nuit une figure sous un drap blanc, j'aurai peur. Yoilù donc mon imagination, qu'allumait ce long silence, occupée à me tracer des fantômes. Plus j'avais à cœur la publication de mon dernier et meilleur ouvrage; plus je me tourmentais à chercher ce qui pouvait l'accrocher; et toujours portant tout à l'extrême, dans la suspension de l'impression du livre, j'en croyais voir la suppression. Cependant, n'en pouvant imaginer ni la cause ni la manière, je restai dans l'incertitude du monde la plus cruelle....
« Malheureusement j'appris, dans le même temps, que le P. Griffet, jésuite, avait parlé de VÉmile, et en avait môme rapporté des passages. A l'instant mon imagination part comme un éclair, et me dévoile tout le mystère d'iniquité : j'en vis la marche aussi clairement, aussi sûrement que si elle m'eût été révélée. Je me figurais que les jésuites, furieux du ton méprisant sur lequel j'avais parlé des collèges, s'étaient emparés de mon ouvrage; que c'étaient eux qui en accrochaient Tédilion; qu'instruits par Gucrin, leur ami, de mon état présent, et prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutais pas, ils voulaient retarder l'impression jusqu'alors, dans le dessin de tronquer, d'altérer mon ouvrage, et de me prêter, pour remplir leurs vues, des sentiments différents des miens. 11 est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie, et lui donner un air de vraisemblance, que dis-je! m*y montrer l'évidence et la démonstration. Guérin était totalement livré aux jésuites, je le savais. Je leur attribuai toutes les avances d'amitiés qu'il m'avait faites, je me persuadai que c'était par leur impulsion qu'il m'avait pressé de traiter avec Neaulme; que par ledit Neaulme ils avaient eu les premières feuilles de mon ouvrage; qu'ils avaient ensuite trouvé le moyen d'en arrêter l'impression chez Du-
chesno, et peut-être de s*emparer de mon manuscrit, pour y travailler à leur aise, jusqu'à ce que ma mort les laissât libres de le publier travesti à leur mode. Je ne voyais partout que jésuites, sans songer qu*à la veille d*ôtre anéantis, et tout occupés de leur propre défense, ils avaient autre chose à faire que d*aller tracasser sur Timpression d*un li\Te où il ne s*agissait pas d*eux^... »
Dès le 8 novembre, Rousseau suivant son idée, mais n*osant encore Texprimer ouvertement, mande à Duchesne :
a 11 est clair, Monsieur, que mon livre est accroché, sans que je puisse imaginer à quoi, et il n*est pas moins clair que ce n'est jamais de vous que je saurai la vérité sur ce point. Ainsi ne vous exercez plus à me donner des défaites et des prétextes qui ne servent plus à rien. »
Les épreuves continuant à ne pas arriver, il se persuade que décidément le manuscrit est dans les mains des jésuites et il écrit ironiquement à son éditeur :
(( Rien ne presse. Monsieur, pour Timpression de mon livre; depuis que je sais les raisons de votre retard, je vous excuse, même je vous plains. Quand Leurs Révérences en auront fait Tusage qu elles souhaitent, vous pourrez procéder à rimpression, si elles y consentent; en attendant restez tranquille, aussi bien que moi'. »
1. CMti fessions. Partie H, livre XI. Après avoir si bien décrit sa maladie et s'être traité de visionnaire, Rousseau, en relisant ses Confessions, a mis une note pour revenir sur ses aveux et déclarer qu'il avait été réellement l'objet d'un affreux complot.